Réalisateur de A SINGLE MAN en 2008, Tom Ford avait fait une entrée remarquée dans le monde du cinéma. L’histoire de ce premier film était assez simple, mais c’était le talent de formaliste de Ford et son sens de la narration qui faisait toute la différence et transformait un récit basique en parcours d’homme déchiré saisissant, même si imparfait. Quoi de plus naturel pour un grand nom de la mode (le bonhomme étant un des designers les plus cotés du marché) que d’utiliser le grand écran comme nouvel écrin pour raconter des histoires. Sept ans après son premier essai, Ford revient au cinéma avec NOCTURNAL ANIMALS, adaptation du livre TONY ET SUSAN d’Austin Wright et film méta traitant ouvertement du pouvoir de la narration. Une intention passionnante sur papier, mais qui aurait pu facilement tomber dans la complaisance vaine et l’exercice prétentieux. C'eut été mal connaître Ford, qui vient de signer l'un des probables meilleurs films de l’année.

Susan a tout réussi dans sa vie : un poste dans une galerie d’art, un mari beau comme un camion, de l’argent, un sublime appartement… Tout semble lui réussir. C’est alors qu’elle reçoit un livre écrit par son ex-mari et qui lui est dédié. Alors qu’elle se met à lire le fameux ouvrage, les événements décrits dans ce dernier, d’une grande violence, font étrangement échos à sa vraie vie et c’est une véritable remise en question qui s’amorce chez elle. On préfère ne pas en dire plus sur l’histoire de NOCTURNAL ANIMALS, tant le plaisir de la découverte et le sentiment de se faire balader par la narration jouent dans l’appréciation de l’œuvre. Cette structure qui entremêle les récits dans le temps et brouille parfois les pistes (le montage est fait de telle manière que la réalité du livre et celle de Susan sont parfois indissociables) est l’occasion pour Ford et ses interprètes de jouer sur plusieurs niveaux de lecture tout en déroulant une intrigue à la fois simple et terriblement efficace. Amy Adams et Jake Gyllenhaal ont ainsi la tâche d’incarner des personnages à plusieurs moments importants de leur vie, ce qui amène une véritable variété de jeu : Adams (parfaite) doit tout autant incarner la femme mature que la fille naïve qui essaye tant bien que mal de s’accrocher à ses convictions malgré une mère très influente, et Gyllenhaal (comme bien souvent impeccable) joue le mari impuissant dans les passages du livre et l’homme avec des projets plein la tête dans les flashbacks. Micheal Shannon n’est pas en reste et maitrise son rôle sur le bout des doigts, mais c’est Aaron Taylor-Johnson qui vole le show avec ce rôle de redneck, véritable pourriture qui s’amuse à détruire des vies sans le moindre remord.

NOCTURNAL ANIMALS prend ainsi la forme d’un véritable puzzle narratif qui prend sens au fur et à mesure que l’intrigue se déploie. La particularité du film de Ford est qu’il n’est jamais trop explicatif. Au lieu de nous assener des tunnels de dialogues, le réalisateur  utilise son montage et son sens du cadre afin de raccorder plusieurs points de vue, quand bien même ces derniers ne se situent pas dans le même espace temps. Par de simples placements scéniques, le réalisateur de A SINGLE MAN explore la notion du point de vue et parle tout simplement de la nature même de la narration. Si tel personnage est superposé à un autre dans le plan suivant c’est pour une raison bien précise, et Ford préfère montrer plutôt qu’expliquer, ce qui pour un medium comme le cinéma (hélas  devenu très bavard) est toujours plaisant à voir. On aurait pu craindre que les tics visuels, assez fatigants à la longue, à l’œuvre dans A SINGLE MAN (jeu sur les couleurs, attention porté sur les gros plans) se répètent dans NOCTURNAL ANIMALS, mais le film s’avère au final très peu poseur, et fait toujours sens quand il l’est. Le monde de Susan, très froid, filmé en plan fixe, figé dans le temps comme le personnage, est ainsi en total contradiction avec celui du personnage du livre, qui voit son histoire (située au Texas, pas le plus froid des États) racontée par le biais de caméra portée et de longs plans qui mettent en valeur la tension de certaines scènes. On pense par exemple à cet interminable passage après l’accident de voiture, dans lequel la discussion entre deux personnages ne fait qu’aggraver les choses. C’est donc par le biais du point de vue de Susan que la stylisation s’invite dans le récit (cf le fameux canapé rouge), amenant un onirisme qu’on attendait point à certains moments. Evidemment ces deux intrigues ont plus de liens qu’en apparence, et c’est le mélange de ces deux destins qui donne toute sa saveur à la narration.

"C’est un thriller romantique qui met le doigt sur les choix qu’on fait dans la vie. J’aime les films avec une morale, qui laissent une trace, dont on ne ressort pas indemne. Nous vivons dans un monde superficiel où tout est à disposition et où, à la moindre contrariété, au moindre sursaut, les gens capitulent et se séparent. C’est très rare de rencontrer une personne avec laquelle on est viscéralement connecté et ce que je veux dire avec ce film, pour faire court, c’est : ne jetez pas les gens."
 

Tom Ford

 

Au final c’est donc bien de Susan dont le livre parle (qui renvoie au « pourquoi te sent tu obligé de parler toujours de ta personne ? » qu’elle lance à Kevin à un moment) et c’est la lente descente aux enfers de cette femme rongée par les remords qui nous est narrée via cette histoire dans l’histoire. Ce parallèle amène un côté ludique à l’entreprise et permet de donner une richesse insoupçonnée à un scénario très malin et superbement écrit. Quand vient la dernière scène, parfait miroir de l’ouverture, on est tétanisé par ce regard de femme, vide, qui a tout perdu. Puis le générique tombe. On est pensif, surpris, ému par un film qui a su délivrer une histoire simple mais d’une manière originale et qui donne à réfléchir sur le médium dans sa globalité. On n’en attendait pas tant, et pourtant, NOCTURNAL ANIMALS est là, devant nos yeux.

 

Par A.Portier

UN FILM DE TOM FORD
Avec : Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Aaron Taylor Johnson...
Durée : 1h57
Nationalité : Américaine