« Trois adolescents qui rêvent de jours meilleurs planifient un cambriolage. Leur objectif : dérober la fortune d’un aveugle. Mais une fois sur place, rien ne se passe comme prévu ». Un pitch qui tient sur un ticket de métro, un unique décor, quatre personnages… Ce film, vous l’avez déjà vu plein de fois. Et pourtant Fede Alavrez va vous couper le souffle. Après un EVIL DEAD à la beauté plastique incontestable, le réalisateur uruguayen revient aux affaires avec un nouveau film dont l’action est une fois de plus concentrée dans une unité de lieu, en l’occurrence une maison. Mais contrairement à son EVIL DEAD, point de monstres, de gore qui tache ou d’élément surnaturel. Juste quatre personnages et une parfaite connaissance du genre.

 

La grande force de DON’T BREATHE c’est tout d’abord sa mise en scène qui parvient à chaque fois à rendre la position de chacun claire et précise. Cette gestion de l’espace exemplaire se traduit à l’écran par une totale compréhension de la topographie grâce à des travellings reliant deux pièces par exemple, une utilisation du grand angle qui permet de situer tel personnage par rapport à un autre dans le même cadre, des plans-séquences pour introduire le décor, ou tout simplement un découpage d’une clarté exemplaire. D’un point de vue purement scénique, on tient probablement un des home-invasions les plus impressionnant depuis le PANIC ROOM de David Fincher, à la différence que ce dernier est l’opposé du film de Alvarez (les personnages principaux sont ici les intrus, mais doivent au final sortir de l’habitation). Les deux films partagent d’ailleurs cette même utilisation du plan-séquence, mais inversé. On suit ainsi les intrus de pièce en pièce, avant de terminer dans la chambre de l’habitant par le biais de plans parfois impossibles à réaliser en live. Si PANIC ROOM avait à l’époque fait forte impression avec le fameux plan de la théière, c’est en partie parce qu’il annonçait d’emblée sa virtuosité technique et inédite en 2002. Mais en plus d’être une formidable façon de présenter son décor, le plan-séquence utilisé tel qu’il est (avec de nombreux plans réalisés/raccordés par ordinateur) permet de remettre en question toute la thématique du home-invasion, à savoir pénétrer l’impénétrable (passer à travers une théière par exemple, ou passer sous un lit pour montrer une arme en gros plan ici), et la peur qui en découle.

Et Fede Alvarez a bien compris ce principe, surtout quand le plan en lui-même définit tous les futurs enjeux en mettant en avant des détails qui auront leur importance plus tard dans le récit. L’arrivée d’une séquence dans le noir complet (en vision nocturne monochrome) permet au réalisateur de casser cette gestion de l’espace jusqu’ici sans faille. Les personnages, plongés dans l’obscurité, n’ont aucune idée d’où ils vont, et le spectateur navigue lui aussi à vue, étant donné que cette fois-ci la mise en scène fait fi de tout repère topographique. A l’arrivée DON’T BREATHE est un rollercoaster d’une efficacité saisissante qui sait gérer ses effets de style et qui distille ses séquences tendues comme un arc régulièrement.

"Le film est un exercice de renversement. On inverse tout : Ce que vous voulez qui arrive, l’inverse arrive. C’est un home-invasion, mais vous êtes avec les intrus. Ce n’est jamais le cas. D’habitude la maison dans un film comme celui-là est l’effrayante bâtisse dans la jolie rue, et ici c’est le contraire : c’est la jolie maison dans la rue menaçante. Tout était approché de cette manière. J’aime défier ces poncifs."

 

Fede Alvarez

On pardonnera ainsi ces maigres digressions pas toujours très subtiles pour se concentrer sur l’essentiel : le voyage dans les ténèbres de cette maison avec cet aveugle (également vétéran de l’armée) à leurs trousses. Dans ce rôle de croquemitaine Stephen Lang en impose physiquement (64 ans, quand même) et assure dans le peu de scènes dialoguées qu’il a. Car DON’T BREATHE est un film qui se repose avant tout sur les images plus que sur les dialogues, et Alvarez a bien compris ce concept. Le premier vrai dialogue avec le personnage de Stephen Lang amènera d’ailleurs le récit vers quelque chose de très malsain et amorcera un véritable tournant dans l’approche perverse de l’horreur.

 

C’est donc sans grande ambition (le réalisateur le dit lui-même : « Je ne veux pas élever le genre, juste faire le meilleur film possible ») mais avec un sens des priorités exemplaire que Alvarez et son scénariste livrent une excellente série B qui contient tout ce qu’on attend d’une telle production : des personnages auxquels on s’attache rapidement et qui réagissent de façon cohérente, une mise en scène concise et très appliquée, et un rythme d’une redoutable efficacité grâce à une tension constamment renouvelée. Et dans un genre bien souvent gangrené par les bouses et cantonné au DTV (ce n’est pas le mauvais THE NEIGHBOOR sorti il y a deux semaines qui va nous contredire) DON’T BREATHE apparaît comme (excusez-nous du jeu de mot) une véritable bouffée d’air frais.

 

Par A.Portier

UN FILM DE FEDE ALVAREZ
Avec : Stephen Lang, Jane Levy, Dylan Minnette...
Durée : 1h28
Nationalité : Américaine

Loin de s’en tenir à la mise en scène pure, Alvarez joue également avec le son, élément au combien important pour une histoire impliquant un aveugle. Si le film contient son lot de jump scares (assez rares tout de même), la note d’intention d’Alvarez se situe plus vers une orientation strictement sensitive. La musique de Roque Banos a beau être très efficace, on retiendra surtout ces moments figés dans le temps durant lesquels un silence religieux prévaut. De sacrés moments de tension qui sont légions pendant une heure vingt. Cette durée réduite permet au film d’avoir un rythme très soutenu et de se concentrer sur une trame classique mais globalement bien racontée. DON’T BREATHE ne s’embarrasse pas d’un développement interminable et en quelques scènes pose les bases de son univers et les motivations de ses personnages. En choisissant Détroit, Alvarez et son scénariste Rodo Sayagues font des « héros » des êtres en quête d’une vie meilleure. La ville, véritable cité fantôme depuis sa mise en faillite, est le théâtre des opérations de ces trois adolescents qui ont chacun un but. La caractérisation de ces trois futures victimes n’a rien d’original et frôle parfois le misérabilisme (lors d’une courte scène clichée avec la famille de Rocky, interprété par Jane Levy), mais elle a le mérite de ne pas s’appesantir ou ralentir le rythme du film. Qui plus est, l’introduction est relativement courte et on rentre très vite dans le bain avec l’arrivée dans la maison (introduite via un plan terriblement iconique d’une incroyable beauté).