South Boston, 1975. La mafia italienne et James « Whitey » Bulger se disputent les territoires du fameux quartier. Un homme va tout chambouler. John Connolly, agent du FBI et ami d’enfance de Bulger, va proposer une alliance avec ce dernier afin d’éliminer la mafia concurrente. Cette histoire vraie qui impliqua un des plus grands hors la loi et fugitif de l’histoire des États-Unis a visiblement intéressé Hollywood. Rien de bien surprenant : le film de gangster a souvent eu la côte auprès du public, car il met en scène un culte de la décadence qui fascine. Ce sont des films qui parlent bien souvent du rêve américain, avec des personnages principaux qui partent de rien pour grimper les échelons avant de s’écrouler. Ce principe de "rise and fall" est un des aspects majeurs qui contribuent à leur succès. De la violence, du glamour, de l’argent, du drame…la formule a déjà largement fait ses preuves. Aussi quand Scott Cooper, réalisateur visiblement proche du genre "dramatique" (Crazy Heart et Les Brasiers de la Colère) s’attelle à un film sur James Bulger, on est bien évidemment curieux de voir le résultat. Le personnage de Bulger a déjà influencé Hollywood par le passé (le personnage de Jack Nicholson dans les Infiltrés en est une inspiration non cachée), mais c’est la première fois qu’il est adapté officiellement à l’écran. Sur papier, le sujet n’est pas particulièrement original, mais en y regardant de pus près, on se rend compte que Strictly Criminal est un film bien plus intéressant qu’il n’y paraît.

UN FILM DE SCOTT COOPER
Avec : Johnny Depp, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch... 
Durée : 2h02
Nationalité : Américaine

Ce qui frappe dans Striclly Criminal, c’est l’approche de Scott Cooper sur le genre. Pas une seule once de glamour dans cette histoire. Pas un seul personnage féminin qui va dans ce sens (au contraire, certaines se font tuer sans le moindre regret), une musique de Junkie XL totalement déprimante, une violence qui revient régulièrement et qui fait mal, on est bien loin des strass et paillettes en partie attendue dans ce genre d’histoire. Une orientation qui permet de se focaliser sur des enjeux plus resserrés et plus intimes. C’est un monde d’hommes qui est présenté au spectateur, les femmes ne faisant que passer de temps en temps dans cet univers qu’elles ne comprennent pas. La conclusion de chacun des arcs narratifs concernant les femmes sera ainsi constituée d’un sentiment déceptif, pour laisser place à ces hommes qui passent leur temps à mentir, tuer et négocier. L’ironie voudra d’ailleurs que l’actrice Sienna Miller, qui campe la petite amie de Bulger durant sa cavale, soit entièrement coupée du montage final. Afin de resserrer son histoire, le réalisateur a dû faire ce choix « horrible » selon ses propres termes. L’histoire dépasserait-elle la fiction ? Ce qui est sûr, c’est que le metteur en scène n’a pas oublié l’important : livrer un point de vue sur une histoire qui en méritait un. Cooper fait preuve d’un sens de la mise en scène imparable. Les scènes de dialogues sont extrêmement bien découpées et il met volontairement de la distance (ou pas) selon les enjeux de celles-ci, et surtout il montre un amour de la symétrie qui fait des merveilles avec le scope. À aucun moment on ne pense à Scorsese ou à un autre metteur en scène, tant le réalisateur se refuse à tout plan séquence en steadicam ou autres tics de mise en scène associés à ce genre. C’est une approche très sèche, qui joue sur de longs plans fixes lorsque la tension se fait plus grande, sur le hors champ, et qui n’hésite pas à faire couler le sang lors des nombreuses mises à morts. Couplé à une superbe photographie de Masanobu Takayanagi (Le Territoire des Loups, Warrior) l’ensemble respire l’amour du cinéma classique, l’époque ou les films ne se limitaient pas à une succession de gros plans.

Et qui dit cinéma dit personnages. Striclty Criminal en contient évidemment beaucoup, mais étant donné que le film se concentre sur une partie précise de la vie de Bulger, l’attention est portée principalement sur celui-ci et Connolly. Deux protagonistes qui jouent des rôles essentiels et qui sont diamétralement opposés.

Bulger est montré comme un homme de valeurs, qui aime ses amis et sa famille, mais qui reste imprévisible et bien évidemment dangereux. Dans sa première scène il explique les bonnes manières à un de ses associés. Dans la scène qui suit, c’est une toute autre facette qui est montrée. Un portrait qui évite tout manichéisme, mais qui n’oublie pas de montrer qu’avant toute chose James Bulger était bien comme le titre du film l’indique un criminel, que des vies étaient en jeu, et que ces vies ont été prises par des décisions et par des hommes. Quand la question « avez-vous déjà vu Bulger tuer ? » est posé à un de ses associés, toute réponse de sa part est inutile vu ce qui a précédé. Mettre des images sur les mots et non l’inverse, tel est le but du film de Cooper. Alors que tous les gangsters du film sont introduits face caméra, en gros plan, John Connelly est le seul qui se démarque grâce à la mise en scène, qui le présente de façon plus classique. Pourtant, il est celui qui va tout faire basculer. Connolly pensait bien faire à la base. Ses intentions sont légitimes et bonnes, mais plus le film avance et plus l’étau se resserre autour de lui. Ce qui intéresse Cooper c’est de montrer le dilemme de ce personnage coincé dans une opération dont il a perdu le contrôle depuis le début. Alors qu’il pense contrôler la situation, c’est la situation qui se joue de lui. Au final plus de mal que de bien sera fait. La frontière entre les deux est très fine, et les apparences sont trompeuses.

« Premièrement, je ne voulais absolument pas raconter une histoire de criminels qui étaient juste des gangsters ou des criminels qui étaient aussi humains. Je voulais raconter un film sur des humains qui étaient des criminels, et je pense qu’il y a une différence. Je ne voulais pas glorifier ou romancer « Whitey » Bulger. Je voulais raconter tout ça de façon très directe, en gardant constamment en tête qu’il y avait eu des victimes et leur famille, et c’était vraiment mon approche. »

 

Scott Cooper

« Je ne réfléchis pas en termes de genre. Je fais juste des drames humains et il se trouve qu’ils se passent dans ce monde, mais vous savez, la vérité est que nous vivons dans un monde très sombre et violent. Il est impossible d’ouvrir le journal et de ne pas voir ce qu’il se passe dans le monde, et aussi ici en Amérique. La violence nous a toujours entouré, et je ne fais que porter un miroir vers la vie… »

 

Scoot Cooper

C’est d’ailleurs ce qui sera au cœur du récit, qui se fait un malin plaisir à traiter des apparences en tout genre. Les nombreuses scènes de dîner sont ainsi des excuses pour les personnages qui veulent soutirer des informations, allant jusqu’à faire semblant d’être en colère, avant de rejoindre d’autres personnes qui font semblant d’être malade. Ces moments, pourtant censés être les plus honnêtes, donnent lieu à des enjeux bien plus compliqués et tragiques qu’il n’y parait dans leurs conclusions. Tous les personnages jouent double jeu dans Strictly Criminal. Tout le monde trompe tout le monde, ne laissant que de la place pour une issue forcément dramatique. Les trahisons sont évidemment monnaie courante dans le monde des gangsters, mais la dernière oeuvre de Scoot Cooper préfère jouer sur un tout autre terrain, celui de cet aspect en surface qui cache quelque chose de franchement moche. Les amis s’abattent ainsi entre eux d’une scène à l’autre alors que rien n’indiquait qu’un tel déferlement de violence aurait lieu. La fameuse scène de boite de nuit, grand classique du film de gangster, est ici une façade rapidement expédiée pour mettre en œuvre un assassinat. Le personnage de John Connolly est un pilier de cet aspect du métrage, étant donné qu’il passe le film à mentir, que ça soit à ses collègues, à sa femme ou à ses amis. C’est un jugement perpétuel qui est demandé au spectateur. Le film s’ouvre sur un gros plan sur un magnétophone, avant de couper sur un gros plan de face sur le visage d’un des hommes de main de Burlger disant à la caméra « je ne suis pas une balance ». Non seulement Cooper ouvre son film de manière inattendue (aucun plan large pour poser son décor), mais en plus il nous indique clairement que ces intervenants et leurs informations sont à prendre avec la plus grande des attentions. La seule scène d’interrogation qui sera filmée de manière classique sera celle avec Edgerton/Connolly, qui jugera cette fois le suspect. Sauf que la vérité est cette-fois dissimulée par les autorités, et se soldera par un mur. Seul le spectateur est détenteur de la vérité. Il est celui qui sait, qui peut se permettre de juger.

 

Johnny Depp lui-même est un catalyseur de cette thématique. L’acteur a passé une énorme partie de sa carrière à se déguiser, changeant radicalement de look de film en film. Il est un caméléon qui prend parfois d’énormes risques quant aux rôles choisis. Ici encore, il est grimé en gangster, la peau grasse et le crane dégarnie et les dents sales, avec des lentilles de contact. Sauf qu’a contrario de ses précédentes prestations déguisées, Depp la joue ici tout en retenue et suscite un malaise de tous les instants. On est bien loin de ses interprétations de Jack Sparrow, Charlie Mortdecai ou Charlie et la Chocolaterie. Alors que l’acteur s’était enfermé dans un rôle depuis des années, le voir prendre cette direction est à la fois étonnant et salvateur.

 

C’est bien pour ça que Strictly Criminal pourrait bien remettre sur les rails cet artiste dont la carrière a pris des détours pas toujours fameux. Ces dernières années n’ont pas été très tendre avec l’acteur, aussi on espère que le film de Scott Cooper sera l’occasion pour lui de se refaire une santé via des projets plus singuliers. Stricly Criminal, s’il n’est pas parfait (certains personnages sont un peu trop en retrait, le déroulement même de l’opération peut paraître confus) contient en son sein suffisamment de choses passionnantes et de promesses alléchantes pour non seulement passer un excellent moment, mais en plus revoir à la hausse un acteur qu’on croyait perdu.

 

En ce sens, Strictly Criminal est un film inespéré. Noël avant l'heure en quelque sorte. Merci Scott Cooper.

 

Par A.Portier

« J’ai rencontré beaucoup de personnes et plusieurs d’entre elles ont travaillé pour Bulger, en en voyant toutes les facettes. Je voulais montrer les facettes de cet homme, mais là encore, c’est du cinéma. Ce n’est pas un documentaire. Je ne pense pas que les gens vont au cinéma pour des faits, je pense qu’ils y vont pour la vérité psychologique, l’humanité qui en ressort et l’émotion. »

 

Scott Cooper

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