Denis Villeneuve fait partie de ces réalisateurs qui ont vite marqué les esprits, d’une part par la qualité de ses films (globalement salués par tous) et d’autre part par sa qualité première : être un solide metteur en scène. Incendies était une jolie incursion dans la reconnaissance du métier avec sa nomination aux oscars. Le film se jouait des apparences, et comme bien souvent chez le réalisateur, comportait un twist final qui remettait en question tout ce qui a précédé par le biais d’un scénario malin qui n’en oubliait pas son objectif principal : émouvoir. Alors quand en plus il s’associe à Roger Deakins, un directeur de la photographie de génie, cela donne une combinaison en tout point remarquable sur le plan visuel. On ne dira jamais assez à quel point le chef opérateur anglais fut un véritable bond dans la carrière de Villeneuve d’un point de vue cinématographique. En ce sens, il y a bel et bien un avant et un après Prisoners :

« J’ai senti que c’était un scénario fascinant, et par dessus tout un scénario qui avait des moments à la puissance cinématographique puissant. En tant que réalisateur, il y avait de gros challenges pour moi. J’avais l’impression que j’étais prêt à essayer de faire un film d’action, mais j’essayais de faire un film d’action avec de la profondeur, un film d’action qui a du sens. Je l’avais en tête pendant un moment, que ca serait super de faire un hybride entre le film d’auteur et le film d’action. Et j’ai senti que Sicario était le projet parfait pour ça. »

 

Denis Villeneuve

Le réalisateur Canadien a prouvé par le passé qu’il était à la fois à l’aise dans l’exercice du film noir tendance David Fincher, que dans des projets plus singuliers comme Enemy. Sicario est l’occasion pour Villeneuve de faire un jeu d’équilibre parfait entre ce dernier style, qui mise énormément sur l’ambiance, et le côté extrêmement carré, glacial et droit de Prisonners.

Taylor Sheridan est à l’origine du scénario de Sicario. L’acteur de Sons of Anarchy signe ici son premier travail en tant que scénariste, accouchant d’un script assez particulier. C’est probablement ce qui fait la grande force du métrage : en collant le spectateur aux basques du perso d’Emily Blunt, Sheridan opte pour une approche singulière qui fait mouche. Des enjeux à la fois clairs et obscurs se tissent à travers une trame qu’on découvre en même temps que le personnage principal. Les tenants et aboutissements se font flous, les intentions de chacun restent des mystères, menant à une histoire remplie d’ambiguïté sur tous les fronts. Ainsi c’est à la fois les convictions et les fondations mêmes de l’héroïne qui sont remis en cause. En faisant de Kate un personnage passif qui subit l’action sans y participer pleinement (une fusillade entière se fera presque hors champ), Sheridan et Villeneuve dérangent, étonnent, et par extension brisent les attentes. Des protagonistes qui se présentent sans donner leur nom, qui se comportement étrangement à la vue des événements, ou qui donnent des réponses sans vraiment en donner…Tout le film est bercé par cette volonté de rendre certains aspects de l'intrigue équivoques. Ce n’est point surprenant de la part de Villeneuve : tous ses films traitent de personnages en quête de vérité, et Sicario s’inscrit parfaitement dans sa filmographie.

La trame mènera à des révélations qui n’en sont pas tant, balançant le spectateur en même temps que Kate de pistes en pistes. Les rebondissements principaux mèneront à cette terrible conclusion : le système de fonctionnement actuel et sa vacuité participent pleinement à ce cercle de violence sans fin, on ne peut rien y faire, c’est comme ça. Lorsqu’un Josh Brolin explique le pourquoi du comment d’un naturel désarmant, on reste soufflé par ce nihilisme total. Un ton qui rapproche Sicario de No Country for Old Men des frères Coen, dans sa façon de lier un ensemble afin de mieux faire éclater une conclusion à la fois frustrante pour les protagonistes et terriblement marquante. Sicario est un film qui impose un vrai point de vue sur l’Amérique. Une vision à la fois acerbe et cruelle d’un pays qui répond au mal par le mal tout en étant conscient des conséquences de cet acte. Car une fois encore dans la filmographie de Villeneuve, les réponses sont au final évidentes, sous notre nez, mais demeurent extrêmement décevantes pour le personnage principal. Un refus du happy ending total qui fait partie intégrante du projet de mise en scène du réalisateur Canadien. Après un Le Royaume qui traitait déjà de l’Amérique et de son rapport avec la guerre dans un pays qui lui est étranger (et le cycle de violence déjà présent), et un Cartel qui décrivait le monde impitoyable des organisations concernées, Sicario enfonce le clou et prolonge ces thématiques avec brio.

« C’est un point de vue très dérangeant. Ce que j’aime dedans c’est que cela faisait poser des questions sur le monde dans lequel nous vivons. Et l’idée d’explorer le sujet des cycles de violence, et cette idée de la tentation de rêver d’avoir quelqu’un comme Alejandro (le personnage de Benicio Del Toro) qui peuvent résoudre des problèmes pour nous – tout ça était intriguant. L’idée d’être très violent, et ce besoin d’avoir ce mal ou anti-mal et savoir que la violence ne résoudrait en fait rien. Savoir qu’il ferait des choses très borderline. »

 

Denis Villeneuve

Le film de Villeneuve se refuse à toute caractérisation envahissante : la description du personnage de Blunt est expédié en 3 questions et une ou deux lignes de dialogues avec son partenaire ; Josh Brolin reste un supérieur au comportement inintelligiblement cool compte tenu des événements, tout en apportant une pointe d’humour jamais envahissante ; Et Benicio Del Toro campe un protagoniste/antagoniste mystérieux fascinant, sorte d’électron libre dont le rôle est bien plus important qu’il n’y paraît. La plupart des personnages sont motivés par la vengeance, mais elle apparaît comme une finalité en tout point désagréable. Ainsi, à la fin, quand un des personnage doit commettre l’irréparable dans ce but, il n’y a aucune satisfaction de sa part, comme si finalement tout n’était qu’un cercle vicieux, dans lequel tout le monde a perdu son âme et est condamné à errer. Quand on lance à Kate un « vous n’êtes pas un loup. Et c’est la terre des loups ici, vous ne survivrez pas », le spectateur finit par prendre conscience en même temps qu’elle, que le monde décrit dans Sicario est d’un nihilisme à toute épreuve ; un univers d’une grande noirceur dans lequel subsistent quelques personnes avec un semblant d’humanité. Le diable, lui, ne peut être tué, car il est un mal nécessaire. Répondre au mal par le mal, tel est le sujet de Sicario.

 

La frustration étant une composante essentielle du métrage, Villeneuve construit son film sur l’attente. Attente de réponses, mais également d’action. La fameuse scène du convoi, qui intervient relativement tôt, est ainsi construite sur la longueur, avec les nombreuses menaces potentielles qui émanent de chaque côté. L’accent est ici porté sur la tension qui s’étire au fur et à mesure que le temps passe. Afin de développer son suspense, Villeneuve fait de nombreux aller retours entre l’extérieur et l’intérieur du véhicule de Kate, terminant de donner un véritable aspect chorégraphique à ce cortège, qui semble tout autant avancer que danser au milieu de cet environnement hostile. Le hors champ devient dangereux (des fusillades se font entendre), le second plan est potentiellement mortel, un arrêt se fait oppressant, et la musique s’arrête et redémarre avec un habile dosage du suspense. Et quand vient l’heure de faire parler la poudre, la réalisateur canadien montre tout de suite d’où vient la menace, préférant jouer sur l’attente qu’elle suscite plutôt que sur son origine. Une orientation qui tranche avec la construction habituelle des scènes d’action en général.

On comprend vite ce qui a intéressé le metteur en scène dans ce scénario : conscient du potentiel ambiguë du script, il joue constamment avec les rapports de forces entre les protagonistes et l’environnement. Si l’Amérique est dès le premier plan montré comme l’envahisseur, le Mexique (El paso) est dépeint comme un véritable monstre (une piste de l’album est d’ailleurs appelée « the beast ») oppressant qui écrase littéralement les protagonistes dans le cadre. Les nombreux plans aériens, couplés à la musique atmosphérique de Johan Johansson, font presque froid dans le dos tellement ils en imposent et font presque basculer le film dans le registre de l’horreur.

Deuxième collaboration entre Roger Deakins et Villeneuve (en attendant la suite de Blade Runner), Sicario est une beauté de tous les instants. Ce n’est une surprise pour personne étant donné que Deakins enchaîne les travaux incroyables depuis quelques années (voir la beauté insolente de Skyfall), mais le métrage est une nouvelle fois la preuve de la supériorité du directeur photo sur la concurrence. Esthète de la lumière, Deakins offre une nouvelles fois de nombreux tableaux, tel ce contre jour d’une beauté stupéfiante dans lequel les soldats marchent vers l’horizon, le tout dans un scope à tomber. Villeneuve quant à lui montre encore une fois qu’il est un réalisateur de talent. Son approche est comme pour Prisonners très naturaliste, et les rares éclats de violence n’en deviennent que plus efficaces. Très peu de caméra portée, mais un sens du cadre qui fait une nouvelle fois ses preuves, pour un ensemble très classe tout en distillant ses effets ici et là : plans séquence, changements d’axes, jeux de focale sont utilisés de façon sporadique et donnent au film un rythme de mise en scène très carré et appliqué, sans que jamais l’ensemble ne tombe dans la platitude qu’on pourrait craindre. Car si il y a bien une chose qu’on ne peut reprocher à Sicario, c’est de faire du cinéma, du vrai. Celui qui raconte une histoire par l’image. Une histoire pas si compliquée que ça, mais racontée d’une manière telle, que celle-ci finit par faire toute la différence.

 

Et ça c’est toujours bon à prendre.

 

Par A.Portier

UN FILM DE DENIS VILLENEUVE
Avec : Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin...
Durée : 2h02
Nationalité : Américaine

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