Choc esthétique :

Pour n’importe quel fan familier de l’univers désincarné de la Matrice et de ses couleurs froides , la découverte de SPEED RACER est un choc absolu, presque brutal. En effet, le résultat est un déluge de couleurs pétantes qui imprime durablement la rétine (et qui a par la suite, heureuse conséquence, poussé nombres d’usagers à revoir les réglages d’usine de leur téléviseur HD). Le ton est enjoué et la fusion des genres totale : actioner, drame sportif, comédie... Quitte à investir l’univers du film pour enfants, les frangins y vont à fond : ici, dans cet univers de pure fiction totalement intemporel, tout semble respirer la candeur et la naïveté. Les sentiments sont purs, les personnages hauts en couleurs et leurs états d’âme sont soulignés par le score enfantin - dans un premier temps du moins - de Michael Giacchino. Le ton global du film est de fait donné dès la première séquence, totalement ahurissante, qui voit Speed marcher sur les traces de son grand frère, détenteur du record, lors d’une course sur circuit. La course proprement dite est entrecoupée de flashbacks qui retracent le parcours du jeune garçon, son don naturel pour la conduite, sa relation avec son frère, la disparition de ce dernier. Tout est fluide, cohérent, et s’inscrit dans un mouvement global qui parcourra l’ensemble du métrage, à l’image de son héros pilote qui ne tient pas une seconde en place. Cette première séquence est également l’occasion pour les réalisateurs d’affirmer leur volonté de fusionner de manière organique film live, cartoon et jeu vidéo, à l’image de ce « fantôme » représentant le frère disparu que poursuit Speed dans sa course effrénée et qui évoque immanquablement Mario Kart aux connaisseurs. Le plus, c’est que cette référence n’a évidemment rien de gratuit et que son utilité narrative est immédiatement évidente (le cadet cherche clairement à se mesurer à son frère). Tout l’art des Wachos est là, entre forme avant-gardiste et pureté émotionnelle.

 

Mais le spectateur n’est évidemment pas au bout de ses surprises. Se succéderont, pêle-mêle, devant ses yeux écarquillés : des séquences de drague roses bonbon, un John Goodman fringué comme Super Mario, des courses démentielles évoquant les moments les plus barrés des Fous du Volant, un gamin et son singe domestique en pleine overdose de sucre, des combats de ninjas... Autant d’ingrédients qui font de SPEED RACER un melting-pot de références pop totalement inédit et toujours surprenant. Sauf que, pour que ce mix puisse être accepté par le spectateur, fût-il le plus ouvert possible, il fallait l’exigence technique d’un duo de réalisateurs au sommet de leur art. Ce que sont évidemment les Wachos.

UN FILM DE ANDY & LANA WACHOWSKI
Avec : Emile Hirsch, Christina Ricci, John Goodman...
Durée : 2h07
Nationalité : Américaine

Nouveau langage :

Au-delà des intentions des frères Wachowski, ce qui fait de SPEED RACER un spectacle absolument à part est non seulement la somme des innovations esthétiques qui y sont à l’œuvre mais aussi sa perfection technique. Il suffit pour cela de le comparer avec n’importe quel film pour gosses à SFX pour s’en persuader en 30 secondes chrono. Près de 8 ans après sa sortie la révision du film en Blu-ray est sans appel : pas une incrustation ratée, pas un effet de lumière qui n’éblouisse la rétine, pas un enchaînement de plans qui manque de fluidité ; le métrage respire l’amour du travail bien fait à tous les niveaux. S’il est le fruit du boulot acharné d’artisans ultra-compétents, SPEED RACER est aussi le résultat d’expérimentations totalement inédites.

 

Afin de concrétiser au mieux leur vision, les Wachowski ont, pour la première fois, eu recours à une caméra numérique haute définition. Ils ont également développé une nouvelle technologie : la 2D ½. Lors des prises de vue, les acteurs jouaient devant un fond vert circulaire de 360 degrés sur lequel étaient projetées des images haute définition prises en Italie, au Maroc, en Autriche, en Turquie et dans la Vallée de la Mort. Cette technologie n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle mise au point pour les besoins d’un autre film expérimental, mais qui lui fut unanimement acclamé (indice : ça se passe dans l’espace et c’est réalisé par un Mexicain dont le nom fut un temps associé à SPEED RACER comme évoqué plus haut). Ces nouveaux outils vont permettre au duo de, littéralement, ré-inventer le langage filmique.

À bien y réfléchir il semblerait que, dans la carrière des Wachowski, tout soit affaire de malentendu. Car si avec MATRIX les frères ont signé à l’aube du vingt-et-unième siècle une synthèse pop immédiatement jouissive et accessible (et qui a redéfini le cinéma d’action pour la décennie à venir au même titre que PIEGE DE CRISTAL dix ans plus tôt) tout se passe comme si public et critique étaient passés à côté de la dimension éminemment expérimentale du film. Celle-ci est pourtant incontournable dès lors que l’on envisage le premier film à l’aune de ses deux suites, RELOADED et REVOLUTIONS ayant révélé la réelle ambition narrative de l’œuvre a posteriori. En fait, le duo de réalisateurs est toujours resté fidèle à la même philosophie : œuvrer au sein de la pop culture tout en proposant du neuf, travailler l’industrie du divertissement de l’intérieur pour mieux la transformer, le tout dans la perspective de combiner spectacle et avant-garde. Las, depuis 15 ans on lit ou entend exactement les mêmes propos au sujet du travail des Wachowski (« J’adore MATRIX mais... »), quand bien même les frangins enchaînent les pures propositions de cinéma. Parmi celles-ci figure, entre autres, un authentique chef-d’œuvre, dont la perfection technique fait encore aujourd’hui bien des envieux : SPEED RACER.

 

Adapté de la série animée japonaise Mach Go Go Go (ou Mahha GoGoGo), créée par Tatsuo Yoshida sous la bannière des Productions Tatsunoko en 1967, SPEED RACER est un projet au long cours puisque la Warner en acheta les droits dès 1992. Passé entre les mains de plusieurs réalisateurs, associé à des noms prestigieux (Johnny Depp, Gus Van Sant ou Alfonso Cuarón furent un temps évoqués), il finit par être récupéré en 2006 par les Wachos. Pour l’occasion les frères retrouvent les collaborateurs qui participèrent à la réussite artistique de la trilogie MATRIX : Joel Silver et Grant Hill à la production, John Gaeta aux effets spéciaux mais aussi Owen Paterson aux décors, Kym Barrett aux costumes ou encore Zach Staenberg au montage. Une équipe à priori gagnante pour un projet diablement ambitieux. Car les Wachowski ne font rien comme tout le monde et n’entendent pas livrer un film pour enfants lambda. Au contraire : ils saisissent justement l’occasion pour proposer rien moins qu’une proposition de cinéma entièrement nouvelle, qui redéfinit le domaine du possible en matière d’esthétique et de montage.

"GO !"

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SPEED RACER

«  Nous avons toujours été étonnés de constater que peu de gens cherchaient à expérimenter dans le domaine du montage. Le montage repose sur une grammaire très directe et linéaire ; c’est comme une phrase qui commence par une majuscule et se termine par un point. Chaque « cut » est un point final. Et nous nous sommes dits que grâce aux ordinateurs nous avions maintenant la capacité de transcender ce vieux langage et de tenter une approche plus postmoderne, dans la lignée de ce que Joyce et d’autres écrivains postmodernes comme Rick Moody ont réalisé dans le domaine de la littérature, en étendant sa grammaire, ceci afin de refléter au mieux l’expérience que nous avions du monde. Notre expérience du monde ne se résume pas à des phrases avec une majuscule et un point, elle s’apparente à un flux constant de conscience et de connexions. Et nous nous sommes dit que ce serait formidable si nous parvenions à matérialiser ce flux à l’aide du montage au sein des séquences que nous créions, afin de refléter à l’écran la manière dont nous expérimentions le monde. Cela se prêtait particulièrement à une course ou à une épreuve sportive au cours de laquelle l’expérience, la mémoire, la stratégie, tout s’entremêle et tourbillonne de manière déconstruite, en dehors de la logique propre aux phrases dont la construction peut paraître artificielle. Et cela nous a amenés à penser que, comme nous travaillons à l’aide d’ordinateurs, nous pouvions nous affranchir de toute cette esthétique primitive directement liée à la dépendance aux caméras, puisque nous n’avions plus nécessairement besoin des caméras pour obtenir nos images. »

 

Lana Wachowski

La conséquence est simple : l’espace se compresse et les relations entre les personnages ne sont plus limitées par la topographie, les effets de montage les liant instantanément en fonction de l’émotion de la scène. Cette technique de montage que l’on rapprochera volontiers des « à-plats » de Picasso (la dimension cinétique en plus) opère également à un niveau temporel lors de certaines séquences : on pense notamment au discours que tient Royalton à Speed sur les pratiques douteuses du milieu de la course, discours qui signe la fin des illusions pour le pauvre héros. Au fur et à mesure que Royalton avance dans sa démonstration l’arrière plan évolue, se déforme et les images issues du passé finissent par envahir le présent, faisant coïncider narrateur et récit au sein du même plan. Enfin, toutes les techniques évoquées finiront par se superposer lors du climax final, miroir de la scène d’ouverture et véritable moment d’anthologie.

Lana Wachowski évoquait plus haut le cubisme et le pop art dans la liste des influences qui ont présidé à la fabrication de SPEED RACER. La technologie numérique développée pour l’occasion a, de fait, permis aux réalisateurs de retranscrire ces influences de manière totalement inédite dans le cadre d’un long-métrage. Dans ses portraits les plus célèbres, Picasso s’affranchissait du réalisme pour retranscrire, à plat, les différentes facettes de ses sujets ; dans SPEED RACER, les Wachowski effectuent un travail comparable sur l’espace et le temps, le tout dans le cadre d’un mouvement perpétuel, à l’aide des nouveaux procédés de montage qu’ils se sont créés. Plus de majuscule, plus de point final : les plans sont la plupart du temps liés, de manière organique, par un mouvement - voir les raccords physiquement impossibles entre les visages des différents coureurs lors de chaque épreuve :

On comprend mieux pourquoi les frangins ont choisi le cadre du film pour enfants pour expérimenter à tout-va. Car si les adultes, ceux dont l’esprit fonctionne avec des majuscules et des points, sont parfois réfractaires à la nouveauté et peinent à remettre en question ce qu’ils tiennent pour acquis, les enfants, eux, sont par nature ouverts à la découverte. Dès lors, quoi de mieux que de proposer à un public vierge de tout préjugé une œuvre par nature avant-gardiste ? Malheureusement, les cadres de la Warner ne sont plus des enfants depuis longtemps.

 

« Au départ, les gars de Warner Bros étaient enthousiastes à l’idée que nous produisions un film pour toute la famille. Et puis nous avons commencé à leur montrer ce sur quoi nous travaillions, et ils ont commencé à nous dire : “Oh mon Dieu... Vous êtes malades ?  Qu-est-ce que vous faites ? C’est le truc le plus dingue que j’ai jamais vu !” et on leur répondait “Mais oui, c’est justement pour ça qu’on le fait !”  »

 

Lana Wachowski

 

Réhabilitation :

L’accueil réservé à SPEED RACER lors de sa sortie fut, hélas, à l’image de la réaction des exécutifs de Warner Bros. Comme d’autres œuvres d’avant-garde avant lui, le film fut à la fois mal reçu par le public (moins de 100 millions de dollars de recettes pour un budget dépassant les 120) et la critique (39 % sur Rotten Tomatoes et une nomination aux Razzie Awards de 2009 dans la catégorie « pire prequel, remake, rip-off ou sequel »). Une profonde injustice qui mit (définitivement ?) fin à l’état de grâce dont bénéficiaient jusque-là les Wachowski. Raison de plus pour redécouvrir cette merveille (le Blu-ray est une tuerie cosmique, soit dit en passant) et de la ré-évaluer à l’aune de ce qu’elle représente, non seulement en termes de création pure, mais aussi de trip émotionnel et sensitif.

 

Car toutes les innovations décrites plus haut sont, dans SPEED RACER, au service exclusif du récit. Au fur et à mesure que celui-ci progresse, de la séquence inaugurale jusqu’au final époustouflant, la dimension volontiers enfantine du film fait peu à peu place à une émotion sincère et à un propos totalement lucide sur la place du créateur dans l’industrie (qu’il sera facile de lier à la situation des Wachos au sein du système hollywoodien) dont la pierre angulaire est le speech de Royalton évoqué plus haut. Le héros, dans son voyage initiatique, est alors confronté à un choix qui le révélera à lui-même en même temps qu’il le consacrera à la face du monde en tant qu’artiste authentique (comme lui dit sa mère incarnée de manière touchante par Susan Sarandon : "Ce que tu fais avec ta voiture, c'est de l'art"), de ceux qui restent fidèles à leurs valeurs envers et contre tout. Tout le propos du film se concentre lors de la dernière ligne droite de la course du Grand Prix final, dans une remontée fantastique au cours de laquelle le temps et l’espace se contractent et où Speed, confronté par la magie du montage à l’ensemble de ses choix passés et présents, opère la synthèse ultime qui lui permet de franchir en vainqueur la ligne d’arrivée. Cet incroyable morceau de bravoure, aboutissement d’un crescendo émotionnel soutenu par le score épique Giacchino et ses chœurs qui s’élèvent vers le ciel, confine visuellement à l’abstraction dans une explosion de couleurs qui n’est pas sans évoquer le vortex du final de 2001, L’ODYSSEE DE L’ESPACE.

 

Film familial et chef-d’œuvre expérimental, trip sensitif ultime et tourbillon émotionnel profondément sincère, SPEED RACER est une proposition de cinéma unique qui a repoussé les limites du possible en matière de langage cinématographique. Il serait donc temps de lui accorder la reconnaissance qu’il mérite et de se rendre compte de la place à part qu’occupent définitivement les Wachowski dans l’histoire du cinéma.

 

Par S.Convert

« Nous nous intéressions au cubisme, à Lichtenstein et au pop art, et nous voulions intégrer tout ça à l’esthétique cinématographique. »

 

Lana Wachowski

(...) il fallait l’exigence technique d’un duo de réalisateurs au sommet de leur art. Ce que sont évidemment les Wachos.