James Bond est vivant ! Après plus de cinquante ans de bons et loyaux services au cinéma, l’agent le plus connu du septième art est de retour pour une nouvelle aventure. On avait quitté Skyfall sur une promesse de renouvellement. De la naissance d’un nouvel agent dans Casino Royale, à un homme déterminé et torturé dans Quantum of Solace, on avait presque perdu Bond, à la limite de la retraite dans Skyfall. Mais c’est un tout autre personnage qui émerge de Spectre. Alors que la fête des morts bat son plein à Mexico, un homme marche à contresens de la foule, suivi peu après par un autre. Accompagné d’une femme splendide et affublé d’un masque de squelette, l’homme se faufile à travers la foule. Après un long plan séquence qui accompagne nos deux tourtereaux, James Bond apparaît, petite punchline à l’appui.

 

Ce squelette, ce « mort », c’est lui, et il est de retour plus vivant que jamais !

Les morts font partie intégrante du récit de Spectre. Ce sont eux qui lancent les pistes, qui font avancer le récit, et qui jonchent le sol à de nombreuses reprises dans le métrage. Bond semble ne rencontrer que des fantômes (ces fameux « spectres ») dans une histoire qui s’amuse à jouer d’un mystère ambiant reposant sur l’attente de réponses. Elles viendront bien évidemment, mais à chaque fois en créant un lien avec les êtres chers décédés, ou en faisant revenir les morts d’outre tombe. Bond lui-même revit dans cette nouvelle aventure. Alors que Skyfall le montrait comme une relique au bord de la retraite, Spectre met le célèbre agent britannique au premier plan, en le présentant comme l’homme à tout faire. La technologie engloutit tout sur son passage, avec des drones censés remplacer les hommes de terrain, mais le célèbre agent est montré comme le seul à savoir prendre les bonnes décisions. Tuer ou ne pas tuer, un dilemme qui prendra tout son sens à la fin. Un traitement qui rapproche ce Bond du Ethan Hunt de Mission Impossible, lui aussi homme d’action qui dévouera sa vie à son métier et surtout les thématiques qui vont avec. La vie personnelle à-t-elle sa place dans tout ça ? Alors que Bond est en pleine course poursuite et demande à Moneypenny qui est l’homme chez elle, cette dernière lui répond « ça s’appelle la vie. Vous devriez essayer ». Pourtant James Bond ne fait que ça, vivre. Il est cet homme que rien n’arrête, que la vie ne fait que renvoyer vers plus de violence et de sensations fortes. Ce dernier avouera bien avoir essayé de changer de vie, mais la minute d’après, il se retrouve à se battre contre une montagne de muscle. Aucune échappatoire pour lui, la vie qu’il mène n’est en aucun cas un choix mais une obligation, un devoir. C’est pourtant toute une remise en question qui sera amorcée par le héros via le personnage de Madeleine. Bond aura à faire un choix crucial par deux fois dans le climax de fin. Cette volonté de rejouer une histoire d’amour à la Casino Royale trahit une nostalgie qui doit s’insérer dans une trame dont le cahier des charges est pour le moins conséquent : réconcilier les anciens fans et conclure des enjeux initiés en 2006. Un défi pas évident que Spectre tente de relever, malheureusement pas toujours de manière concluante. L’histoire d’amour, au cœur du récit dans sa dernière ligne droite, n’est pas aussi touchante et convaincante que celle avec Vesper qui elle se révélait bouleversante.

« Dans Skyfall, Daniel Craig éprouve le même sentiment. Q est jeune, Moneypenny est jeune, M va mourir... James Bond se confronte à tout cela pour la première fois. Et le film devient une méditation sur le temps qui passe et la mortalité. Pour 007 Spectre, j'ai donné aux scénaristes trois idées qui me paraissaient essentielles : Bond devait poursuivre l'exploration de son enfance longtemps tue, le film devait refaire le lien avec les premières missions, et 007 devait être face à un choix de vie très fort. Vers la fin du film, le personnage a une réplique qui m'est chère : « Désormais, j'ai mieux à faire. » Je dois avouer que c'est moi qui l'ai écrite, et je la prends totalement à mon compte. »

 

Sam Mendes

Skyfall marquait l’arrivée de Sam Mendes à la réalisation, accompagné de Roger Deakins. L’association des deux apportait un véritable vent de fraîcheur à la franchise, bien abîmée par Quantum of Solace. Le surdécoupage laissait place à une mise en scène appliquée qui prenait son temps pour définir sa topographie, donnant vie à une réalisation beaucoup plus classe en termes de ressenti visuel. Quoi de plus normal pour le personnage de Bond, dont la notion d’élégance transparaissait tout du long. Surtout, Skyfall était parvenue à imposer un visuel en tout point hallucinant sur nombre de séquences, avec un jeu sur les contre-jours fabuleux (une des spécialités de Deakins). Point de Deakins sur ce dernier volet, mais Hoyte Van Hoytema, directeur de la photographie sur Interstellar, La Taupe et Her. Le changement est drastique. Alors que Skyfall fut tourné entièrement en numérique, Spectre revient à la pellicule. Moins lumineuse, plus riche en grain, la texture de l’image attire tout de suite l’attention. Hoytema joue avec les teintes chaudes, les ambiances feutrées, et n’en oublie pas que l’élégance est toujours au premier plan. En résulte un film encore une fois sophistiqué qui flatte la rétine, même dans ses nombreuses scènes d’action. Une orientation qui mise moins sur la multiplication d’explosions et de cascades à la seconde pour laisser libre cours à un culte de la beauté assez intriguant. C’est particulièrement le cas lors de la fameuse poursuite en Aston Martin dans les rues de Rome, qui contient très peu de cascades over the top pour se concentrer sur l’évolution de ces deux bolides dans un environnement particulièrement bien mis en valeur. Une mise en scène à limite de la publicité et bien loin des standards actuels qui misent beaucoup sur le bruit et les cadres remplis à raz-bord d’explosions en tout genre. Pourtant le film n’en oublie pas de divertir et disperse ses nombreux morceaux de bravoure de façon régulière. La première heure et demie est de ce point de vue là très généreuse et rythmée, tant elle enchaîne les poursuites réalisées en dur (impressionnante séquence en avion) et les mano a manos secs et brutaux. A ce titre, le face à face entre Craig et Batista vaut son pesant de cacahuètes, en plus d’être un clin d’œil savoureux au fan des anciens Bond.

« Il y a un sentiment de méfiance vis-à-vis des services de sécurité dans ce pays et sur le fait qu’ils nous espionnent. Vous devez donc animer ce débat à travers le film. Vous devez créer quelqu’un qui représente la guerre des drones, de la surveillance, et d’un état de surveillance. Et vous devez les opposer à Bond, qui représente les vieilles valeurs, l’homme de terrain »

 

Sam Mendes

La promesse d’un retour à une ancienne formule n’est qu’à moitié respectée. En effet, si le réalisateur et les producteurs s’accordaient à dire qu’il était temps de revenir aux sources, il reste toujours cet équilibre délicat entre la direction entamée par Casino Royale, les films qui ont suivi, et ce besoin de revenir à quelque chose de plus familier. Il y a donc beaucoup d’humour dans Spectre, distillé avec parcimonie, et le film n’hésite pas à faire redescendre la tension en pleine action avec des gags. Un grand écart entre deux styles qui cohabitent plutôt bien au final, les Bond avec Craig ayant toujours fait preuve d’humour quand il le fallait malgré leur ton résolument sérieux. Cette différence de ton avec les anciens Bond de Craig n’est donc pas si marquée que ça, surtout que Spectre renvoi à des passages entiers des derniers films. Ainsi, la formule ne présente que peu de surprises : la trame principale s’attache encore une fois aux films qui ont suivi dans un souci de continuité typique des blockbusters récents. Le grand méchant est encore une fois personnellement lié au héros et n’apparaît que dans le dernier tiers. La figure de Blofeld, présenté comme un véritable fantôme jusque dans la mise en scène, devient beaucoup plus fade une fois les motivations de celui-ci évoquées. Spectre, en omettant de communiquer plus d’informations quant aux desseins de Blofeld, devient un film un peu décevant qui ne tient pas toutes ses promesses. Si la sécurité et la surveillance sont bien évidements des sujets d’actualités, leur traitement dans le film ne reste qu’en surface, alors que le tout promettait quelque chose de plus ambitieux.

 

Pourtant, le film l’est à certains égards. Le fait de lier la trame de ce Spectre à tout ce qui a précédé rend les enjeux plus personnels et implique d'avantage le spectateur. Le métrage joue ainsi avec la nostalgie à de nombreuses reprises, allant jusqu’à mettre en scène son climax dans un endroit familier et fort de sens. Un symbolisme censé être cathartique à la fois pour Bond et le spectateur, mais qui n’a pourtant pas la force ni l'intensité visuelle nécessaire. Les climax des Bond période Craig ont toujours été en deçà, mais Skyfall arrivait à en tirer quelque chose, ne serait-ce qu’en termes de spectaculaire (bien aidé par la photographie insolente de beauté). Le décor final ne permet malheureusement pas à Mendes et Hoytema de tirer les enjeux et leur conclusion vers le haut, faute de péripéties excitantes. Reste une très belle scène sur un pont, dans laquelle James doit choisir entre deux vies. L’occasion pour Mendes d’illustrer le choix fort de Bond par un champ-contrechamp simple mais terriblement cohérent. La vie, oui, mais laquelle ? Telle est la question qui est posée dans Spectre. On se demande si Daniel Craig, déjà présent dans Les Sentiers de la Perdition de Mendes en 2002, se serait imaginé sur ce pont, en 2015, dans la peau de James Bond à se poser cette question. Ce qui est sûr, c’est que son cycle semble bel et bien terminé. Spectre laisse partir James Bond et Daniel Craig sur une dernière scène terriblement bondienne, hommage à un personnage qui a changé de visage à maintes reprises, mais qui a toujours su vivre avec son temps.

 

La marque d’un excellent agent secret en quelque sorte.

 

Par A.Portier

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UN FILM DE SAM MENDES
Avec : Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux...
Durée : 2h30
Nationalité : Britannique, Américaine