Et si, contre toute attente, ce spin-off (qui n'en est pas vraiment un) s’imposait comme un projet dépourvu de tout opportunisme ? Et si l’idée folle d'un jeune metteur en scène prouvait que, à l'image de Mad Max Fury Road, il était tout à fait possible de relancer dignement une franchise des années après ? Toutefois la question se pose de savoir par quels moyens ce projet pouvait trouver sa légitimité au milieu d’anciennes franchises relancées par opportunisme. Des projets parfois titanesques, auxquels certains producteurs et autres exécutifs décident bien souvent de confier à des yes-men parfaitement malléables, qui rempliront avec assiduité leurs cahiers des charges sans broncher.

 

Going the distance :

Sauf que la genèse de CREED n'est en aucun cas similaire à celle des récents Terminator Genysis et autres Jurassic World, d'autant que celle-ci ne s'est clairement pas amorcée sans heurts. Sylvester Stallone s’était en effet fermement opposé à ce que quiconque déterre son bébé même si, après l'énorme succès surprise du sixième épisode, il était brièvement question qu'il propose une suite avant de se raviser. Impossible voire impensable pour l'auteur de revenir sur l'un de ses deux personnages fétiches une septième fois (!) alors qu’il avait enfin décidé de tourner la page. Que dire alors de cette idée que lui-même a longtemps jugée casse-gueule sur le papier, à savoir raconter l'histoire du fils caché d'Apollo Creed, avec un Rocky vieillissant et malade, le tout mis en scène par un novice alors qu’il s’agit du projet d'une vie toute entière ?

UN FILM DE RYAN COOGLER
Avec : Sylvester Stallone, Michael B.Jordan, Tessa Thomson...
Durée : 2h14
Nationalité : Américaine

 Vis à vis du spectateur/fan, c'est définitivement prendre le risque d'égratigner un monument qui, par la grâce de la renaissance artistique de son créateur il y a dix ans, a aujourd’hui sa place au Panthéon du cinéma. Sans oublier le fait que d'année en année, comme énoncé brièvement plus haut, Hollywood ne cesse de continuer de déterrer bons nombres d'anciennes franchises, parfois à tort et à travers. Si certaines ne s'en sortent pas trop mal (Star Trek, La Planète des singes...), d'autres comme Die Hard vont probablement continuer d'en subir les conséquences. Et en 2015, année de tous les comebacks, seul un certain Mad Max a réussi pleinement à convaincre.

 

Quant à Sylvester Stallone, il commence par n’y voir qu’une simple opportunité de plus de relancer la machine à billets.

 

« Il m'a fallu un peu de temps. J'avais peur d’abîmer ce miracle qu'est Rocky. La fin de Rocky Balboa sonnait comme un au revoir au public. 8 ans plus tard, un jeune gars sonne à ma porte, veut rouvrir le dossier... Je me suis dit au début que ça n'avait pas de sens. Je lui ai dit : 'Les gens vont croire que c'est juste pour l'argent.' »

 

Sylvester Stallone 

Introduction :

En 2006 et 2008 sortaient successivement Rocky Balboa & John Rambo. Deux dates ô combien importantes puisqu'elles marquaient LE grand retour de Sylvester Stallone dix ans (!) après Copland. En 1997, le réalisateur James Mangold venait effectivement offrir à l'acteur américain l'une de ses plus belles prestations dans ce polar brut au casting étoilé (De Niro, Keitel...) avant que celui-ci ne disparaisse purement et simplement de la circulation. Un peu comme pour beaucoup de ses confrères et amis stars du cinéma d’action, tous liés à une époque désormais lointaine, le passage aux années 2000 ne s'est clairement pas fait sans douleur pour l'étalon italien. Cependant celui que l'on pensait fini décida, contre toute attente, de revenir sur le devant de la scène avec les deux personnages qui ont bâti sa carrière. Le voilà aujourd’hui considéré comme le doyen de ces papys qui continuent de faire de la résistance. Celui que JCVD appelle désormais « Monsieur Stallone » depuis Expendables 2 ! Bref, force est de constater que la morale de son personnage fétiche ROCKY n'a jamais été aussi authentique. Puis il paraît que l'heure est plus que jamais à la nostalgie à Hollywood.

Alors on ressort les anciennes figures emblématiques des années 70, les anciennes franchises, on reboot, on remake... Après tout, que l'industrie du cinéma américain continue de miser sur d’anciennes marques qui ont fait sa gloire en choisissant de les exhumer des années après ne date clairement pas d'hier. Rappelons que, des années 30 aux années 60, Hollywood a produit tout un tas de remakes quand, à côté, la série B s'est effectivement nourrie de tout un tas de séries, que ce soit dans le fantastique, dans le western, ou dans le film d'aventures. De nos jours le cycle continue et Hollywood mise en grande majorité sur ses valeurs sûres avec au menu ; des suites (Conjuring 2, Ninja Turtles 2, Insaisissable 2, Independance Day 2...), des remakes/reboots (Point Break, Jumanji...), le tout accompagné d’adaptations de supers héros (la liste est trop longue).

 

« Et CREED ? » au milieu de tout ça.

RYAN COOGLER

MoviescloseUp

CREED

Réaliser un comeback que beaucoup jugeaient improbable et perdu d'avance, c’est un exploit que Stallone a déjà remporté il y a dix ans. Que ce soit « sur le ring » ou dans la vie. Alors à quoi bon ?

C'était sans compter sur la persévérance de ce réalisateur de 29 ans repéré à SUNDANCE et à CANNES pour son premier long-métrage et, par la suite, grandement épaulé par la famille Chartoff et Winkler (producteurs historiques de la saga). Sly finit donc par accepter de réaliser ce rêve d'un fan. Car c'est bien de cela qu'il s'agit pour cet apprenti réalisateur. Avoir l'opportunité d'être historiquement le troisième réalisateur d'un ROCKY et le privilège de parvenir à en être le premier héritier légitime.

 

Ce combat-là, c'est celui de Ryan Coogler.

 

Gonna Fly Now :

« Il a fallu beaucoup de temps et de personnes. L’héritage de cette franchise était si proche de lui (Sylvester Stallone), et pour lui les films Rocky ont toujours été inspirés par des situations personnelles. Donc reprendre la franchise, et faire renaître le personnage de ses cendres – où il était laissé confortablement à la fin de Rocky Balboa – était le plus gros des obstacles.(...) J'ai eu l'idée de CREED à peu près au moment où je commençais Fruitvale Station. C'était quand mon père est tombé malade. Je suis vraiment très proche de mon père et c'est un grand fan de Rocky. J'ai en quelque sorte hérité de mon côté fan de Rocky de lui, et ces films signifient beaucoup pour moi. En fait, ils représentent mon père[...) Quand il est tombé malade, que ses muscles se sont mis à s'atrophier et que nous avons pensé que nous allions le perdre, j'ai traversé une crise émotionnelle qui m'a poussé à me demander : qu'est-il arrivé au héros de mon père ? Et que se passerait-il s'il y avait un jeune mec qui débarquait dans sa vie et que nous suivions l'évolution de leur relation ? Je m'interrogeais sur la masculinité. Est-ce que la virilité est définie par votre force ou par votre capacité à protéger ceux que vous aimez ?

 

Je voulais voir le héros de mon père passer par quelque chose de semblable à ce que nous avions à traverser. »
 

Ryan Coogler

À travers les mots de Ryan Coogler, il semble évident que toute cette question qui tourne autour de « l'héritage » va bien au-delà de cette nouvelle trame qu'il a lui-même imaginée avec la complicité de son ami (et novice lui aussi) Aaron Covington pour ce septième volet. On peut aisément dire que l'histoire de CREED raconte aussi l'histoire de sa propre fabrication. Car il est tout bonnement impossible de ne pas voir un sous-texte sur le parcours du réalisateur à travers le personnage d'Adonis Johnson Creed (formidable Michael B. Jordan) et le parcours de Stallone à travers celui de son personnage fétiche (comme toujours).

Tout cela commence dès les premières minutes du film qui, à bien des égards, donnent à CREED une direction pour le moins surprenante. Non pas que la formule appliquée ici soit radicalement différente, loin de là. Il s’agit toujours d’une traditionnelle succes story à l'américaine, dans la droite lignée du scénario oscarisé que Sylvester Stallone a écrit pour le premier volet. En revanche, Coogler a pour lui de proposer au spectateur une amorce différente pour son personnage principal, à l'instar de cet antihéros un peu paumé qu'incarnait Stallone en 1976. On se souvient effectivement que ROCKY, premier du nom, était l'histoire d'une petite frappe collectant des dettes non payées pour un usurier et qui, grâce à son courage et son talent pour la boxe, finissait par devenir ce héros de la classe populaire américaine que l'on connaît.

Conquest :

Sobre et intimiste quand il s'agit de filmer Philadelphie, mais aussi impressionnante et réellement spectaculaire, la réalisation de Ryan Coogler excelle à l’occasion des scènes des combats. Le metteur en scène est particulièrement à l'aise dans cet exercice et les duels de CREED renvoient, d'une manière assez surprenante, tout ce qui a déjà été fait dans le genre dans les cordes. Ici les plan-séquences, par exemple, ne sont pas que purement fonctionnels. En effet, ils renforcent l'immersion du spectateur en même temps qu’ils lui permettent de suivre en direct l'évolution psychologique d'Adonis et de ses adversaires, avant et pendant les combats. Ainsi, Ryan Coogler s'empare du genre du film de boxe et le transcende (le combat final est sans doute l’une des séquences de fight les plus impressionnantes jamais vues) de la même manière que ce qu’a opéré Oliver Stone, en 1999, pour le film de football US avec L'Enfer du dimanche.

Magnifié par une très bonne utilisation du cadre ainsi qu'une gestion parfaite du son, c'est aussi sur sa bande originale que le film de Coogler est attendu au tournant. Exactement au même titre que le réalisateur, le compositeur du film porte aussi la lourde responsabilité de succéder un autre « grand ». Inspirée, puissante et construite autour d'un nouveau thème central épique et somptueux, la composition de Göransson (quasi-débutant) prolonge naturellement les partitions de l'illustre Bill Conti de manière inespérée. Ses résonances sont certes d'actualités, avec juste ce qu'il faut de percussions sans pour autant verser dans le r'n'b hardcore. Il y a évidemment beaucoup à dire sur le boulot de Ludwig Göransson, c'est pourquoi nous prendrons le temps de revenir un peu plus en détails sur cette extraordinaire bande originale très prochainement dans notre chronique EN MUSIQUE. En tout cas une chose est sûre, la bande originale de CREED s'avère être l'une des plus créatives et entraînantes de ces derniers mois et fait de Ludwig Göransson l’un des nouveaux compositeurs à suivre de très près.

L'HÉRITAGE DE

Dans CREED, il ne sera point question de s’étendre sur la vie difficile du jeune Adonis et c'est d'ailleurs via une ellipse (particulièrement inattendue) que Coogler et Covington parviennent à faire basculer le destin du jeune ado à la vie difficile, devenu jeune adulte à la vie aisé, le tout en moins de cinq minutes montre en main ! Un peu comme si Coogler voulait éviter au spectateur de se retrouver face à certains clichés bien souvent liés à ce type de personnage. À l'arrivée, cela permet aussi au film de se concentrer sur cet autre combat aux enjeux ô combien symboliques, à la fois pour son protagoniste principal et pour son metteur en scène. Car derrière son scénario on ne peut plus simple, ROCKY mettait aussi en scène la vie de Sylvester Stallone lui-même. Cette fameuse consécration d'un homme, à force d'effort et d’abnégation :
 

« J'ai pris mes frustrations d'acteur et de scénariste en mal de reconnaissance, que j'ai fait incarner à un boxeur. »

 

Sylvester Stallone.

 

Pour Coogler, il s'agira avec CREED de raconter aussi son propre parcours à travers un scénario original qui, tout comme pour Stallone à l'époque, est sorti tout droit de ses tripes et pour lequel il s'est battu comme un diable jusqu'à avoir la reconnaissance de ses pairs. Cette question qui tourne autour de l'héritage (comprendre par là de la franchise ROCKY en réalité) ne fait que rendre l’œuvre de Ryan Coogler encore plus incarnée, là où l'erreur des récentes franchises ressuscitées par Hollywoord était de ne miser que sur la nostalgie sans véritablement en comprendre les codes. CREED, plus qu'un parcours initiatique sur la quête d'identité, représente avant tout un héritage cinématographique imposant pour son réalisateur. Celui-ci, exactement au même titre que son personnage principal, a tout à prouver et tout à apprendre avant de trouver sa place et doit démontrer aux autres que, comme le dit Adonis à Rocky lors du combat final, juste avant que le Gonna fly Now de Bill Conti ne retentisse, qu’il n'est pas « une erreur ».

Ryan Coogler ne marche pas seulement sur les pas du héros avec lequel il a grandi aux côtés de son père. Bien plus que cela (et encore une fois tout comme Stallone), le jeune réalisateur finit naturellement par incarner LE mythe au sens littéral, tout en prenant soin de se créer progressivement sa propre identité. On peut aussi le voir précisément sur une autre séquence clef de CREED. Alors que l'on suit le personnage d'Adonis regarder via un vidéoprojecteur cet ancien combat mythique entre Apollo et Rocky, voilà que celui-ci s'adonne à l'exercice du shadow boxing, en mimant les gestes non pas de Carl Weathers, mais bien de Sylvester Stallone !

Côté interprétation, CREED enchaîne les directs. Michael B. Jordan continue brillamment sur sa lancé. Les talents de l'acteur couplé au scénario imaginé par son réalisateur (et ami dans la vie) lui permettent de dépasser les limites que sa carrure imposante et son statut de doublure laissaient pourtant suggérer. Juste, à la fois bouleversant et drôle quand il le faut, l'acteur ne tombe jamais dans la surenchère d'émotions. Une vraie surprise, au même titre que la touchante Tessa Thompson avec qui il forme un duo particulièrement attachant. Quant à Stallone, on peut dire que sa prestation est à la hauteur de sa récente récompense (enfin) méritée. À 69 ans, quasiment dans son propre rôle, l'acteur crève toujours l'écran, de tout son charisme et de toute sa force pourtant vacillante. Et si la dernière séquence du film en haut des marches mythiques du musée de Philadelphie ne sonne peut-être pas encore comme le chant du cygne pour son personnage mythique, celle-ci montre néanmoins que l'acteur, quant à lui, semble définitivement prêt à voir cet héritage perdurer.

Pour finir, si CREED a pu susciter pendant longtemps certains doutes forts légitimes, force est de reconnaître que, tel un uppercut bien placé, on ne l'avait clairement pas vu venir. Ryan Coogler s’impose naturellement comme le digne héritier qui, à travers ce projet risqué, voue finalement un respect total et sans faille à une œuvre et à un homme qui ont longtemps forgé sa cinéphilie. Et pour une franchise aussi importante que ROCKY, qui a vu le jour il y a maintenant quarante ans (!), on ne pouvait clairement pas espérer mieux.

Dans une interview accordée à la télévision française en 1986, Sylvester Stallone disait : « Rocky m'a apporté l'argent le succès, la vie facile, mais ce n'est pas le vrai succès. Le vrai succès, c'est savoir qu'on a eu raison contre l'avis des autres. C'est en cela que ROCKY m'a apporté le plus. Cela n'aurait jamais dû arriver. C'était un accident, un échec certain et pourtant, ça a marché. »
 

« Tout est possible ! »

 

Et Ryan Coogler le sait maintenant mieux que personne.

 

Par N.Van

 

Retrouvez CREED dans la section EN MUSIQUE ICI

C'est bien ce qui a toujours fait la force de cette saga, constituée de films façonnés avec le cœur et les tripes de leur auteur, et CREED de finir par suivre exactement la voie initiée par Stallone en 1976.
 

« On peut laisser Rocky disparaître dans le soleil couchant, ou alors faire confiance à la jeunesse et à l'ambition de ce gamin. Mais j'ai perçu sa passion et ce qu'il a sacrifié pour la réaliser, car après Fruitvale Station, on lui a proposé tous les projets qu'il voulait »
 

Sylvester Stallone