Comme le réalisateur l’a récemment précisé en interview, THE HATEFUL EIGHT avait au départ été envisagé comme une suite aux aventures de Django (avant que celui-ci ne devienne donc, au final, le major Warren). C’est cette idée initiale qui explique que Tarantino se plonge une nouvelle fois dans l’univers du western, avec toutefois une approche résolument distincte. Ici « pas de héros. Juste un groupe de méchants dans une pièce, se racontant tous des histoires qui peuvent être aussi bien vraies que fausses. Enfermons ces gars ensemble dans une pièce avec un blizzard à l'extérieur, donnons-leur des flingues, et voyons ce qui se passe. » (Quentin Tarantino) Dès la note d’intention (un huis-clos, un groupe de personnages badass, le jeu sur les faux-semblants) on devine que ces HUIT SALOPARDS partagent plus d’un point commun avec RESERVOIR DOGS, et la vision du métrage ne fera que le confirmer, les deux films partageant en effet quasiment la même structure narrative ainsi qu’un ton particulièrement sombre et agressif. Sauf que, entre 1992 et aujourd’hui, le réalisateur a acquis une maîtrise quasi-totale de son art, à la fois du point de vue technique que de l’écriture, ce qui donne au film à la fois ses plus grandes qualités mais aussi ses petites faiblesses. On sent en effet, notamment durant la première heure d’un métrage qui en compte tout de même trois, que cette maîtrise du scénariste/réalisateur s’accompagne peut-être d’une trop grande confiance en soi, certains dialogues (notamment dans la diligence) semblant s’étirer de manière parfois inconsidérée. Néanmoins, une fois les enjeux clairs, les figures en présence bien installées et le décor planté, Quentin Tarantino se livre à un exercice de style absolument brillant.

UN FILM DE QUENTIN TARANTINO
Avec : Kurt Russel, Samuel L.Jackson, Jennifer Jason Leigh...
Durée : 2h48
Nationalité : Américaine

Qu’on ne s’y trompe pas cependant : LES HUIT SALOPARDS n’est pas un film facile et encore moins fun. Et c’est en cela qu’il tranche radicalement avec les dernières œuvres du cinéaste. Si, comme à son habitude, ce dernier offre des partitions en or à une bande d’acteurs du tonnerre (Kurt Russel et Samuel Jackson étant les mieux servis), il n’est pas cette fois question de leur servir des punchlines outrageusement cools, même si certaines tirades sont prodigieusement écrites - on en attendait pas moins de la part de QT. Non, ici tout suinte la haine et le soupçon, le racisme et la misogynie, et l’on se doute très vite que la résolution des enjeux ne se fera pas dans la joie et la bonne humeur. Il est difficile à ce sujet d’ignorer l’engagement récent du réalisateur, qui a ouvertement pris fait et cause pour la défense des droits civiques de la communauté afro-américaine, prenant plusieurs fois la parole dans ce sens (ce qui lui a valu un appel au boycott de la part d’une partie des représentants de la police de son pays).

Question : comment Quentin Tarantino parvient-il à créer l’événement à chaque film ? Réponse : en se réinventant encore et encore sans jamais abandonner ce qui fait la force de son cinéma, cette fameuse érudition qui ne parasite jamais la narration mais au contraire la nourrit chaque fois un peu plus. Alors qu’à partir du milieu des années 90 les suiveurs n’ont retenu que la tchatche de ses personnages et leur coolitude affichée, le réalisateur palmé à Cannes s’est sans cesse imposé de nouveaux défis. Il a ainsi successivement investi le polar hardcore, le récit choral et la love story, avant d’atteindre un des sommets indiscutables de sa carrière avec le diptyque KILL BILL, oeuvre-somme mais surtout grand film d’action - ce qui, pour un réalisateur comme QT, représente une forme d’aboutissement sur le plan technique. Mais, comme ce malade de cinoche ne choisit jamais la facilité, il a ensuite décidé d’investir le champ historique... à sa manière évidemment, c’est-à-dire en réécrivant l’histoire aux couleurs de la vengeance : d’abord par le biais du film de guerre avec INGLOURIOUS BASTARDS puis par celui du western (autre passage obligé pour cet amoureux du genre) avec DJANGO UNCHAINED, claque monumentale à la fois polémique, ultra-violente et parfaitement jouissive (et à l’occasion de laquelle, on ne le rappellera jamais assez, Di Caprio a largement mérité l’Oscar qu’il n’a pas eu, c’est-à-dire comme tous les ans). Question subséquente : quel nouveau défi Tarantino pouvait-il bien s’imposer, sans se trahir, pour son huitième film après un parcours aussi cohérent et exemplaire ? La réponse est bien sûr plus compliquée qu’il n’y paraît, ce diable de QT n’étant jamais là où on l’attend.

 

Quelques années après la guerre de Sécession, le chasseur de prime John Ruth fait route vers la ville de Red Rock où il doit livrer à la justice sa prisonnière, Daisy Domergue. Ils rencontrent sur la route le major Marquis Warren, un ancien soldat de l'Union devenu lui aussi chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Alors qu'ils sont surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans un relais de diligence où se trouvent déjà quatre autres personnes : Bob, qui s'occupe du relais en l'absence de la propriétaire, Oswaldo Mobray, le bourreau de Red Rock, le conducteur de troupeaux Joe Gage, et le général confédéré Sanford Smithers. Coincés par la tempête, les huit voyageurs vont s'engager dans une série de tromperies et de trahisons...

LA HAINE

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  LES

SAL   PARDS

8

Comme l’a récemment fait remarquer Joann Sfar dans un billet d’humeur paru sur sa page Facebook, l’emploi du mot « nigger », si courant sous la plume de Tarantino, est à prendre ici au premier degré et fait mal à chaque fois qu’il est employé. THE HATEFUL EIGHT est donc, consciemment ou pas, le reflet des tensions sociales qui agitent actuellement les Etats-Unis. Ainsi la mercerie qui tient lieu de scène unique devient-elle un microcosme à l’image de l’Amérique toute entière, au sein de laquelle se creuse un fossé infranchissable (concrétisé à un moment donné par les personnages eux-mêmes qui la divisent en deux parties) et où les tensions ne peuvent que s’exacerber pour finir par exploser dans un bain de sang – qui, à la différence de celui de DJANGO, n’a rien de cathartique.

 

Pour donner forme à cette intrigue aussi ramassée qu’ambitieuse sur un format aussi long il fallait tout le talent d’un Tarantino au mieux de sa forme, et la mission est largement accomplie. Ayant opté, étonnamment pour un film se déroulant principalement en intérieur, pour un format encore plus large que le CinemaScope (le fameux 70 mm), le cinéaste exploite à fond son format et met merveilleusement en valeur son décor en le couvrant sous tous les angles, parvenant à offrir une grande variété de cadres tous plus minutieusement conçus les uns que les autres. Il met également particulièrement bien en valeurs les regards de ses acteurs qui rivalisent d’intensité, à l’image de celui de Sam Jackson qui balaye la pièce lorsque Warren pénètre pour la première fois dans la mercerie, jaugeant l’ensemble des autres occupants. Les entrées de scène sont à ce sujet particulièrement marquées, puisqu’à chaque fois les personnages sont obligés de clouer la porte après leur passage à causse du blizzard : Tarantino n’ignore non seulement pas la part de théâtralité de son film mais la revendique, marquant chaque entrée par ce qui ressemble fort aux fameux « trois coups » qui précèdent l’ouverture d’une pièce. Si le film est découpé en chapitres, comme il est de coutume chez le cinéaste, les spectateurs ayant la chance de le découvrir dans son format d’origine (seulement quelques salles en France diffusent le 70 mm) en font la pleine et entière expérience puisque, dans cette configuration, LES HUIT SALOPARDS comporte un entracte de 15 minutes qui renvoie là encore au théâtre. QT s’amuse même de cette convention pour, l’entracte passé, ré-introduire lui-même l’intrigue par le biais d’une voix off en revenant sur les événements ayant eu lieu... quinze minutes plus tôt. De même, sans spoiler, on précisera juste que la référence au théâtre est poussée jusqu’à une forme de mise en abyme du jeu d’acteur, à l’occasion d’un flashback qui intervient dans le dernier tiers du métrage.

Si ce jeu sur la théâtralité de l’intrigue fait donc de THE HATEFUL EIGHT un huis-clos totalement conscient de lui-même, il est aussi ce qui se rapproche le plus du film d’horreur dans la filmographie du réalisateur, ce dernier ayant à plusieurs reprises cité THE THING comme l’une de ses principales influences pour l’occasion (enfermement, jeu sur le doute et la paranoïa, malaise constant). Quoi de plus logique dès lors de faire appel, une nouvelle fois, à la musique d’Ennio Morricone, qui cette fois n’est pas seulement cité mais signe également le score original. Si le résultat n’est sans doute pas comparable à ses thèmes les plus inoubliables, il sied néanmoins parfaitement à l’ambiance quasi-cauchemardesque du film, et le thème ténébreux qui lui sert d’ouverture hante le spectateur longtemps après la projection.

Au final LES HUIT SALOPARDS n’est probablement pas le meilleur film de son réalisateur (on laissera à chacun le soin de débattre sur la question). Handicapé par une écriture-fleuve parfois trop consciente d’elle-même, plombé par une entrée en matière trop étirée, le dernier QT est sans doute un poil trop long et n’est certainement pas une œuvre immédiatement « aimable ». Il s’agit pourtant d’un film fascinant, brillamment réalisé et formidablement bien joué, à côté duquel il serait dommage de passer, en particulier pour sa dernière heure assez dingue et particulièrement gratinée.

 

Quentin Tarantino a plusieurs fois déclaré qu’il comptait stopper sa carrière après 10 films. Une chose est sûre : on a hâte de découvrir les deux prochains.

 

Par S.Convert