Dire que BATMAN V SUPERMAN : L’AUBE DE LA JUSTICE était attendu au tournant est un euphémisme, tant la rencontre au cinéma entre les deux super-héros les plus célèbres de l’écurie DC faisait fantasmer les cinéphiles. La présence de Zack Snyder à la barre était aussi un argument de poids étant donné les réactions très contrastées que le réalisateur de 300 et WATCHMEN suscite. Ajoutez à ça un reboot du personnage de Batman et l’introduction d’un univers étendu à la Marvel, et vous obtenez un film très dense et ambitieux dont les enjeux sont colossaux pour la Warner. Et malgré des recettes au box-office pour le moment très encourageantes, on ne peut pas dire que les critiques soient vraiment enthousiastes quant à la réunion des deux icônes de chez DC COMICS. « Pire film de l’année », « une horreur », « un échec sur tous les plans » … Le métrage de Zack Snyder se prend une véritable volée de bois vert depuis deux semaines. Un bashing assez impressionnant qu’il convient toutefois de relativiser étant donné que même si BATMAN V SUPERMAN n’est pas un chef d’œuvre ultime et s’avère décevant sur pas mal de points, il n’en reste pas moins un film singulier qui mérite le détour.

 

Car oui, BATMAN V SUPERMAN est un film malade qui, gangréné par cet univers étendu, voit son récit ralenti à plusieurs (mais heureusement rares) reprises à cause de cette nécessité de raccrocher les wagons avec le futur film JUSTICE LEAGUE. Gal Gadot a beau être très convaincante en Wonder Woman, difficile de trouver une quelconque utilité à son personnage dans l’intrigue. Le meilleur exemple est ce montage interminable nous présentant les futurs membres de la Justice League, balancé à la vas-y comme j’te pousse, à d’un moment qui plus est crucial. A trop vouloir appliquer la méthode Marvel, Warner se prend les pieds dans le tapis et sacrifie le rythme de son film sur l’autel du fan service inutile. Un choix d’autant plus incompréhensible que d’autres scènes (peut-être incluses dans la future version longue) auraient pu améliorer le récit en lieu et place de ces clins-d’œil parfois rajoutés en plein tournage (cf le caméo de Flash, qui ne sert qu’à teaser sur le futur de la franchise). C’est sur pas mal de petits détails que le scénario ne s’avère pas suffisamment exigeant. Heureusement le métrage de Snyder a le bon goût de se concentrer sur des dilemmes passionnants. En prenant en compte les événements de MAN OF STEEL, David Goyer et Chris Terrio en extirpent des questionnements fascinants qui transparaissent durant 2h30.

La remise en en perspective du statut de super-héros est le cœur du récit, et alimente les motivations de tous les personnages de BATMAN V SUPERMAN. La radicalisation, le terrorisme, la foi, la peur de l’autre… Autant de thèmes qui prennent forme à travers une histoire qui marche du tonnerre lors de ses deux premiers tiers. C’est malheureusement dans sa longue dernière ligne droite que BATMAN V SUPERMAN montre le plus ses limites, avec des étapes importantes qui semblent aller trop vite, et un climax pas toujours convaincant. Un des gros défauts de BATMAN V SUPERMAN réside dans l’incapacité qu’on eu Chris Terrio et David Goyer à caractériser un adversaire de qualité. En l’occurrence, Lex Luthor est raté. Que Jesse Eisenberg soit en roue libre, à la limite ça peut se comprendre (Gene Hackman et Kevin Spacey n’étaient pas complètement sobres non plus), mais les motivations du personnage ne sont pas assez convaincantes et son plan complètement incohérent. Censé représenter l’intelligence même, cet antagoniste se transforme rapidement en bouffon pas très fin dans ses méthodes, alors qu’il devrait être le personnage le plus malin (à égalité avec Batman).

 

Et s’il y a bien une chose qui est réussie dans BATMAN V SUPERMAN, c’est Batman. On pouvait avoir des craintes quant à la capacité de Ben Affleck à incarner le fameux justicier masqué, surtout après un DAREDEVIL de triste mémoire, mais force est d’admettre que l’acteur s’en tire de façon remarquable. Que cela soit dans son incarnation d’un Bruce Wayne au charisme surprenant (le costume trois pièces doit pas mal jouer) ou dans celui de Batman, Affleck livre une performance impeccable. À l’excellente interprétation de l’acteur s’ajoute un traitement de Batman absolument parfait. Bien loin des films de Nolan ou de Burton, le Batman de Snyder est désabusé, a perdu foi en l’humanité, et de ce fait n’hésite pas à faire partager sa colère. « Nous sommes des criminels, nous l’avons toujours été » dit-il à un Alfred toujours aussi moralisateur (et joué par un Jeremy Irons lui aussi excellent). L’introduction de Batman donne le ton : en le présentant via une scène à tomber digne d’un film d’horreur, Snyder met les points sur les i et annonce la couleur. Le must restera sans doute ce combat aperçu dans le dernier trailer dans lequel il affronte une troupe de mercenaires. Ça casse des jambes, des rotules, des bras, ça se prend des balles en pleine tête avant de se relever et d’éclater trois types en même temps au sol, le mobilier prend cher…

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QUE JUSTICE SOIT FAITE

(pour)

Bref pour ce qui est de Batman sur grand écran et en action c’est juste du jamais vu, surtout que Snyder emballe le tout de façon magistrale, avec un sens du découpage et une gestion de l’espace qui font des merveilles. On n’en dira pas tant du combat final, impressionnant et regorgeant de plans iconiques, mais qui est noyé sous un torrent de CGI qui rendent parfois le tout assez moche à regarder. D’autant plus dommage que le reste de l’action en jette : la poursuite en Batmobile est jouissive, l’introduction qui reprend la fin de MAN OF STEEL est d’une efficacité redoutable, et le duel entre Batman et Superman (qui s’étend sur presque dix minutes) tient ses promesses en termes de bourre-pifs tout en restant très terre-à-terre et en traitant intelligemment des rapports de forces (chaque rare frappe de Superman fait mal, très mal). Car contrairement à Nolan, Snyder possède un sens de l’iconographie qui tire clairement le métrage vers le haut. Servies par une photographie très contrastée signée Larry Fong (le directeur de la photo de WATCHMEN), les images de BATMAN V SUPERMAN regorgent de moments absolument prodigieux. D’un plan-séquence cauchemardesque à un simple passage de cheval dans le cadre, la mise en scène de Snyder fait honneur à son sujet, car jamais trop tape-à-l’œil (les ralentis à la 300 sont très peu nombreux et pratiquement tous condensés dans le sublime générique, et il en est de même pour les zooms) tout en mettant suffisamment en avant son histoire.

 

Alors que MAN OF STEEL parlait de la naissance de Superman et de la méfiance que pouvait avoir le monde vis-à-vis d’un être de cet acabit, BATMAN V SUPERMAN prolonge le thème de la peur de l’autre et en fait le cœur de son récit. L’ouverture du film, qui revisite le combat final du film précédent à hauteur d’homme, permet de cerner de suite les motivations de Bruce Wayne. En ancrant ces événements dans une imagerie qui évoque le 11 septembre, les scénaristes font de la peur un sentiment très palpable et immédiatement vecteur d’enjeux capitaux. Plus tard, Alfred révélera que ce qui pousse Wayne à éradiquer Superman n’est pas seulement la mort que peut amener ce dernier sur Terre, mais le sentiment d’impuissance qu’il insuffle et qui rend les hommes bons cruels (« personne ne reste bon indéfiniment dans ce monde » lance un Clark dépité à Lois). Après des années d’activité à combattre le crime, le Batman de Snyder est devenu un autre homme à cause de la découverte de ce Dieu vivant. Surtout, ce qui inquiète Wayne est l’éventuelle possibilité que Superman devienne un futur ennemi, théorie appuyée par la scène de cauchemar dans laquelle le Kryptonien semble passer du côté obscur à cause de la perte d’un être cher. BATMAN V SUPERMAN dresse ainsi les portraits d’hommes à jamais brisés par la mort de leurs parents. Les femmes sont au cœur de cette thématique, via la caractérisation de Bruce Wayne qui amène ce moment crucial (et souvent moqué) au deux tiers du récit. Ce n’est pas un hasard si Wayne va se recueillir sur la tombe… de sa mère dans ses rêves prémonitoires, et si le père Kent parle… de sa femme quand il revoit Clark. De manière quelque peu bâtarde semble transparaître ainsi une sorte de déclaration d’amour aux femmes (c’est d’ailleurs via Lois et non par le biais du soleil que Superman annoncera son appartenance à la Terre). Les enjeux, bien loin d’un simple « il faut tuer le méchant », permettent de creuser un peu plus le personnage de Superman/Clark Kent, pris dans une tourmente médiatique tandis que l’opinion ne sait quoi penser de cet extra-terrestre. La complexité de la situation passera par toute une série de points de vue qui font parfois passer BATMAN V SUPERMAN pour un film choral, dans lequel le destin d’une dizaine de personnes est relié à un événement commun (qui mènera ici à une issue tragique, sonnant le gong pour le combat tant attendu).

BATMAN v SUPERMAN

L'AUBE DE LA JUSTICE

UN FILM DE ZACK SNYDER
Avec : Ben Affleck, Gal Gadot, Henry Cavill...
Durée : 2h33
Nationalité : Américaine

C’est ainsi que, aussi bancal soit-il, BATMAN V SUPERMAN devient un objet parfois fascinant, à l'image de sa fantastique première heure. Maladroit, passionnant, impressionnant, le (trop) gros morceau qu’est le dernier long métrage de ce réalisateur si décrié ne laisse pas de marbre.

 

En soit c’est un bon début, et il nous tarde de voir la version longue, qu’on espère aussi bonne que celle de son WATCHMEN.

 

Par A.Portier