UN PROPHÈTE

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LE LIVRE D'ELI

Après la déferlante FURY ROAD qui a définitivement fait de 2015 l’année du post-apo il nous semblait judicieux de revenir sur le film des frères Hughes, hélas un peu éclipsé à l’époque de sa sortie par le phénomène AVATAR. Si certains n’ont pas manqué de se jeter sur l’argument religieux du film pour le taxer de « bondieusard », d’autres y ont vu une nouvelle démonstration du talent insolent des deux frangins après une série de petites claques de mise en scène (MENACE II SOCIETY, DEAD PRESIDENTS, FROM HELL), qui signaient là un film d’une classe et d’une maestria inouïes, à la direction artistique ultra-stylisée et au propos bien plus intelligent que certains ont bien voulu le croire.

 

Denzel « Creazy l’ourson » Washington est Eli, voyageur solitaire dans un monde totalement ravagé, qui s’est fixé pour mission de transporter un mystérieux livre vers l’Ouest. Chemin faisant, il sera contraint de faire escale dans une petite ville régentée par Carnegie (Gary Oldman), leader autoritaire qui pourrait bien être dangereusement attiré par le livre…

 

L’existence du LIVRE D’ELI doit beaucoup à l’implication de son acteur principal, Denzel Washington. Non seulement celui-ci s’est investi dans la production du film, mais il a en outre suivi pendant plusieurs mois l’entraînement nécessaire pour être capable de tourner en une seule prise, et sans doublure, ses scènes de combat auprès du cascadeur et professeur d’arts martiaux Jeff Imada, Ce dernier explique : "Nous avons fait subir à Denzel un entraînement intensif durant lequel nous lui avons enseigné plusieurs techniques de combat, que nous avons synthétisées pour former une combinaison de plusieurs arts martiaux et formes de combat au corps à corps."  Le résultat à l’écran est absolument imparable, à l’image de ce combat en ombres chinoises parfaitement chorégraphié au cours duquel Eli enchaîner les mises à mort et qui pose, dès le début du film, le statut iconique du personnage qu’il incarne.

La voie du samouraï :

Les influences qui donnent au LIVRE D’ELI son style si particulier sont multiples. On y retrouve d’abord toutes les figures imposées du western (le mystérieux étranger qui débarque en ville, le shérif corrompu, la veuve et l’orpheline qui n’osent plus espérer de signe de la Providence…). Si les réalisateurs citent volontiers Sergio Leone (« c’est la simplicité de [son] style qui nous a influencés » déclarait Allen Hughes, mais on pourrait également évoquer le thème d’IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE sifflé par un des personnages) ils se permettent aussi d’injecter à leur film, en plus du contexte post-nuke une bonne dose de chanbara (les combats, d’une classe folle, la révélation finale que les fan de la saga ZATOICHI auront très vite anticipée) et un style graphique ouvertement comic-book, la plupart des plans donnant l’impression d’être la transposition fidèle de cases de BD (et pour cause, Albert et Allen Hughes ayant fait appel à plusieurs dessinateurs de bande dessinée de façon à pouvoir établir l'équivalent du scénario en images).

"Mon frère (Albert) serait pour ainsi dire George Lucas et moi, je dirais Steven Spielberg.

Tout ce qui concerne d'avantage les aspects techniques de la réalisation, de la conception graphique et l'univers concerne Albert. Moi je suis plus proche de la direction d'acteur et de la narration. Nous sommes tous les deux sur le plateau, il est en charge de la caméra et je suis en charge des acteurs et du script. Nous avons tous deux nos forces et faiblesses. Pendant la post-prod, Albert s'occupe de bosser sur toute la partie purement technique du film (séquences d'actions, SFX...) et moi, je me concentre sur le montage du film ainsi que le design sonore et la musique."

 

Allen Hughes

Nouveau western :

Le résultat est un film d’une cohérence visuelle et thématique totale, dans lequel le sens du cadrage des frères se révèle une nouvelle fois ahurissant (quasiment tous les plans sont des posters en puissance). La mise en scène, à la fois épurée à l’extrême (chaque mouvement de caméra est pensé et les réalisateurs coupent très peu, comme dans la scène du viol citant MAD MAX 2 et où tout est dans le cadre) et complètement folle (le gunfight dans la maison !) sert parfaitement à la fois l’iconisation de son héros et un propos aussi mystique que réfléchi. Mystique, car il est bien question ici d’une quête religieuse (voir tous ces plans écrasés par un ciel immense), et réfléchi, parce que les réals savent quand différencier la foi individuelle, la religion comme instrument de pouvoir, et la culture qui nous réunit tous et fait notre humanité. Comme l’explique Gary Oldman à propos de son personnage :

"Carnegie est un dictateur. Il a construit cette ville grâce à la violence et au contrôle de l'eau, denrée rare entre toutes, parce qu'il se souvient où en trouver. Il est aussi très intelligent, il a une certaine philosophie. Il connaît le livre d'Eli parce qu'il fait partie de son histoire,de son enfance, et il sait ce qu'il pourrait faire avec. Il le cherche depuis des années. Ces deux hommes sont tous les deux obsédés par ce livre, mais l'un œuvre pour le bien et l'autre pour le mal."

 

Gary Oldman

Transmission :

Si le fait religieux s’incarne dans LE LIVRE D’ELI à travers un livre, ce n’est pas un hasard. En effet, au-delà de la foi qui permet à Eli d’avancer malgré les épreuves et de donner un sens à sa quête, le film traite avant tout de ce qui fait notre civilisation, à savoir notre culture et sa transmission. Car si ce monde à l’abandon semble si vide et sans espoir, c’est qu’il est habité par des illettrés sans mémoire, qui en l’absence d’un passé ne peuvent penser l’avenir. En cela, il est surprenant de constater que certains spectateurs rejettent le personnage de Solara, sous prétexte qu’il ne sert à rien et plombe le récit. Bien au contraire, ce personnage introduit à lui seul le thème central de la filiation, en ce qu’il permet à Eli de transmettre son savoir, de « passer le relais » en quelque sorte, lui qui maîtrise le verbe et se souvient du monde tel qu’il était avant que les hommes ne déchirent le ciel. En faisant cela, en montrant à Solara son passé et en lui faisant partager sa foi, il lui donne la possibilité d’avancer et d’affronter le monde en lui donnant sens, (retrouvant au passage son humanité perdue, lui qui depuis trop longtemps n’avait pas dévié de sa route). Car il n’est finalement question que de cela : vivre sans culture, sans foi, autrement dit sans sens ou finalité, revient à survivre. L’Humanité ne peut se contenter de faire du surplace, sans quoi elle ne fait que se nourrir de son propre vide à la manière de ce vieux couple d’anthropophages reclus dans sa maison. A l’inverse, cet étranger qui marche vers l’Ouest incarne l’espoir et le renouveau dont le monde a besoin.

Le prophète sous le regard de son créateur :

Mais si le film, comme beaucoup d’œuvres épurées mais signifiantes fonctionnant sur des archétypes, se prête facilement à l’analyse, c’est avant tout un spectacle hautement jouissif, au rythme idéal (les scènes contemplatives et solennelles en mettent autant plein la vue que les séquences d’action qui viennent régulièrement booster le métrage), qui ose se conclure de manière posée mais hyper-cohérente, dans un renversement de la dialectique du maître et de l’esclave à l’ironie mordante : l’homme a définitivement besoin de ses semblables, sans lesquels il ne peut que s’enfoncer dans l’ombre. Franchement, face à une telle tuerie visuelle, à un récit d’une telle limpidité, à un film dans lequel Denzel a sans doute trouvé son rôle le plus iconique à ce jour (Eli est à l’acteur ce que Blade est à Wesley Snipes, ni plus ni moins), on se demande encore comment certains peuvent faire la fine bouche. Puissent ces âmes égarées recevoir l’illumination et faire pénitence.

 

Loués soient les frères Hughes. Amen.

 

Par S.Convert

"Nous étions très inquiets à ce sujet. La chose la plus important pour nous était que tout le monde (chrétiens, musulmans, Amérindiens, bouddhiste, hindou...) puissent se sentir concerné par cette histoire. (...)Le livre d'Eli n'est pas un film chrétien mais un voyage qui raconte la quête initiatique de la foi personnelle d'un homme."

 

Albert Hughes

UN FILM DE ALLEN & ALBERT HUGHES
Avec : Denzel Washington, Mila Kunis, Gary Oldman...
Durée : 1h58
Nationalité : Américaine