La saga Mission Impossible est une franchise singulière. Elle fait partie de ces rares séries de films dans lesquelles les différents réalisateurs arrivent à  apposer leur patte, pour le meilleur comme pour le pire. Et quand bien même De Palma, Woo et Abrams n’ont peut-être pas livré leur meilleur film, ils restent néanmoins bien associables à leur style respectif. La venue de Brad Bird au sein de la franchise a quant à elle imposé une cassure. Pour commencer, c’était le premier film qui prenait en compte un événement marquant du volet précédent (la femme de Hunt) pour tenter d'insuffler au personnage emblématique de Tom Cruise une première vraie continuité psychologique, là ou les trois premiers films pouvaient sans problème fonctionner sans l’autre. Rien de problématique à ce niveau pour le quatrième épisode non plus ; il peut aisément être regardé sans prendre en compte le troisième opus, mais l’impact de cette fameuse sous intrigue qui prend alors sens à la toute fin du film est alors amoindri. Pour ce qui est de sa mise en scène, Brad Bird finissait par imposer un style encore différent par rapport à ses confrères. Sans pour autant dire qu’on reconnaissait sa patte (c’était son premier film « live » après des années chez Pixar), il faisait preuve d’un sens du montage plus qu’efficace tout en offrant d’excellentes scènes d’action. En résultait un film très classe, filmé dans un élégant scope, et qui s’était attiré les faveurs des cinéphiles.

 

Encore aujourd’hui beaucoup le considèrent comme le meilleur opus de la franchise. Plutôt inhabituel quand on sait que les sagas ont tendance à voir leur qualité décroître au fur et à mesure des épisodes !

Particulièrement satisfait de sa collaboration avec le réalisateur Christopher McQuarrie sur Jack Reacher & Edge of Tomorrow (il était scénariste sur ce dernier), Tom Cruise arrive à convaincre les studios de l’engager pour succéder à Brad Bird, afin qu'il puisse écrire puis réaliser ce quatrième épisode. Il faut dire que McQuarrie n’a que peu de films à son actifs  (The Way of the Gun et Jack Reacher). En effet dans le paysage de la production cinématographique actuel (surtout celle à très gros budget), il est toujours très intéressant de constater qu'une super-star hollywoodienne comme Cruise, puisse encore réussir à jouir de son statut pour arriver à imposer auprès des studios des réalisateurs qui ne sont pourtant pas forcément confirmés. Joseph Kosinsky avec qui la star américaine a collaboré pour Oblivion sortait tout juste de sa toute première réalisation (Tron). Deux metteurs en scènes aux parcours atypiques, qui n'ont pas forcément connus des succès mondiaux mais aux potentiels intrinsèques très forts en qui Cruise croit dur comme fer. Cette prise de risque tranche avec les anciens projets de Cruise, qui avait pour habitude de jouer pour les plus grands.

À une époque, Tom Cruise travaillait parfois avec des metteurs en scènes aux noms prestigieux et bien installés dans le circuit hollywoodien. Des noms comme Spielberg, Stone, Crow, Mann...Force est de reconnaître qu'il y a bien eu un « avant » et un « après » La guerre des mondes. Et même s'il sera toujours impossible de voir cette super-star qu'est Tom Cruise partager l'affiche avec un autre acteur (ou actrice) de renom, celui-ci semble néanmoins être décidé à faire émerger d'autres metteurs en scènes aux qualités qu'il juge « unique » et bien personnelles.

 

À l’origine de plusieurs scénarios brillants (Usual Suspect c’était lui), Mcquarrie avait réalisé deux longs métrages qui avaient pour eux un véritable cachet, jouant de ruptures de rythme, d’un ton naturaliste particulier et qui accouchaient de scènes d’action pour la plupart démentes ! Il suffit de voir cette course poursuite en voiture dans Jack Reacher dont la mise en scène mettant constamment l’acteur et les cascades au premier plan dans de longs plans larges tout en misant sur le design sonore ; ou encore ce gunfight final et la poursuite la plus lente de l’histoire du cinéma dans Way of the Gun. On était donc très curieux de voir le réalisateur originaire du New Jersey à la barre de la saga Mission Impossible. Son approche très terre à terre et particulière allait-elle fonctionner avec les codes de la franchise ?

 

La question que tout le monde se posait était : « Mission Impossible : Rogue Nation finirait-il par porter la patte de son metteur en scène ? ».

 

Qu’on se rassure c’est bien le cas même si c’est à relativiser. Tout comme Brad Bird, il est encore tôt pour dire si l'empreinte de McQuarrie est particulièrement voyante. Mais ce qui est sûr en revanche c’est que certaines scènes sont dans la droite lignée de sa courte filmographie. Un exemple flagrant : le traitement de la poursuite motorisée. En bon connaisseur des films du réalisateur on se doute bien que sa passion pour ce type de scènes allait amener quelque chose de singulier. Brad Bird avait déjà frappé fort avec la poursuite à pied et en voiture de Protocole Fantôme. Elle faisait preuve d’originalité, se permettait des cassures de rythme et des partis pris forts. McQuarrie, malin comme il est, ne fait pas une mais deux poursuites….en une ! Alors que Hunt est à la poursuite d’un personnage tout en étant lui-même pourchassé, la scène s’arrête….pour repartir de plus belle, le tout en changeant de véhicule cette fois.

Comme dans Jack Reacher, McQuarrie accorde un soin tout particulier au son et à la musique lors de cette séquence. Ainsi il n’y a pas de musique lors de la poursuite en voiture car rythmée par le bruit des moteurs, des crissements de pneus et autres coups de feu, contrairement à la partie en moto qui fait appel au score de Joe Kramer. Le tout est d’une clarté exemplaire et fait preuve d’un découpage très efficace (cf ce champ/contre champ redoutable lors du 360 dans la ruelle), achevant de faire de cette scène un authentique shot d’action jouissif.

La poursuite en voiture (qui comme celle de Jack Reacher, ne fait pas appel à la musique) à un rythme constamment en mouvement dans son approche du son, des motos à la voitures, de l’intérieur à l’extérieur de la voiture, des point de vue des motards, d’un point de vue extérieur du groupe...Ces bruits SONT la musique de la scène.[…] Nous avons établis qu’on pouvait regarder la scène sans musique jusqu’au moment où Tom renverse la voiture à la fin, quand la scène passe aux motos sans la voiture. A ce moment nous avions besoin de dire au spectateur que nous étions passé à un autre niveau (avec moins de variété dans les véhicules, les motos seules auraient commencé à sonner trop monotones).

 

Christopher McQuarrie

A l'arrivée, Rogue Nation est un habile mélange entre le film de De Palma et celui de Bird. Car si Protocole Fantôme misait avant tout sur des concepts diablement ludiques (voir le traitement de la scène de fin dans le garage et l’utilisation du décor) Ce dernier opus arrive à offrir quelque chose de différent. Il y a toujours des cascades incroyables faites par Tom Cruise lui-même, un casse en milieu de métrage, des masques et des faux semblants, l'unité Mission Impossible qui opère dans l’ombre de ses institutions...Mais le ton est tout de même différent. Si Simon Pegg est toujours l’élément comique du film (on frise malheureusement parfois l’overdose) et s’octroie une place importante dans le récit, c’est un tout nouveau personnage qui retient l’attention de McQuarrie en la personne de Ilsa Faust interprété par la splendide Rebecca Ferguson. Petite révélation au sein de ce casting, cet actrice Suédoise de 31 ans s'avère être l'atout majeur de ce Mission Impossible. Et si plus haut l'on vous disait que Cruise s'était dorénavant mué en recruteur de metteurs en scène ingénieux, on peut dire qu'après avoir définitivement rangé Emily Blunt dans le cœur des cinéphiles et autres geeks, Cruise semble aussi avoir le nez creux pour mettre en avant des personnages féminins à ses côtés.

 

Loin d’être un prétexte pour amorcer une simple romance avec son personnage (comme dans Jack reacher et Edge of Tomorrow tiens), Ilsa Faust serait pour ainsi dire l'équivalent féminin de Cruise/Hunt. Comme Emily Blunt dans le film de Doug Liman, l'actrice qui accompagne Hunt semble être tout aussi efficace que lui. Sans elle, il ne pourrait arriver à ses fins. Car si Ethan Hunt commence le film avec un statut de demi-dieu (après son impressionnante cascade d’intro, une assistante lui dit « C’est bien vous ? On m’a raconté pleins d’histoires sur vous. Elle ne peuvent pas toute être vraies ») il sera petit à petit ramené à ses origines de mortel. L’ironie voudra que lui-même nie sa propre mort la scène d’après. Ethan Hunt est un héros, un vrai, qui bien plus qu’un pion sur un échiquier, ne répond qu’à une seule motivation : la sienne. Dans Rogue Nation, les institutions sont montrées comme égoïstes, n’hésitant pas à envoyer des agents en pâture tout en sachant qu’ils sont en danger, se cachant derrière des mensonges qui bien souvent ont engendré le pire. A partir de cet état de fait, Hunt devient un électron libre n’agissant que parce qu’il est à la recherche de la vérité et de la justice. Un traitement qui rapproche ce Rogue Nation du premier volet de la franchise signé De Palma. Sauf qu’au rookie du premier film se substitue cette fois un homme expérimenté, plus sûr de lui, qui fait un point d’honneur à faire passer l’amitié au premier plan.

 

Ethan Hunt a donc parcouru du chemin depuis 1993.

Ce postulat de base pose aussi une approche différente dans la gestion de l’équipe. Si Protocole Fantôme gérait à merveille Mission Impossible et ses divers personnages, Rogue Nation se focalise plus sur Ilsa Fraust et Ethan Hunt. Les morceaux de bravoure lui sont tous dédiés (mis à part la toute fin), et si l’esprit d’équipe est toujours présent dans de nombreuses scènes, les gros morceaux du film seront quand à eux toujours réservés à Tom Cruise. L’apogée de l’utilisation de plusieurs antagonistes se trouvera à la fin du premier acte dans lequel Hunt doit infiltrer un opéra pour empêcher un assassinat. Une séquence à proprement parlé impressionnante de par la façon dont McQuarrie joue avec le point de vue de Hunt et avec la géographie de l’environnement. Le réalisateur réussit avec brio à gérer son espace et les différents personnages, en plus d’offrir un excellent combat en hauteur. Rythmé par la musique de Turando, citant ouvertement Hitchcock, ce morceau de bravoure est clairement LE moment à retenir du film, alors qu’il est beaucoup moins pyrotechnique et spectaculaire que les autres.

Ici tout repose sur les raccords entre les points de vue et le jeu sur la profondeur de champ, donnant vraiment cette impression d’évoluer dans un environnement en trois dimensions. Une certaine idée de l’approche de McQuarrie, qui se refuse à faire dans l’esbroufe visuelle, préférant jouer sur des concepts, des idées et une mise en scène carrée et millimétrée. Le final du film est à l’avenant : en prenant à contre pied les attentes de bien des spectateurs, McQuarrie dérange, étonne et va peut-être même décevoir ceux qui s'attendaient à un final explosif. Ce ne sera pas une énième énorme scène d’action de 10mn qui viendra s'offrir à nous mais bien un "simple" dialogue entre trois (ou quatre, qui verra comprendra) personnages avec un dilemme fort à la clé. L’ambiance de ce final, nettement plus minimaliste que ce qui a précédé, dans les petites ruelles embrumées de Londres, rappelle fortement le début du film de De Palma. Le film fait d’ailleurs directement référence aux événements du premier et à ceux de Protocole Fantôme afin de continuer à créer cette continuité narrative (entamé depuis le trois), qui à des chances de perdurer dans les prochains films.​

La première chose que j’essaye de transmettre à mon équipe est qu’il n’y aura pas de caméra portée et de zooms agressifs, car ces techniques sont seulement utilisées pour cacher le fait qu’il ‘y a pas d’énergie. Quand vous enlever ces gimmicks vous êtes confrontés avec la réalité du plan que vous avez en face de vous, et neuf fois sur dix vous vous dites « ça ne marche pas ». J’ai une approche très rationnelle et directe. La règle numéro un est la clarté, et la deuxième règle est la géographie ; je commence avec ça, et après parfois je dois me pousser à sortir de cet état d’esprit de narration clair et directe.[…] Ce style de caméra portée, de montage épileptique qui est utilisé est souvent basé sur la peur. C’est basé sur la peur que les spectateurs vont s’ennuyer. Je n’y crois pas.

 

Christopher McQuarrie

On l’a bien compris, le but pour McQuarrie est d’utiliser les acquis du spectateurs (on commence à connaître la recette au bout de 5 films) afin d'en tirer la moelle épinière d’un récit mené tambour battant, allant jusqu’à faire de la menace quelque chose d’à la fois concret mais tout aussi diffus. Sean Harris campe un bad guy très convaincant, sorte de double négatif de Hunt à la diction et gestuelle inquiétante. La rencontre et les adieux entre les deux sera d’ailleurs la chance pour McQuarrie de mettre en scène leurs oppositions d’un point de vue tout autant idéologique que scénique. Il est dommage que les personnages de Brandt (Jeremy Renner) et Luther (Ving Rames) ne bénéficient pas d’un traitement à la hauteur des autres. Son esprit de contradiction envers Hunt a beau être encore présent dans cet opus, Brandt n’en ressort pas vraiment grandi, surtout qu’il amène des incohérences dans le récit. Alors on pourrait facilement parler des quelques problèmes et autres facilités scénaristiques de cet opus, mais le tout est raconté de manière suffisament fluide et rythmée pour ne pas avoir envie de s’appesantir dessus. Il est par ailleurs intéressant de voir que la méthode de McQuarrie était de construire tout son récit autour des scènes d’action qu’il avait choisit en premier. Un exercice qui semble périlleux au premier abord, mais dont lui-même et Drew Pearce (son second scénariste) réussissent à se dépêtrer avec brio tant l’ensemble respire l’amour de l’espionnage.

La seconde interrogation (après l’élément féminin du film) pour moi était de mettre en place la structure du film, et nous avons décidé de tout simplement commencer avec l’action; Nous avons réfléchi à quel genre de grosses scènes d’action nous avions toujours voulu faire, et puis nous les avons mis dans un semblant d’ordre pour essayer de voir dans quel parcours cela plaçait les personnages. Drew Pearce et moi-même avons écrit le premier jet basé sur cette construction, puis il a du partir travailler sur un autre film et j’ai réarrangé deux scènes et changé un détail précis. J’ai pris la scène sous marine et la poursuite en moto et ai mis l’une à la suite de l’autre, créant une énorme scène d’action au milieu du film. Ayant fait ça, j’ai créé un excellent morceau de bravoure en continu, mais j’ai chamboulé tout le film : tout d’un coup les motivations des personnages qui faisaient sens dans le jet précédent ne marchaient plus. Si Ilsa est poursuivit par à la fois Ethan et Lane, où s’enfuit-elle ? Comprendre ceci nécessitait la création du premier acte et l’introduction des servies secrets britanniques dans l’intrigue, et en retour ça nous amène à toutes les conséquences du troisième acte. Le récit était vraiment dirigé par l’action donc.

 

Christopher McQuarrie

C’est à travers cette note d'intention que McQuarrie parvient à créer un équilibre certain entre un film d’espionnage captivant et un film d’action old school. Car si les combats à mains nues et autres poursuites sont bien au rendez-vous, Rogue Nation n’en oublie pas l’esprit-même de la série qui repose sur un sentiment de paranoïa et les illusions qui en découlent. Alors que le récit commence sur des chapeaux de roues et accumulent les scènes d’action dantesques, le dernier tiers du film devient beaucoup plus épuré, allant jusqu’à rendre les enjeux bien plus personnels et intimistes.

 

Une approche à la fois légitime, qui même si elle s’avère parfois maladroite, tient ses promesses et relance encore d'avantage une franchise décidément plus intéressante qu’il n’y paraît.

 

Par A.Portier

UN FILM DE Christopher McQuarrie
Avec : Tom Cruise, Jeremy Renner, Simon Pegg...
Durée : 2h012
Nationalité : Américaine

Mission Impossible : 

Rogue Nation

"Mission accomplie"