Difficile de ne pas éprouver de la nostalgie à l’apparition du logo Universal avec le thème de Jason Bourne lors des premières secondes. Neuf ans après le supposé dernier opus de la série, Paul Greengrass et Matt Damon reviennent sur leur décision (ils avaient tous les deux dit « on en a fini avec Jason Bourne ») pour un nouveau tour de manège. Après un JASON BOURNE : L’HÉRITAGE de sinistre mémoire, retrouver Matt Damon dans LE rôle qui l’a propulsé en star du cinéma d’action fait a priori un bien fou, mais amène également des questionnements en ces temps de manque d’inspiration à Hollywood. En effet, la dernière décennie a été l’occasion de voir de nombreuses franchises revenir après des années de silence, pour un résultat bien souvent honteux ou du moins pas à la hauteur. PREDATOR, DIE HARD, JURASSIC PARK, TERMINATOR… La liste est longue et la poubelle des navets se remplit à vue d’œil. Heureusement, certaines exceptions viennent casser cette malédiction, MAD MAX FURY ROAD ou encore CREED en sont les derniers exemples les plus récents. Le retour du réalisateur de VOL 93 aux commandes est donc au premier abord une bonne nouvelle et rassure quant à la potentiel qualité du projet. Il est amusant de voir que malgré le fait que la franchise soit associé à Paul Greengrass, c’est à la base Doug Liman qui était le papa de la franchise. Le projet lui tenait beaucoup à cœur, et il mit deux ans à sécuriser les droits du livre pour l’adapter sur grand écran, apportant moult changements à la trame en piochant dans les recherches de son père sur la NSA. Pourtant c’est l’arrivée de Paul Greengrass qui ancra définitivement la saga dans l’histoire, le réalisateur amenant un style qui deviendra une marque de fabrique maintes fois copiée. Si l'on met de côté le premier volet, LA MORT DANS LA PEAU et LA VENGEANCE DANS LA PEAU peuvent ainsi être considérés comme un seul et même film découpé en deux parties tant ils sont complémentaires. Là ou LA MORT DANS LA PEAU offrait un véritable virage dramatique dans le parcours de Bourne (la mort de Marie qui le rendra définitivement seul, la révélation sur l’assassinat de Neski qui amènera la scène la plus bouleversante de la saga), LA VENGEANCE DANS LA PEAU s’imposait comme le feu d’artifice final, véritable rollercoaster dopé à l’adrénaline sans un seul bout de gras et ne s’embarrassant d’aucun détour. Une conclusion logique, qui n’appelait pas vraiment de suite. Du moins jusqu’à aujourd’hui.

JASON BOURNE pioche allègrement dans ces deux opus et s’apparente à un mélange entre la structure du deuxième et celle du troisième film. Paul Greengrass, cette fois-ci scénariste avec son monteur Christopher Rouse, tisse une trame qui une fois encore part d’un postulat prétexte afin de ramener Bourne dans l’équation. Alors qu’on pouvait craindre un sentiment de redite, les deux scénaristes apportent ici et là quelques changements, s’amusent à tordre les codes de la saga, renvoient directement aux anciens via certaines cascades, et remettent en question tout ce qui avait été montré dans les volets précédents. Si on navigue évidemment en terrain connu et que la formule n’est pas réinventée, on est heureux de constater que Greengrass ne se repose pas complètement sur ses acquis et propose une histoire qui par moment surprend dans son traitement. Le personnage de l’atout (joué ici par un Vincent Cassel impeccable), d’habitude personnage fonction presque muet sans grand développement, est ici au centre des enjeux et possède de véritables motivations. La révélation principale du film apporte également un nouveau point de vue sur les événements passés, et change complètement la perception que l’on avait des anciens films (c’était déjà le cas avec le personnage de Nicky dans LA VENGEANCE DANS LA PEAU). Malheureusement, si les intentions sont bonnes, l’écriture de Greengrass et Rouse n’est pas toujours heureuse, ces derniers essayant tant bien que mal d’apporter de nouvelles informations mais parfois de façon maladroite. Si la quête de Bourne reste captivante, il est difficile d’en dire de même concernant celle du personnage de Riz Ahmed (le stagiaire dans NIGHTCRAWLER), sorte de Mark Zuckerberg sur le point de lancer l’application qui changera le monde et qui travaille en collaboration avec la CIA. Point d’incohérence avec les films de Greengrass, ces films parlant ouvertement des USA et de leur politique sécuritaire, mais cet arc scénaristique fait pièce rapportée et s’intègre assez mal à la quête de vérité de Bourne pendant une bonne partie du récit. On a connu le metteur en scène plus subtile par le passé, n’ayant pas besoin de références à Snowden pour appuyer son propos autre que par le biais de l’action. C’était là une des grandes forces de la saga Bourne, à savoir tout traiter par le truchement de l’action, et rien que de l’action, LA VENGEANCE DANS LA PEAU en étant le point d’orgue. C’était principalement à travers celle-ci que Jason Bourne se révélait, sans avoir besoin de background très étoffé. Le fait de montrer le passé de David Webb avec son père pouvait donc faire peur, mais en bons connaisseurs de la saga Greengrass et Rouse concentrent tout le développement du personnage sur un seul flashback. Evidemment, le scénario et plusieurs situations pourront sembler trop familiers, mais la saga a toujours fonctionné en tant que miroir entre chaque épisode ; la discussion entre Damon et Edgard Ramirez qui renvoie à celle avec le tueur incarné par Clive Owen, le premier et le dernier plan de la trilogie, Bourne qui épargne son poursuivant à la fin de la poursuite finale, etc ).

En dépit d’une trame plus classique dans ses enjeux que par le passé, retrouver Jason Bourne au cinéma fait un bien fou tant la franchise a su conserver son identité qui la différencie du tout venant hollywoodien, à savoir une approche très naturaliste. Ici, aucune pyrotechnie abrutissante et malgré l’aspect globe-trotter du projet à aucun moment on ne ressent le côté carte postale qui pourrait en émaner, quand bien même le dernier acte se déroule à Las Vegas. Ce refus du glamour, présent depuis le premier opus (dans son commentaire audio Doug Liman insiste sur le fait qu’il ne voulait pas rendre Bourne et Mary trop attirants dans leur tenue vestimentaire par exemple), fait partie intégrante de la singularité de la saga, et ce n’est pas un hasard si les morceaux de bravoures se déroulant à Athènes et Las Vegas se concluent dans une rue délabrée et un souterrain glauque, comme si le décor était le reflet des institutions corrompues prêtent à faire les pires saloperies possibles en agissant dans l’ombre. A la fin du film, Jason Bourne se dirige une nouvelle fois vers la lumière (cf la conclusion de la poursuite de LA MORT DANS LA PEAU), sauf que pour la première fois il a tué non pas par nécessité ou légitime défense, mais parce qu’il le voulait. Un des nombreux détails qui font de JASON BOURNE un film qui connaît son chemin, quand bien même il hésite à en prendre un nouveau.

 

Par A.Portier

UN FILM DE PAUL GREENGRASS
Avec : Matt Damon, Tommy Lee Jones, Alicia Vikander...
Durée : 2h04
Nationalité : Américaine

Malgré les neuf années qui séparent les deux films JASON BOURNE apparaît comme le prolongement logique de LA VENGEANCE DANS LA PEAU niveau réalisation et action. S'il manque un bon gros morceau de bravoure en milieu de métrage comme dans le troisième opus, la première et la dernière bobine sont l’occasion pour Greengrass de montrer que c’est toujours lui le patron quand il s’agit de mettre en scène des poursuites qui se renouvellent constamment et s’étirent sur près de quinze minutes ou des combats à mains nues. La scène à Athènes est un sacré morceau d’une envergure impressionnante, et le climax à Las Vegas contient une course poursuite hallucinante dont seul Paul Greengrass a le secret. Si l'on atteint pas le niveau de celle de LA MORT DANS LA PEAU (principalement à cause d’un score de John Powell et David Buckley très décevant), ces cinq minutes de tôle froissée regorgent de cascades complètement dingues, et d’un sens du rythme encore une fois impeccable. On pouvait craindre que le réalisateur de GREEN ZONE et BLOODY SUNDAY se soit calmé et pose sa caméra sur un trépied. Qu’on se rassure : le bougre s’est amélioré, mais certainement pas calmé. La caméra est constamment en mouvement, les décadrages et les zooms répondent toujours présent, et le filmage est encore une fois agressif, mais cette énergie est constamment contrôlée par un excellent travail de montage et une gestion de l’espace absolument parfaite qui sait connecter plusieurs points de vue en pleine action. L’urgence, l’improvisation, la violence sont des notions que le réalisateur maîtrise maintenant complètement, et son art a désormais atteint un niveau que peu de metteurs en scène peuvent se targuer d’avoir approché.