Excellent technicien ayant fait ses débuts en tant qu’artiste conceptuel sur STAR WARS ou encore LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, Joe Johnston fait partie de ces artisans qui, s’ils ne sont pas considérés comme de grands réalisateurs, n’en restent pas moins des valeurs sûres. Son cinéma, marqué par un goût pour l’aventure évident et une direction artistique de qualité, respire l’influence de Spielberg - dont il est proche - dans ce qu’elle a de meilleur, et c’est ce qui permet à ses films de se démarquer du tout-venant. C’est pour cette raison que tout le monde se souvient de JUMANJI mais a complètement oublié sa suite ZATURA (réalisé par Jon Favreau, un autre metteur en scène rentré dans le giron de Marvel). La venue du réalisateur sur le projet CAPTAIN AMERICA était donc une véritable bonne nouvelle. Ajoutez à cela un acteur principal qui avait prouvé par le passé qu’il pouvait être vraiment bon (Chris Evans, qui a brillé dans SUNSHINE), un compositeur de renom (le grand Alan Silvestri, dont la filmographie est beaucoup trop longue pour être citée ici), un contexte historique qui attise la curiosité, et vous obtenez un projet excitant sur le papier. Mais la méfiance restait de mise, étant donné que Marvel venait tout juste de sortir de IRON MAN 2 et THOR, probablement les pires films produits par le studio jusqu’à présent. La suite, on la connaît tous : CAPTAIN AMERICA : THE FIRST AVENGER est, au final, une franche réussite.

La grande qualité du scénario de Christopher Markus et Stephen McFeely est de toujours traiter ses enjeux à hauteur d’homme. Malgré le côté évidemment fantastique de l’histoire (il est question de surhommes et de pouvoirs venant des dieux), c’est l’humanité de Steve Rogers qui est mise en avant. Comme l’explique le docteur Erskine, Steve est un homme bon, et doit rester un homme bon même après sa « transformation ». En ce sens le personnage se rapproche de Superman/Clark Kent dans ses valeurs et son côté « bon cœur limite naïf » touchant. Toute la première partie du film est ainsi un modèle de caractérisation dans la façon dont les convictions du personnage et ses valeurs sont mises en avant à travers des péripéties qui évitent la monotonie. A travers ses actes, Steve Rogers se révèle bien plus complexe qu’il n’y paraît et sait faire preuve aussi bien d’intelligence (la manière dont il décroche le drapeau à l’entraînement) que de recul dans son jugement (« Vous voulez cassez du nazi ? » « Je n’aime pas les brutes, je me fiche de savoir d’où ils viennent » répond Rogers au début). La mise en place des enjeux se révèle donc exemplaire et passionnante à suivre grâce à une écriture qui fait la part belle aux protagonistes. Que cela soit du côté des héros ou de celui des bad guys, la première heure de CAPTAIN AMERICA est absolument parfaite, distillant ici et là des scènes formidables même quand ce sont de simples passages dialogués (voir cette magnifique conversation à contre-jour avec Crâne Rouge). Johnston, en bon adepte de l’école Spielberg, joue sur son hors champ, utilise ses mouvements de caméra avec soin, découpe le tout de façon très efficace, et fait preuve d’un excellent sens du cadre (un nouveau personnage est dévoilé : une idée de mise en scène). En résulte un ensemble qui flatte la rétine et les oreilles grâce à une direction artistique rétro-futuriste de haute volée (qui renvoie aux AVENTURES DE ROCKETEER), une musique de Silvestri absolument somptueuse et une très belle photographie (malgré le choix discutable de filmer le tout en numérique). C’est ainsi rien moins que l’un des meilleurs films de super-héros jamais réalisés qui semble se dessiner devant nos yeux, avant qu’une deuxième partie en deçà ne pointe hélas le bout de son nez.

Car si la première heure de CAPTAIN AMERICA semble en tous points parfaite, la deuxième est plus maladroite, en ce qu’elle enchaîne ses péripéties de manière trop précipitée. De nouveaux protagonistes charismatiques font leur apparition, d’autres reprennent leur place dans le récit et soudain celui-ci s’emballe, enchaînant les scènes d’action à un rythme effréné et ne prenant que peu le temps de développer ces nouveaux arrivants. La relation entre Rogers et Bucky n’occupe ainsi qu’une scène une fois les deux personnages à nouveau réunis, alors qu’elle est au centre d’un événement majeur à suivre. L’impact de celui-ci en sera fortement diminué, et c’est bien dommage tant ce tournant occupe une place centrale dans la trajectoire du héros. Le commando accompagnant le Captain écope du même traitement : les différents membres qui le composent sont vite identifiés, mais la brièveté des passages les mettant en scène par la suite ne manque pas d’engendrer une certaine frustration. Même chose du côté des scènes d’action : elles sont nombreuses et bien mises en scène, mais Johnston a pas mal coupé ces passages potentiellement jouissifs. La poursuite en moto est par exemple excitante sur le papier, mais elle est malheureusement évacuée en une poignée de plans et était censée être beaucoup plus longue (il suffit d’écouter le morceau « Motorcycle Mayhem » de la bande originale et de voir le résultat à l’écran pour s’en convaincre). Ceci étant dit, l’ensemble demeure plus que convaincant, et le long climax final très bondien regorge de passages enthousiasmants, tel ce moment où le Captain est aux prises avec un ennemi attaché à un avion. Surtout, CAPTAIN AMERICA a pour lui un atout crucial : un bon méchant. Si ses rares combats avec Captain America sont décevants, Crâne Rouge n’en reste pas moins un bad guy de qualité au design très réussi. Ajoutez à cela que c’est le grand Hugo Weaving  derrière le masque, et vous comprendrez pourquoi le personnage est à ce point charismatique. Le constat est similaire pour l’agent Carter (Hayley Atwell, belle à en mourir) : sa relation avec Rogers marche du tonnerre. Subtile, donnant lieu à des scènes et répliques croustillantes, cette (non)histoire d’amour est une belle réussite.

"Je ne peux pas dire que je recherche particulièrement des sujets qui se déroulent à cette époque, mais j’ai eu effectivement la chance d’être impliqué dans des films où j’ai pu utiliser les merveilleux designs des années 30 à 40, que j’aime tout particulièrement. J’ai l’impression que les gens accordaient alors beaucoup plus d’importance à l’aspect des choses, au design. Tout cela se reflétait dans l’esthétique des voitures, des avions, des vêtements, du mobilier. Tout semblait plus élégant, plus confortable, plus accueillant. On avait le sentiment de voir des œuvres d’artistes, plutôt que des compromis fonctionnels validés par des comités de marketing."

 

Joe Johnston

"Je crois que les scènes d’action et les effets visuels ne sont que des outils mis à la disposition du réalisateur : il faut d’abord et avant tout qu’ils soient mis au service de l’histoire. Personnellement, je n’aime pas que les gens qui viennent juste de voir un film disent « les effets visuels étaient super » parce que cela signifie que l’histoire a été enterrée sous les trucages. Je préfère que les spectateurs parlent du film en lui-même, en ayant été transportés ailleurs grâce à son histoire…"

 

Joe Johnston

UN FILM DE JOE JOHNSTON
Avec : Chris Evans, Tommy lee Jones, Hayley Atwell...
Durée : 2h05
Nationalité : Américaine

Quant à la fin Carter doit faire le deuil de son amour et regarde une photo de Steve, ce n’est pas dans sa tenue de Captain que celui-ci apparaît sous nos/ses yeux, mais bien sous les traits de frêle Steve Rogers du premier acte. Car ce petit gars de Brooklyn est bel et bien celui qui accomplit des miracles malgré son physique peu avantageux. Et c’est là la grande force de la saga CAPTAIN AMERICA : en délivrant un excellent film d’aventure ET en oubliant jamais ses personnages, Johnston vise juste. Après tout, quel film de super-héros peut se targuer de finir par une scène teintée de mélancolie dans laquelle notre héros lance une dernière réplique qui frappe en plein cœur ? Une qualité rare qui fait de CAPTAIN AMERICA : THE FIRST AVENGER une anomalie au sein des productions Marvel. Et des anomalies de ce type, on aimerait en voir plus souvent.

 

Le pire dans tout ça, c’est que le meilleur restait à venir.

 

Par A.Portier