« Je ne voulais pas que ça ressemble au film typique « création du groupe culte » : ils se rencontrent, se séparent, puis Eazy décède. Ça aurait été trop simple, comme quelque chose qu’on peut trouver sur Google. Et si vous êtes un fan, vous savez déjà tout ça. Je voulais taper dans des thèmes qui transcendent un genre de musique, le groupe. Maintenant vous avez une meilleur idée du pourquoi NWA a créé ce type de musique. Ce n’était pas juste une bande de gamins grandes gueules qui causaient des problèmes. Il y avait d’autres facteurs. Bien sûr ils se sont amusés, mais vous avez un regard sur leurs motivations et le contexte. […] Il est très facile de rejeter ces gars parce qu’ils sont des rappeurs de la rue qui parlent de sujets à controverse. Mais quand vous expérimentez la fraternité et les liens familiaux qui les lient et les motivations derrière la musique, vous ne pouvez vous empêcher d’avoir un avis différent sur N.W.A. »

 

F.Gary Gray

Le rap au cinéma a de beaux restes. Les films traitant du mouvement musical se font certes rares, mais certains comme les excellents 8 Mile et Hutsle & Flow prouvent que Hollywood est enclin à mettre en avant la culture du rap en y mettant les moyens et l’envie. Le scénario de Straight Outta Compton a été proposé au réalisateur par Ice Cube. Dès lors il était légitime de se méfier d’un biopic se concentrant sur le groupe NWA, composé en partie de sa personne, surtout quand ce dernier est producteur avec Dr Dre. Tout comme le fait que F.Gary Gray à la réalisation (Braquage à l’italienne, Le Négociateur, Que justice soit faite, Be Cool...) n’était pas la chose la plus rassurante qui soit. Il aurait été facile de transformer le film en une énorme pub composée d’une vulgaire « sucess story » propice à mettre en avant Ice Cube et sa clique, le tout en tapant sur d’autres figures emblématiques du milieu au passé moins reluisant. Surprise ! A la place c’est bel et bien une orientation plus intimiste qui se déroule pendant presque 2h30. Car derrière le groupe culte il y a des hommes passionnés par ce qu’ils ont fait, et surtout des amis qui ont pris des chemins différents à l'arrivée.

Au lieu de cela, le scénario préfère jouer la carte de l’optimisme, même si certains protagonistes comme Suge Knight ne sont pas épargnés. Montré comme un véritable mafieux prêt à l’impardonnable, ces nombreuses scènes dressent le portrait d’un homme dangereux qui a engendré avec Dre un véritable monstre : Death Row. Le fameux label cofondé avec Dre est l’occasion d’apporter une pierre à l’édifice de sa caractérisation, celui-ci souhaitant par la suite s’affirmer en volant de ces propres ailes. Quand le véritable visage de son associé et de son label se révéleront, c’est tout un idéal (alors amorcé par l’arrivée de Tupac) qui s’effondre.

 

Les trois parcours principaux permettent de dresser des portraits à la fois touchants et justes, tout en exerçant une narration éclatée clair et limpide. Et même si Gray n’est pas Scorsese, l’aspect « fresque » de son métrage est clairement réussit. La durée importante du film n’est pas un problème, tant le tout est suffisamment bien rythmé et écrit, allant jusqu’à donner d’excellents seconds rôles à des acteurs confirmés. Paul Giamatti se révèle très bon dans la peau du manager Jerry Heller. Il est montré comme quelqu’un qui les a à la fois aidé et dépouillé. Pour autant sa représentation n’est jamais caricaturale, F.Gary gray s’étant basé sur son livre « Ruthless » pour dresser son portrait. Difficile de voir en cet homme un véritable passionné (c'est comme celà qu'il est presenté) ou un arnaqueur professionnel tant le film laisse des zones d’ombres sur cet aspect. Le casting est ainsi parfait, et évite le défilé de sosies sans saveur pour se concentrer sur les performances et les personnages en eux-mêmes. C’est particulièrement vrai pour Corey Hawkins : l’acteur est le moins « ressemblant » de la bande, mais bouffe littéralement l’écran à plusieurs reprises.

STRAIGHT

OUTTA

COMPTON

Techniquement très classique dans la forme mais maîtrisant bien son scope (beaucoup de personnages dans le cadre), disséminant qui plus-est ses rares mouvements de grue hors concert avec parcimonie, le tout en faisant preuve d’un sens du montage efficace et dynamique, Gray livre un travail appliqué qui fait honneur à son histoire. Il réussit à éviter le biopic trop didactique et livre un véritable objet de cinéma à la dramaturgie réussie. Ou comment des amis ont vu leurs liens fragilisés par les affres de la célébrité et ce que cela implique. En ce sens, le métrage se révèle efficace, tant il symbolise avec justesse les rapports entre les trois principaux concernés.

UN FILM DE F.Gary Gray
Avec : O'Shea Jackson Jr, Corey Hawkins, Jason Mitchell...
Durée : 2h27
Nationalité : Américaine

C’est donc les humains qui composent le groupe qui intéressent Gray et non leur succès. L’ascension de NWA occupe une partie infime du long métrage, car ce sont les fêlures causées par les ambitions artistiques qui font l’objet de toute l’attention des scénaristes. Ainsi, le succès fulgurant du premier album de Dre sera par exemple traité en ellipse, afin de mettre en avant la nostalgie de Eazy-E, qui par une accumulation de choix maladroits (et malheureusement de malchance) finira par voir son avenir artistique (et sa vie) tombé en morceau. Il est dommage de voir que les brouilles entre Dre et Eazy-E soient passées sous silence, tant elles auraient pu donner plus de consistance à la relation entre ces deux personnages.

Ainsi, l’influence de Dre et Cube à la production ne pose à aucun moment problème, car les personnages de Eazy-E, Heller et Knight sont traités sur un pied d’égalité. Le film n’a pas la prétention d’être une gloire à Dre ou Cube. Au contraire, le portrait qui est dressé des deux rappeurs cultes fait preuve d’une humilité bienvenue, le premier étant montré comme naïf et le deuxième radical, mais à chaque fois par soucis d’affirmation et d’ambition artistique. Il est cependant possible d’y voir le narcissisme d’artistes désireux de s’affirmer à travers des projets différents. Car c’est bel et bien l’amour de la musique qui transpire à travers les personnages. Il suffit d’un plan balayant la chambre de Andre Young pour montrer que Dre est avant tout un véritable passionné de musique. Ceci dit ce sont bien évidemment les problèmes d’argent qui vont diviser les amis. Les strass et les paillettes, mais à quel prix ?

 

Le film a aussi l’intelligence de ne pas tomber dans le vulgaire facile ou la représentation clichée d'une communauté. Ainsi, si on peut de prime abord penser que c’est du racisme primaire qui habite la police (même si c’est en partie le cas), il en est tout autre au final puisque c’est bien de ségrégation artistique dont il est question ici. Une des séquence du film peut d'ailleurs en témoigner lorsqu'un policier noir lance à un Jeremy Heller outré : « le rap n’est pas un art, vous perdez votre temps. Ils ressemblent à des membres d’un gang ». Ce harcèlement constant dont on fait preuve les jeunes de quartier à cette époque donna lieu à un des titres les plus connus du groupe : « Fuck Tha Police ». Lors d’une scène anthologique, NWA reprendra sur scène cette fameuse chanson malgré les avertissements des forces de l’ordre, ces derniers se frayant alors un chemin dans la foule afin d’appréhender les rappeurs sur scènes. Un élément au combien important dans la carrière du groupe tant ils ont fait naître certaines grosses frayeurs au sein de la censure en tout genre. Aujourd’hui leur histoire finit sur grand écran. Un groupe qui aura sorti deux albums seulement mais aura marqué l’histoire du rap, et de la musique au sens large.

Au final peut importe si le film marquera l’histoire du cinéma ou pas, il réussit son pari : raconter une histoire déjà connue de façon intéressante. Pour les gens qui ne connaissent pas l’histoire du groupe, c’est passionnant. Pour ceux qui connaissent l’histoire avant de rentrer dans la salle, ça l’est presque.

 

Et venant de Straight Outta Compton on n’en attendait franchement pas tant.

 

Par A.Portier