Ce n’est un secret pour personne : le cinéma de genre en France va mal. Les films se font rares, pour des résultats bien souvent décevants. S’il est évident que les contraintes budgétaires et la frilosité des producteurs français pèsent dans la balance, il ne faudrait pas occulter pour autant les problèmes découlant directement de l’écriture desdits films, et ce même lorsque ceux-ci bénéficient d’un budget confortable. LA BELLE ET LA BETE de Christophe Gans en est l’illustration récente la plus frappante. Le film de Julien Seri ne fait hélas pas exception à la règle malgré des qualités certaines. Contrairement au film de Gans, NIGHT FARE est un tout petit film, au budget inférieur à un million d’euros et produit en partie grâce au crowdfunding. Pas de gros studio pour soutenir le projet, pas de poursuite ou de cascade à la FAST AND FURIOUS, pas de tête d’affiche bankable… NIGHT FARE a tout du projet dissident. Et pourtant Julien Seri y croit et, accompagné d’une petite équipe, tourne son nouveau bébé en trois semaines dans la banlieue ouest de Paris.

"Si NIGHT FARE fonctionne, on pourra aller voir les guichets de financement sélectifs en leur disant : “Voilà ce qu’on peut faire sans vous. Imaginez ce qu’on peut faire avec vous."

 

Julien Seri

Problème : le film se prend les pieds dans le tapis très vite avec un triangle amoureux assez grossier qui n’amène pas grand-chose à l’histoire. Même constat pour le simili-trauma grotesque qui se révèle lourd et inutile. Ainsi, si NIGHT FARE est relativement court, il contient tout de même un peu de gras qui aurait mérité d’être retiré/remplacé, d’autant plus que les moments où le film marche le mieux sont ceux où les personnages agissent sans que le scénario s’éparpille. Et NIGHT FARE fonctionne bien dès qu’il s’agit d’enchaîner les péripéties à un rythme très soutenu. Une des raisons de cette réussite est l’ambiance qui émane de la banlieue parisienne, très bien filmée dans un beau scope et une photographie qui sait se montrer naturaliste mais aussi plus stylisée quand il le faut (cf la découverte de la voiture du chauffeur). Techniquement le film est donc abouti, soigné, et témoigne d’un véritable amour du genre malgré son budget riquiqui. Seri laisse souvent tourner sa caméra, offrant de nombreuses scènes tournées en plan-séquences sans que l’ensemble fasse tape à l’œil, ce qui donne une belle dynamique aux échanges et aux péripéties. En résulte un ensemble très homogène un poil gâché par un ou deux passages ratés. On pense par exemple à cet affrontement dans un appartement, dont le découpage et le filmage approximatif tranchent avec le reste du film. Il y a donc encore du chemin à parcourir avant d’offrir au cinéma une vraie bombe, et ce pour des raisons encore une fois scénaristiques. Le premier jet du scénario, qui a été livré en trois/quatre jours, tout comme la production qui s’est faite dans l’urgence, ne sont peut-être pas étrangers à cela.

UN FILM DE JULIEN SERI
Avec : Fanny Valette, Jess Liaudin, Jonathan Demurger...
Durée : 1h20
Nationalité : Française

Le pitch de NIGHT FARE est très simple. Luc et Chris, son ami anglais, montent dans un taxi pour rentrer chez eux après une soirée parisienne bien arrosée. Arrivés à destination, ils s’enfuient sans payer la course. Malheureusement pour eux ils sont tombés sur le mauvais chauffeur. Partant de ce postulat de base très simple, Julien Seri tire un film efficace, dont le rythme est entièrement dicté par son dispositif narratif. La mise en place est rapide, Paris est très bien mis en valeur (tout comme le boogeyman, iconisé à outrance et vraiment flippant), le côté surprenant de l’entreprise (la majorité des dialogues sont en anglais) donne un cachet supplémentaire, et malgré une interprétation pas toujours excellente les personnages se révèlent vite attachants. Le soin apporté à la musique fait également plaisir, les sonorités du long métrage lorgnant plus du côté du cinéma de Carpenter ou de Tangerine Dream que de DRIVE. On navigue donc en terrain connu et on se prend à rêver de tenir enfin là la petite pépite que le cinoche de genre français attendait depuis un moment.

Néanmoins NIGHT FARE est un film qui ose, qui tente des choses, tel ce dernier quart d’heure qui amorce une véritable rupture de ton, allant jusqu’à lorgner du côté du film d’animation (oui oui). Une dernière ligne droite qui ne plaira pas à tout le monde et qui fera débat, mais qui a le mérite de participer à la proposition de quelque chose de nouveau dans le paysage cinématographique français, en plus de prolonger une thématique récurrente du cinéma de Seri. Et quand bien même le résultat est bancal NIGHT FARE mérite d’être vue, ne serait-ce que pour soutenir un cinéma de genre qui surprend et qui se fait bien trop rare dans nos contrées.

 

Par A.Portier

 

PS : en bonus, ce making-of passionnant qui revient sur le tournage du film et sa production :