Ron Howard est bien dans une forme olympique depuis Rush et sa dernière œuvre ne vient que confirmer cet état de fait. Alors oui Au cœur de l'océan continue de baigner dans cette forme de classicisme que beaucoup reprochent au cinéma du réalisateur de Willow. Oui le héros ainsi que tous les personnages du récit ne semblent être que des archétypes, déjà vus dans d'autres œuvres sans doute beaucoup plus fortes et majeures dans l'histoire du septième art. Mais qu'importe, c'est toujours en conteur au sens le plus noble du terme que Howard offre l'un des plus beaux moments de cinéma de cette fin d'année 2015. Quant à l'avenir d'Au Cœur de l'Océan, à l'heure où vous lirez ces lignes il se trouve malheureusement que le film démarre « timidement », et il est très étrange de constater les difficultés qu’a connu celui-ci pour enfin sortir dans nos salles obscures (on ne compte même plus le nombre de reports imposés par la Warner). Espérons simplement que son probable échec n’aura pas d’impact sur les ambitions de la Warner, le studio étant l’un des derniers à proposer des créations originales. Dernièrement on peut citer ; Au cœur de l'océan, Jupiter Ascending, Pacific Rim, Edge of tomorrow... Autant de films où les metteurs en scènes ont pu bénéficier d’une liberté totale mais au prix d’une prise de risque économique forte, ne s’agissant ni de suites ni de remake, la faute revenant principalement au studio lui-même d'ailleurs. L'œuvre de Ron Howard est justement le dernier exemple de cette étrange stratégie, le film sortant une semaine avant le Star Wars de JJ Abrams ! Il est assez fou de voir que le studio ne parvient tout simplement pas à vendre ses créations dites « originales », la différence étant criante lorsque celui-ci communique sur ses franchises déjà bien installées (principalement celles qui mettent en avant les supers héros évidemment).

 

Et pour Ron Howard, mieux vaut prendre cela avec philosophie après tout :

 

« Tu sais quoi ? Je n'ai même pas peur de Star Wars car aucun film ne peut être en compétition avec Star Wars. Soyons sérieux. Mais je pense qu'Au coeur de l'océan a ses chances(...) »

 

Ron Howard

 

Alors avant que ne déboule la déferlante Star Wars, allez voir Au coeur de l'océan ! Le film bénéficie du soucis du détail de son réalisateur et se révèle spectaculaire, entraînant et exaltant de bout en bout (la composition magnifique de l'espagnol Roque Banõs participant grandement à l’émerveillement). On retrouve au final la dureté d'un Weir (Master and Commander), la maîtrise technique d'un Petersen (En pleine tempête, Das Boot), le parfum de la grande aventure parfois naïve d'un Spielberg d'antan, et Ron Howard en bon chimiste de parvenir à trouver la formule parfaite pour mélanger habilement le tout.

 

Du classique à l'Américaine comme on en fait (presque) plus.

 

Par N.Van

Issu d'une famille de comédiens, débutant très jeune en tant qu'acteur à l'âge de 18 mois (!), c'est à travers quelques seconds rôles importants (American Graffiti et Le Dernier des géants) que le petit Ron Howard commença à devenir grand. Mais le plus déterminant pour lui et sa carrière fût bien évidemment son interprétation du rôle de Richie Cunningham dans la série rock n'roll Happy days entre 1974 et 1980 :

Dans Rush, Howard élevait deux sportifs de hauts-niveaux au rang d’icônes, finissant d’en faire via leur parcours sur pellicule de magnifiques personnages de cinéma. Désigné par nombre de cinéphiles comme son meilleur film en trente ans de carrière (et l'un des meilleurs films de 2013), Rush fût aussi l'occasion de réunir le réalisateur de Cocoon et l'acteur Chris Hemsworth, réunion qui débouchera sur un lien d'amitié fort pendant le tournage. L'anecdote dit même que c'est l'acteur australien qui lui apporta le scénario de Au cœur de l'océan alors qu'ils étaient encore en plein tournage : 

 

« J’aime bosser avec Chris. Là, c'est lui qui m'a apporté Au cœur de l'océan. Le projet remonte à plus de quinze ans, plein de réalisateurs ont essayé de le monter sans succès...Le fait que Chris m'amène ce film est très significatif. Il savait qu'il pouvait incarner au mieux son personnage, que je pourrais tout simplement filmer cette histoire ».

 

Ron Howard

 

Deux ans après c'est quasiment l'ensemble de l'équipe technique de Rush ainsi que le duo Howard/Hemsworth qui sont de retour avec des ambitions visiblement toujours plus grandes ; mettre en scène l'histoire qui a inspiré Herman Melville, l'écrivain du célèbre roman Moby Dick !

UN FILM DE RON HOWARD
Avec : Chris Hemsworth, Benjamin Walker, Cillian Murphy...
Durée : 2h02
Nationalité : Américaine

Toujours du côté de la réalisation, il est amusant de voir que plus les films du réalisateur s'enchaînent, plus ils gagnent en savoir faire technique. Et il est aussi intéressant de noter qu'après Rush, c'est encore une fois avec un budget modeste (compte-tenu des ambitions affichées) que Ron Howard continue d'améliorer et de parfaire sa technique de mise en scène (la force de l'âge aussi sans doute).

 

On pouvait craindre à travers les bande-annonces que cette fameuse photo aux teintes verdâtres/bleutées dirigée par Anthony Dod Mantle puisse laisser songeur. D'ailleurs, le rendu final semble être sujet à débat au sein du public. Le directeur photo est effectivement connu pour avoir recours à une palette de couleurs très vives et prononcées. On pense forcément à certaines œuvres sur lesquelles il a officié : 127 heures et Trance de Danny Boyle ou encore Dredd de Pete Travis. Et pour son travail sur la dernière œuvre de Ron Howard, Dod Mantle semble en réalité s'être grandement inspiré des toiles du peintre britannique William Turner :

« C'est probablement le film le plus compliqué que j'ai jamais fait. Le plus ambitieux, cinématographiquement et narrativement parlant. Si vous saviez ce que les acteurs ont dû subir physiquement et émotionnellement sur le tournage. En retour, je savais que Chris avait la carrure et l'humilité pour encaisser ça. »

 

Ron Howard

Mais très franchement, en mouvement et sur pièces, les (probables) appréhensions que l'on pouvait avoir sont très vite balayées d'un revers de la main. Alors sans doute peut-on pester sur quelques incrustes ou autre fonds verts au niveau des SFX et encore, ce serait faire la fine bouche tant Au Cœur de l'Océan reste globalement somptueux ! Ce choix si atypique de couleurs débouche parfois sur une atmosphère onirique (rappelez-vous de cette teinte lors de la prise de slow-mo par les junkies dans Dredd), la recherche de non-réalisme absolue venant se confronter à l'investissement authentique des acteurs, ce qui semble voulu et assumé par Dod Mantle et son metteur en scène. Aux travers de quelques scènes, Au cœur de l'océan finit même par tendre vers le surnaturel, terminant de faire de certains plans de véritable tableaux en mouvement !

 

« L’aspect graphique doit exprimer l’état émotionnel des acteurs. Il fallait que l’histoire soit à la fois classique, moderne et esthétique. Je savais que la photo d'Anthony pouvait illustrer ça(...). Mais c'est dur à expliquer. Il faut voir le film en salle pour réaliser le challenge visuel. »

 

Ron Howard

 

Au cœur de l'océan regorge en effet de grands moments de cinéma, ne serait-ce que cette séquence du départ de l'Essex au port de Nantucket. Un petit morceau de bravoure (alors que le spectateur n'en est qu'au début de l'histoire), accompagné par la partition sublime du compositeur espagnol Roque Baños. D'astuces de mise en scène aussi, comme l'utilisation de ces fameux inserts en courte focale qui permettent au spectateur de plonger au cœur même de chaque détail, venant accentuer par la suite cette sensation unique d'immersion. Et en parlant d'immersion, saluons aussi le travail et l'investissement incroyable de l'ensemble des comédiens, Chris Hemsworth en tête évidemment. On pouvait difficilement imaginer meilleur choix pour le rôle d'Owen Chase, tant le géant Australien parvient à magnifier chaque plan où il apparaît (mais quel charisme !). Ron Howard prend par ailleurs un certain plaisir à balayer sa caméra autour du corps habituellement athlétique de son acteur principal, pour finir par le montrer petit à petit sous un tout autre (et très mauvais) jour. La métamorphose impressionnante de Chris Hemsworth ainsi que des autres acteurs, soumis pour l'occasion à des régimes drastiques, ne fait qu'accentuer là aussi cette recherche de réalisme. De l'investissement toujours sans faille d'un Cillian Murphy sublime, en passant par le petit Tom Holland (prochain Spider-man), qui fait quant à lui preuve d'une grande justesse dans son jeu. Ce dernier a la lourde tâche, compte-tenu de son jeune âge, d'interpréter un personnage traversant tout au long du film des épreuves physiques nombreuses et surtout éprouvantes. Le talent du jeune acteur termine de faire de la version « jeune » du matelot Thomas Nickerson un personnage vraiment touchant auquel le spectateur n'a aucun mal à s’identifier. Brendan Gleeson qui interprète la version adulte de Nickerson est lui aussi absolument bouleversant (il s'agit peut-être du plus beau rôle qu'il ait eu à jouer depuis 28 jours plus tard ou L'Irlandais). D'ailleurs c'est par le biais de ses scènes avec Ben Wishaw (lui-aussi excellent) que le récit de l'Essex nous est raconté. Et il semblerait que beaucoup reprochent à l’œuvre de Howard ces allés et venus constant entre passé et présent. Pourtant, lorsque le dernier acte arrive enfin, le fait d'avoir opté pour cette narration s'avère être on ne peut plus logique et lourd de sens. Nous n'en dirons pas plus au risque de spoiler mais si par ailleurs Ron Howard décide d'ouvrir son film dans les profondeurs de l'océan, c'est pour une raison précise.

C'est en ouvrant son film dans les profondeurs de l'océan que Ron Howard commence déjà à mettre en place ce duel tant attendu entre l'énorme cachalot blanc et le capitaine en second du navire Essex, Owen Chase interprété par Chris Hemsworth. Et en vérité, le cœur du récit est avant tout situé ici, au sein de cette confrontation. Quand on lui demande si il est ou non un admirateur du récit de Melville, Ron Howard avoue de ses propres mots : « ne pas être fan » mais plutôt passionné par le film d'un autre metteur en scène connu lui-aussi pour son classicisme exacerbé  :

 

« Pas un grand fan. Je respecte beaucoup le livre, j’ai vu le film de John Huston plusieurs fois. Mais j’ai toujours été fasciné par les drames se déroulant sur ou sous l’océan. Je pense notamment à l’un de mes films favoris, Das Boot. Ça a quelque chose de fascinant et de mystérieux. »

 

Ron Howard

 

« Étonnant » de voir Ron Howard embrasser une fois de plus le film d'un autre metteur en scène plutôt que de choisir de faire corps avec le récit de Melville. Cela dit pour le coup Au cœur de l'océan s'éloigne grandement du film de John Huston réalisé en 1956 car, rappelons-le, le scénario de Charles Leavitt (Warcraft prochainement) ne met pas en scène le roman de Melville, mais bien l’ouvrage historique du même nom, écrit par l’Américain Nathaniel Philbrick qui est paru en 2000. Et donc, après avoir tenté de capturer l'essence du cinéma de Spielberg, Zemeckis, et bien d'autres, c'est justement là l'occasion rêvé pour Howard de venir « piquer » où s'inspirer grandement de Wolfgang Petersen. La maîtrise cinématographique du cinéaste Allemand en milieu aquatique depuis Das Boot n'a jamais eu d'égal depuis. Et après tout, comme on dit : « c'est dans les vieux pots que l'on fait les meilleures soupes ! ». Sur ce plan-là, force et de reconnaître qu'Au cœur de l'océan brille de mille feux ! Le soin apporté à l'ensemble est saisissant et certaines séquences maritimes, comme celle de la seule chasse à la baleine du film, sont bluffantes de réalisme et d'authenticité. L'Essex sur lequel nos baleiniers naviguent est lui aussi de toute beauté voile au vent, sans oublier bien évidemment les apparitions grandioses du célèbre cachalot :

AU CŒUR DE L'OCÉAN

L'académisme sublime

Sa rencontre et collaboration avec George Lucas sur American Graffiti aura elle aussi été déterminante par la suite puisque le jeune acteur finira par affirmer sa réelle vocation : la réalisation. Bref, une chose est sûr, c'est que l'on peut aisément dire que Ronald William Howard avait déjà une destinée toute tracée devant lui !

Pour beaucoup Ron Howard reste ce cinéaste « caméléon » dénué de toute cohérence formelle (pas vraiment de patte ni d'identité propre), s'amusant film après film à changer de style. On serait même tenté de dire qu'il s'agit peut-être du cinéaste le plus « changeant » de ces trente dernières années tant celui-ci a su investir absolument tous les genres possibles (thriller, science-fiction, aventures, drame, heroic fantasy, biopic...), et bien souvent en tentant de singer les plus grands. Quelque part, l'intéressé ne s'en cache pas vraiment. D'ailleurs, un extrait d'interview accordé à nos confrères de PREMIERE illustre assez bien non pas la façon dont Ron Howard travaille avec ses acteurs, mais surtout la façon dont il tente de récupérer ce qui fait la sève du travail de ses collègues :

 

« J'ai demandé à Russell Crowe comment Peter Weir avait tourné Master and Commander, j'ai demandé à Tom Hanks comment il avait perdu du poids pour Philadelphia et Seul au monde(...) »

 

Ron Howard

Néanmoins, nous aurions tort de réduire Ron Howard à cette image de metteur en scène « usurpateur » d'identités car, s’il y a bien une chose qu'on ne peut lui enlever, c'est cette ambition qui prévaut dans chacun de ses projets, comme la promesse pour le spectateur de participer à LA grande aventure. Et c'est pour ainsi dire cette même promesse qui anime les plus grands dont il aime s'inspirer (Spielberg, Zemeckis, Weir...), et ces derniers l'ont toujours fait aux travers de grands films aux dimensions épiques et aux héros aux destins extraordinaires. Seulement, si ces réalisateurs de renom cités plus hauts ont effectivement tous une patte visuelle reconnaissable entre mille, le cinéma de Howard, lui, fait plus honneur à un cinéma « classique ». Le cinéma que l'on aime aussi appeler « académique », trop accessible voir qualifié souvent de « lisse », finissant par reprendre ici et là l'empreinte des plus grands sans forcément autant de talent. Cependant, si cet « académisme » prévaut dans la carrière de Ron Howard, celui-ci a toujours su être, quoi qu'on en dise, un solide artisan hollywoodien.


 

Et la plupart des "grands" films du réalisateur sont là pour le prouver.

S’il est toujours difficile de reconnaître à Ron Howard une identité visuelle propre, nonobstant le fait qu’il ait toujours su choisir et diriger ses comédiens, difficile de nier que sa filmographie soit émaillée de thématiques fortes qui lui sont chères et que l'on on peut retrouver sans peine dans sa dernière œuvre. Nous vous parlions de films aux dimensions épiques au début de ce papier et Au cœur de l'océan termine de s'inscrire naturellement au sein de ces derniers. Une épopée intimiste très proche d'Apollo 13 en réalité, où le voyage de l'homme en terre inconnue et sa survie sont au centre du récit. On ne peut qu'être admiratif face à la manière dont Ron Howard met en scène la discipline et le professionnalisme des marins face à une telle adversité et, là aussi, peut-être y retrouvons-nous un peu de Backdraft. Pour autant, la dernière œuvre du metteur en scène n’en oublie pas de distiller ici et là certaines pistes de réflexion bienvenues. Seulement voilà, celles-ci ne prennent pas plus de place que nécessaire, ce qui parmet à Ron Howard de maintenir un rythme soutenu, où l'ennui n'a jamais réellement le temps de pointer le bout de son nez.

 

« Il est très classique dans sa narration tout en s'emparant de thèmes modernes - sans tomber dans l'exposé d'histoire(...) »

Ron Howard

L'impressionnant b-roll du film où l'on peut voir entre autre la fabuleuse réplique du navire Essex en mer.

TOPS 2015

1/8