BAY DE A à Z

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 COMME LIBÉRALISME 

"L" COMME LIBÉRALISME

L'idéologie du cinéma de Michael Bay a toujours été au cœur des commentaires, particulièrement ceux négatifs, autour de son œuvre. Alors qu'est sorti récemment Pain & Gain qui a encore plus marqué ce clivage, une double question se pose : est-ce que le cinéma de du cinéaste témoigne d'une idéologie particulière et a t'il conscience de laquelle ? La réponse semble d'abord évidente et surnage au traver des commentaires français sur son œuvre : non seulement le cinéma de Bay est idéologique, mais il représente la pire des idéologies : celle du fric, de la génération MTV rigolarde et inconséquente, du luxe, de la pub d'une part. Mais aussi le portraitiste d'une Amérique qui s'envisage comme surpuissante au travers d'un « patriotisme » et d'un goût pour le « militarisme » contenu dans toutes les images de ce cinéma. Il est néanmoins surprenant de remarquer que bien loin de nier les conséquences limites de certains points idéologiques de ses films, il semble, les exacerber jusqu'à arriver au point où l'on se demande si ce cinéma est capable d'aller jusqu'à complètement se renverser et devenir son autocritique consciente, même quand c'est explicitement le cas. 

 

Commençons sur le premier point et revenons aux différentes images qui ont amené à ce commentaire sur Bay, cinéaste soutenant l'idéologie mercantile de l'époque. Tout d'abord, il faut reconnaître que d'un point de vue économique, c'est clairement vrai. Le réalisateur de Bad Boys a non seulement travaillé pour des marques longtemps, mais il est connu pour continuer encore maintenant. Et il considère ses spectateurs un peu comme des cibles marketing, en cherchant effectivement à produire des images qui vont leur donner envie de se déplacer dans les salles de cinéma. Dans ses interviews les plus cyniques, Bay semble dire à demi-mot que le contenu de ses films tient seulement aux « signes de notre époque » et est l'expression « de ce que les gens veulent voir au cinéma de nos jours ». D'ailleurs son goût pour l'Amérique du « milieu » tient aussi au conseil de son grand-père : si tu veux vendre quelque chose, il faut le vendre pour les habitants des états au centre des USA.  Mais Bay a toujours apprécié le cinéma commercial, et quelque part, il a été aussi marqué par les images stylisées des publicités que par l'idéologie derrière les images. Bay filme non seulement ses voitures, mais aussi presque tous ses personnages comme quand il filmait ses publicités. Mais avec quelle conséquence sur les films ? Il faut reconnaître que jusqu'à Bad Boys II, cette imagerie semble se déployer sans aucune distance et qu'on serait vite tenté de croire que Bay l'utilise sans se rendre compte des conséquences de l'utilisation de ce type de visuels. Par exemple ; qu'Armageddon puisse effectivement ressembler plus que n'importe quel autre blockbuster portant le même fond idéologique, à une « publicité pour l'Amérique », aussi à cause de cet enrobage. A ce visuel, il faut ajouter le choix de personnages, représentants de valeurs, choisis comme héros qui ont plus que posé problème : la publicité pour l'Amérique « libérale » d'Armageddon n'aurait pas été mieux incarnée que par ce héros foreur entrepreneur libre, exploitant le pétrole dans le monde entier en méprisant Greenpeace et qui va sauver le monde grâce à son expérience acquise au Texas avec ses amis. Le débat idéologique sur le caractère ultra libéral du cinéma de Bay ne fut jamais aussi brûlant que sur Bad Boys II. Accusé de mauvais goût assumé, d'être immoral et vulgaire, le film semble atteindre un point limite dans ce qu'Hollywood pourrait produire de plus inconséquent et bête dans le champ de l'actioner. Et il faut le reconnaître, le film accumule jusqu'à la nausée les excès les plus outranciers entre un yacht envoyé en pleine figure ou des cadavres lancés sur des voitures, une favela détruite et des cadavres qu'on continue de faire exploser après le décès. Aucune limite morale, et la liberté de pouvoir produire toutes les images pour en jouir : telle semble la devise d'un film irresponsable qui appâterait de façon racoleuse son jeune spectateur avec le pire de ce qu'il souhaiterait voir. En soutenant ce discours dans ses interviews, Bay passe effectivement pour le cinéaste ultra-libéral par définition. Et l'on préfère alors le penser bête que pleinement conscient de ses effets.

Est-ce qu'on doit y voir une autocritique ? Pas vraiment...Disons plutôt qu'il s'agit d'une des faces de la question. Celle-ci n'empêche pas la fascination et Pain & Gain semble d'ailleurs questionner tout au long son spectateur, mais aussi son réalisateur sur la façon dont il peut adhérer à une imagerie publicitaire et aux valeurs derrière.

 

Nous y reviendrons dans l'article Presse, mais il y a clairement aussi des voix qui s'élèvent pour défendre le fait que le Californien ne chercherait pas ce côté retors et que son cinéma explorerait ces thématiques par défaut et par bêtise. Si l'idéologie de Bay tient d'un individualisme forcené et d'un vrai libéralisme, celui-ci est paradoxal. En effet, difficile de le rattacher au libéralisme économique. Bien sûr, son cinéma tient de la pub, mais dans Pain & Gain ou The Island, c'est l'ensemble des discours proposés comme modèle de vie aux personnages qui sont présentés comme des dérivés des publicités. The Island ne fait qu'aligner les paradoxes dans cette voie : le film commence alors que les personnages semblent plongés dans un monde new age tel qu'on nous le vendrait dans une publicité vantant le bien-être. Il faut être en bonne santé, s'occuper de soi, être heureux... On s'occupe de tout pour nous, jusqu'à nos rêves, entrevus via un écran de télévision. Et les personnages se rendront compte qu'ils sont bien dans une publicité : ils sont des produits que l'on peut acheter d'une part, mais encore plus que cela, ils sont juste un double « bien-être » créé pour et par la publicité. Les personnes aisées qui achètent des clones s’achètent une image de bien être, qu'ils s'imposent à un double ; et cela parce qu'ils vivent dans un monde tout aussi aliéné que celui de leurs doubles. Dans une image troublante, le personnage de Scarlett Johansson se retrouve confronté à l'image de son double fortuné, une mannequin, sur une énorme affiche Calvin Klein. Laquelle des deux est sur l'affiche, s'il y en a bien une ?

 

Pour soutenir chacun des discours, on retrouve dans tous les films de Bay l'image d'une  propagande, à laquelle on adhère ou qui aliène explicitement les esprits. Par exemple les "Fonceurs" que Sam évoque dans ses entretiens de Transformers Dark of The Moon sont les mêmes que sermonne Ken Jeong à Wahlberg dans Pain and Gain. Cette méfiance envers les discours idéologiques, qu'ils soient ultra-libéraux ou new-age s'accompagne d'une méfiance quasi généralisée pour toute forme d'autorité : la saga des Transformers depuis 2 épisodes semble aussi désigner les grands héritiers et les grands investisseurs comme le summum de ceux dont on doit se méfier. Le portrait du personnage de Dylan/Dempsey dans Dark Of The Moon est édifiant : son pacte avec l'ennemi lui a été transmis en héritage avec sa fortune et il ne fait que s'assurer que le système à venir lui réservera une place. Pour lui, la situation sera toujours la même : il considère que son employé Carly ou même Sam à qui il a trouvé un emploi sont ses « objets ». La peinture du monde du travail dans le même film est assez logiquement à la limite du sketch des Monty Python sur l'aliénation bureaucratique.

Néanmoins, on peut aussi faire remarquer que ce qui est porté à l'excès dans Bad Boys II est  aussi une des conséquences logiques de ce qui était présent depuis les débuts. Les premières personnes choquées par les idéologies, les combats menés ou propos tenus  par « les héros » des films du réalisateur sont souvent d'autres personnages des mêmes films. Les personnages qui pensent de manières différentes ont toujours été au cœur de son récit. La dynamique humaine des personnages des films de Michael Bay a toujours été portée par des visions du monde qui peinaient à s'accorder. Dans Rock, c'est non seulement ce qui sépare le trio de tête, mais aussi ce qui segmente chacun des groupes. Le commando ne veut pas voir Goodspeed/Cage dans la mission, et les subalternes du général Hummels/Harris n'ont pas la même perspective que lui sur la finalité de leurs actions. Ce n'est pas quelque chose d'anodin chez Bay, car tout son cinéma fonctionne sur une logique de répartition des points de vue. A chaque séquence correspond un nouveau point de vue et ses films se dispersent souvent en multipliant les scénettes en fonction du nombre de personnages pouvant jouer un rôle quelconque. Il n'est pas rare de devoir suivre près d'une dizaine de sous intrigues concernant des personnages très secondaires dont on se souciera que quelques instants. Et dans Bad Boys II, le caractère outrancier du film tient aussi de cela : le personnage de Martin Lawrence notamment semble accuser le coup de tous ces points de vue qui s'opposent au travers d'une crise de nerfs tout au long du film ressemblant à une dépression nerveuse. On ne peut qu'être saisi par la façon dont Bay arrive par moments à être franchement drôle dans sa façon de déployer cette guerre des points de vue dans la matière de son film. Bad Boys II est constamment à la limite d'être raciste, mais un des runnings gag les plus idiots concerne deux flics cubains qui sont victimes des quolibets racistes de nos deux héros et qui signalent que « c'est pas cool ». Le film est constamment cynique, mais le personnage le plus représentatif de cette idéologie du n'importe quoi n'est pas le couple de flics (dont la moitié subit) mais bien Jordi Mollà qui fait des blagues après avoir tué ses partenaires, avec sa mère spectatrice qui ferme les yeux, car elle veut profiter de la vie facile sans trop se préoccuper des conséquences morales des actes de son fils.

"Difficile aussi de considérer Bay comme un cinéaste ultra-patriotique, lui qui se méfie constamment de l'État..." 

Difficile aussi de considérer Bay comme un cinéaste ultra-patriotique, lui qui se méfie constamment de l'État et remet en cause une nouvelle fois, en mode quasi misérabiliste, la légitimité de taxer/profiter de ses citoyens au mépris de leur vie dans Age Of Extinction. On remarquera d'ailleurs que ce n'est pas tant les militaires comme groupe représentant un État, mais comme représentant de valeurs « universelles » même si parfois elles ne sont pas aussi contradictoires que Bay semble admirer. Si l'on doit trouver un modèle de héros Bayien, c'est celui qui arrive à conjuguer valeur et rébellion contre l'autorité. On pense aux trois personnages de The Rock déjà, mais aussi à l'ensemble des personnages de Transformers Dark Of The Moon. Non seulement Sam, qui veut être reconnu autrement et qui accepte difficilement de se soumettre à la loi du travail aliénant contre l'appel promis à l'aventure des précédents opus. L'appel à l'aventure, le personnage de Turturro l'a aussi, malgré le fait qu'il soit devenu riche et qu'il n'a plus besoin de ça...Les militaires, qui défendent le bon, même contre leur hiérarchie, la petite amie qui décide d'exacerber les tensions du groupe des Decepticons en exprimant la déconsidération dont elle se sent victime avec véhémence (cf l'article Femme). Le héros d'Armageddon et ses 12 salopards étaient aussi ces rebelles portant des valeurs « au fond », malgré les individualités.

 

Transformers Age of extinction semble revenir au même personnage d'américain représentant du milieu de l'Amérique. Si Willis était son versant qui a réussi et le proclame, signe des temps, le réalisateur choisit aujourd'hui comme héros ceux qui sont accablés de dettes et au bord de la dépossession. Créateur un peu rebelle, le héros du film est néanmoins rattrapé par sa face retorse au travers d'un personnage d'entrepreneur à la Steve Jobs qui est présenté comme son versant ayant réussi dans la vie. L'image de l'Americana et de son double libéral de Wall Street dans le même film. Le parallèle est souligné : Whalberg se range du côté des Autobots pour apprendre de leur technologie, et son double a fait de même, avec pour chacun des conséquences morales sur sa façon de voir le monde et d'envisager de le modifier. Et le film de rejouer inlassablement jusqu'à l'écœurement ces questions : quel point de vue avoir sur un groupe et peut on le condamner unilatéralement ? Ou doit-on prendre en compte les individualités ? Et comment ?

 

Ou plus globalement : qui décide pour qui ?