Cruise Engine :

Si 2012 n’aura finalement pas été celle de la fin du monde, cette année aura par contre été sacrément riche en cinéma, avec notamment le retour de certaines grosses licences très attendues (PROMETHEUS, SKYFALL, THE HOBBIT…), d’auteurs renommés (Tarantino, Johnson, Audiard, Russell...) et enfin la domination maintenant habituelle des films de supers-héros (AMAZING SPIDER-MAN, DARK KNIGHT RISES et surtout AVENGERS). Au milieu de tout ce beau monde, avouons qu’il peut être bien difficile de se faire une petite place, même lorsque l’on est accompagné par l’une des plus grandes stars hollywoodiennes en la personne de Tom Cruise. Rappelons néanmoins que depuis ses fameux déboires sur le tournage et pendant la promo de LA GUERRE DES MONDES, l’acteur ne jouit plus vraiment de la même cote de popularité que par le passé. Non seulement auprès du public (même si ses films dépassent toujours la barre du million de spectateurs en France), mais aussi, et surtout auprès des metteurs en scène les plus cotés. Malgré tout, là ou n’importe quel autre acteur lambda aurait forcément connu une baisse de régime, Cruise, lui, a particulièrement bien négocié sa deuxième partie de carrière. La différence ? Elle est principalement due au fait qu’il ne soit pas une star lambda justement, mais bien une superstar. Cette autre casquette qui est bien évidemment celle de producteur depuis vingt ans (!) lui confère effectivement une maîtrise et une expérience sans précédent des plateaux de cinéma, au point d’en faire l’un des acteurs les plus accomplis d’Hollywood et de sa génération.

 

Depuis LA GUERRE DES MONDES donc, exit les grands metteurs en scènes de renoms (Spielberg, Stone, Anderson…) et place aux bons soldats d’infanterie (Liman, Zwick, Mangold…), et à quelques surdoués qui n’en sont pourtant qu’à leurs débuts derrière la caméra. Des producteurs/showrunners (Kurtzman/Abrams), aux scénaristes en passant par un infographiste/architecte (Kosinski), c’est un fait, Cruise a le nez creux et s’évertue dorénavant à bosser uniquement avec des personnes qui ont sa confiance, en espérant, pourquoi pas, dénicher dans le lot la future pépite. Et depuis maintenant dix ans, lentement mais sûrement, force est de constater que l’acteur américain est bien en train de se constituer une sorte de dream team. Un nom ressort néanmoins : celui de Christopher McQuarrie, avec qui Tom Cruise a tissé des liens particuliers depuis le tournage du VALKYRIE de Bryan Singer en 2008.

Christopher McQuarrie à la cérémonie des oscars en 1996 

L'introduction CULTE de THE WAY OF THE GUN

Pour son deuxième projet, McQuarrie est donc judicieusement choisi par Tom Cruise pour adapter sur grand écran le neuvième tome de la franchise littéraire JACK REACHER de Lee Child : ONE SHOT. Et il est alors on ne peut plus naturel pour l’auteur/réalisateur de continuer sur le chemin qu’il s’est lui-même tracé avec THE WAY OF THE GUN en proposant un bout de pelloche très similaire dans la forme, de peaufiner ici et là certains aspects (la gestion du rythme que beaucoup lui ont reproché et du découpage entre autres), imposant par là même définitivement sa patte dans le cadre d’une production ambitieuse, avec à sa tête sa fameuse superstar/producteur.

 

Son identité ? La « McQuarrie’s touch » ? C’est avant tout une intrigue à tiroirs aux enjeux profondément humains, des personnages qui ont tous quelque chose à défendre, le tout articulé autour d’une rythmique atypique. Un véritable goût pour la mise en scène, où l’envie de soigner chaque détail se ressent à l’écran ainsi qu’un parfait mélange des genres. C’est tout ça à la fois la patte McQuarrie. Un procédé de mise en scène sobre, naturaliste, mais surtout âpre et d’une redoutable efficacité. Dans JACK REACHER, il existe trois séquences qui permettent de se rendre compte du dispositif mis en place par le réalisateur de ROGUE NATION. Les fameuses scènes du sniper et de la course poursuite en voiture pour commencer. Deux séquences similaires dans leurs conceptions, à commencer par une attention particulière portée à l’ambiance sonore (l’absence totale de musique et quasiment de paroles), et une mise en scène au découpage d’une extrême limpidité, ce qui permet de renforcer considérablement l’immersion et l’implication du spectateur sans que McQuarrie ne vienne utiliser le moindre artifice visuel.

McQuarrie touch :

Machine arrière toute ! Retour au 26 décembre 2012, date ô combien importante puisqu’elle marque le retour du scénariste d’USUAL SUSPECT sur le devant de la scène. L'homme oscarisé, auteur de l’un des plus grands twists de l’histoire du cinéma, revient derrière la caméra douze ans après son grand premier essai, THE WAY OF THE GUN. Ce polar noir a non seulement mis en lumière l’immense talent de McQuarrie dans bien des domaines (nous y reviendrons) mais, surtout, il a offert à Ryan Phillipe l’un de ses meilleurs rôles, accompagné d’un Benicio Del Toro taciturne mais au fond, complètement allumé. Un film qui à l’époque, venait aussi rendre un bien bel hommage au western spaghetti, composé d'un casting de quelques gueules cassées bien connues du monde de la série B (Scott Wilson, Geoffrey Lewis...), sans oublier la présence de l’immense James Caan ! Au travers des genres qu’il a choisi d’investir, McQuarrie a surtout imposé avec THE WAY OF THE GUN une identité, une empreinte, avec au menu pas moins de deux séquences d’anthologie : la course poursuite en voiture la plus lente du cinéma d’une part et la fusillade finale de dix minutes d’autre part. Un climax particulièrement tendu rentré au panthéon des plus grands moments du 7e art. A noter aussi la magnifique composition de Joe Kraemer (ami de longue date de McQuarrie), qui n’en était qu’à son deuxième film à l’époque :

End Titles - Joe Kraemer

"La première chose que j’essaye de transmettre à mon équipe est qu’il n’y aura pas de caméra portée et de zooms agressifs, car ces techniques sont seulement utilisées pour cacher le fait qu’il ‘y a pas d’énergie. Quand vous enlevez ces gimmicks, vous êtes confrontés avec la réalité du plan que vous avez en face de vous, et neuf fois sur dix vous vous dites « ça ne marche pas ». J’ai une approche très rationnelle et directe. La règle numéro un est la clarté, et la deuxième règle est la topographie ; je commence avec ça, et après parfois je dois me pousser à sortir de cet état d’esprit de narration claire et directe. […] Ce style de caméra portée, de montage épileptique qui est utilisé est souvent basé sur la peur. C’est basé sur la peur que les spectateurs vont s’ennuyer. Je n’y crois pas."

 

Christopher McQuarrie

Extrait - scène du sniper

Extrait - course poursuite

La troisième séquence de JACK REACHER vient cette fois-ci mettre en avant sa remarquable qualité d’écriture. Une séquence où l’on constate avec quelle facilité déconcertante McQuarrie réussit à opérer une sorte de basculement, parvenant d’une part à jongler avec différents points de vue (celui de Reacher confronté à celui de Rodin), et/où en l’espace de cinq minutes montre en main celui-ci nous dépeint chacune des personnes assassinées par le sniper. Un véritable tour de force opéré encore une fois avec une certaine application (sublime partition de Joe Kraemer) dans lequel McQuarrie choisit d‘utiliser toute une séquence à base d’indices pour les faire réellement exister, leur conférant un véritable background. L’empathie du spectateur est donc totale, et McQuarrie montre à quel point il tient aux développements de ses personnages, quand bien même ces derniers ne seraient que de passage dans l’intrigue :

Extrait - victimes

Le ton de JACK REACHER et sa forme en font donc un objet atypique qui tranche avec le tout venant Hollywoodien. Via une mise en scène épurée et un sens du montage imparable McQuarrie expose de suite ses influences : le cinéma des 70’s, voir des 60’s. Le long métrage est l’occasion pour McQuarrie de rendre hommage à ce cinéma disparu tout en le mettant au goût du jour. C’est en partie incarné dans le film par la présence du réalisateur allemand Werner Herzog (qui interprète le rôle du grand méchant) mais aussi Robert Duvall, ces deux vestiges d’antan côtoyant ici de jeunes acteurs tels que Jai Courntney (avant que sa carrière ne soit sabotée par de mauvais films/réalisateurs). Impossible pour le spectateur de ne pas y voir un clin d’œil de la part du metteur en scène quand il réunit Tom Cruise et le grand Robert Duvall du haut de ses 81 ans (au moment du film) vingt-six ans après JOUR DE TONNERRE !

 

"Je suis un gros fan des films des années 60, plus que ceux des années 70. Et j'aime un style de mise en scène très direct qui se concentre sur la narration."

 

Christopher McQuarrie

JACK REACHER fut d’abord pour Tom Cruise et son réalisateur un succès, mais un succès modéré. Néanmoins les recettes furent suffisantes pour que la PARAMOUNT donne le feu vert et mette en chantier un second volet intitulé NEVER GO BACK. Pour le reste, on parle ici et là de « petit film noir longuet » sans âme pour certains et à l’idéologie un peu réac. Un comble, étant donné que JACK REACHER reste bien au contraire dans la droite lignée de THE WAY OF THE GUN, et le film est pour son réalisateur l’occasion de polir d’avantage un style singulier. Un style qui fait souvent mouche grâce aux différentes ruptures de tons, en témoigne l’hilarante chute de la course poursuite en voiture. Cette autre particularité qui réside au sein de l’écriture de McQuarrie à travers un humour souvent à froid, est assez détonante. Le deuxième long-métrage du scénariste d’USUAL SUSPECT a aussi pour lui de grands moments comme cette fameuse séquence du sniper qui, bien au-delà de son aspect technique, fait vraiment froid dans le dos. Un moment particulièrement cru et d’une extrême violence ou un sentiment de malaise total règne. Il est d’ailleurs impossible que cette séquence ne fasse pas tristement écho avec l’actualité d’aujourd’hui. Une scène qui n’est pas sans rappeler l’un des plus grands traumas du pays de l’oncle Sam aussi ; l’assassinat de Kennedy bien sûr, mais surtout, les meurtres du sniper fou John Allen Muhammad perpétrés à Washington en 2002.

C’est probablement ce qui a aussi séduit McQuarrie dans cette adaptation du livre de Lee Child ; confronter l’Amérique à ses peurs et à ses propres démons, au moins l’espace de quelques minutes. Dans THE WAY OF THE GUN, McQuarrie, derrière son polar noir, s’amusait également à dépeindre une Amérique crasse, mélancolique. Celle des raclures et des laissés pour compte que sont Parker et Longbaugh incarnés par Ryan Philippe et Benicio Del Toro. Deux salopards un peu nigauds, volontairement déconnectés de la société pour des raisons qui leur sont propres. Le personnage de Reacher incarné par un Tom Cruise brillant d’humanité (contrairement à ce qu’on peut penser), laissé pour compte lui aussi, vit également en marge, sans attaches et comme les deux comparses de THE WAY OF THE GUN, erre de ville en ville. Mais Reacher, contrairement à Parker et Longbaugh, croit encore en une forme de justice, et tente malgré tout de comprendre et de (re)découvrir un pays que son ancien travail en tant qu’ex-militaire l’a considérablement éloigné. Dans ROGUE NATION, Cruise incarne un Ethan Hunt en fuite, là aussi laissé pour compte par sa propre agence…THE WAY OF THE GUN, JACK REACHER, ROGUE NATION… Il est clair que McQuarrie a aussi un gros faible pour ces héros solitaires, des archétypes qui se rapprochent toujours plus du western (genre qu’il affectionne tout particulièrement à l’image d’un certain Tarantino auquel on l’a bien souvent comparé à ses débuts).

UN FILM DE CHRISTOPHER McQUARRIE
Avec : Tom Cruise, Rosamund Pike, Robert Duvall...
Durée : 2h10
Nationalité : Américaine

DE LA SUITE DANS LES IDÉES :

La suite des aventures de JACK REACHER sera cette fois confiée à un autre des « disciples » de Cruise en la personne d’Edward Zwick (LE DERNIER SAMOURAI). Le metteur en scène américain que l’on avait complètement perdu de vue après LOVE, ET AUTRES DROGUES en 2010, jusqu’à ce qu’il refasse surface avec LE PRODIGE il y a deux ans, aura la (très) lourde tâche de succéder à McQuarrie. Même si l’on est en droit d’attendre un traitement ainsi que des éléments nouveaux comme de plus grosses séquences d’actions (c’est en tout cas ce que les premières bandes-annonces mettent en avant), Il faut néanmoins espérer que l’identité du premier volet propre à McQuarrie (à un véritable auteur en somme) ne soit pas totalement occultée par Zwick et sa bande sous peine de se retrouver en face d’un thriller "d’action man" assez lambda (pour le coup). Car si l’on prend quelques minutes pour faire un bref état des lieux, rappelons que ; le grand Joe Kramer, compositeur du premier volet, cède sa place à Henry Jackman (pas forcément mauvais mais dépourvu en revanche d'une réelle empreinte) et que Edward Zwick et Marshall Herskovitz, qui avaient écrit ensemble le scénario du DERNIER SAMOURAI, remplacent McQuarrie à l’écriture de ce deuxième volet. L’absence totale ou presque (il officie néanmoins en tant que producteur) de ce dernier sur l’ensemble du projet peut avoir une réelle conséquence sur le résultat final. Et il nous tarde vraiment de découvrir NERVER GO BACK en avant-première le 18 octobre prochain, en espérant que Tom Cruise ait su veiller au grain en l’absence de son nouvel ami. Les deux compères se retrouveront d’ailleurs sur pas moins de trois projets ; TOP GUN 2 (si dieu le veut), MISSION IMPOSSIBLE 6 (en pré-prod) et EDGE OF TOMORROW 2 (annoncé).

 

Amis pour la vie on vous dit. Et grand bien leur fasse.

 

Par N.Van