À travers son récit, Iñárritu décrit le fonctionnement d’un univers. Français, Américains, Anglais, Indiens, toutes les composantes de cet écosystème sont traitées de manière équitable et les relations entre les différentes factions et leur complexité évoquées à plusieurs reprises. Quand les Français pendent un Indien et écrivent « on est tous des sauvages », le message semble évident. L’homme est une bête qui n’a qu’un seul objectif : survivre. Quand on demande à Fitzgerald de se préoccuper de sa vie sa réponse est claire : « je n’ai pas de vie ». Celle-ci se résume à son seul travail qui consiste à tuer des animaux. Si le contexte historique a semble-t-il énormément intéressé Iñárritu, THE REVENANT n’en demeure pas moins un pur produit de divertissement, un film d’aventure teinté de spiritualisme qui porte en lui les thèmes chers au réalisateur (la question de l’héritage notamment), le tout shooté dans un scope magnifique. Une épopée sur la survie, la foi et le deuil plus que sur la vengeance elle-même. Le deuil, thème qui renvoi au passage à... GRAVITY de Cuarón (puisqu’on vous dit que les deux cinéastes empruntent des trajectoires comparables !). Pas étonnant de la part de Iñárritu qui a perdu un de ses fils peu après sa naissance. Et puis, surtout, dans THE REVENANT la narration passe par l’image et non les dialogues, ce qui par les temps qui courent mérite d’être salué. DiCaprio hérite ainsi d’un rôle quasi-muet pendant plus de la moitié du film.

UN FILM DE ALEJANDRO G.IÑÁRRITU
Avec : Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson...
Durée : 2h36
Nationalité : Américaine

L’acteur, encore une fois formidable (tout comme Tom Hardy au passage), livre une interprétation éminemment physique totalement raccord avec le projet du réalisateur. Un parti-pris auquel on adhérera ou pas, mais qui fait de THE REVENANT un objet filmique singulier qui vaut le détour malgré ses défauts. Car si le spectateur doit lui aussi faire son deuil, celui du chef-d’œuvre vanté par la presse un peu partout, qu’on ne s’y trompe pas : il FAUT voir le film de Iñárritu.

 

Par A.Portier

Depuis BIRDMAN Alejandro González Iñárritu semble avoir opéré un virage technique à cent quatre-vingts degrés. Tout en restant focalisé sur l’humain, le réalisateur est passé par une profonde remise en question de la manière de mettre en scène ses histoires. Tournage très long et mouvementé, implication totale des acteurs dans un environnement qui plus est cent pour cent naturel, dépassement de budget, la genèse de THE REVENANT a fait parler d’elle. Douze nominations aux oscars plus tard, le nouveau métrage du réalisateur de AMOURS CHIENNES arrive enfin dans les salles obscures françaises, d’ores et déjà auréolé d’une réputation plus que flatteuse. Pour le cinéaste, THE REVENANT marque une nouvelle rupture, dans le sens où il semble s’agir là de son œuvre la plus ouvertement commerciale, entre ses têtes d’affiche de luxe, son pitch direct et moins connoté « film d’auteur » qui renvoie à la tradition du western et ses scènes d’action (par Iñárritu ça fait drôle dit comme ça)…. On est loin de BABEL ou BIUTIFUL. Pourtant, THE REVENANT est un film qui, on le verra, est tout aussi personnel que ses anciens travaux. Ce qui ne l’empêche pas d’être en premier lieu un film d’aventure pur et dur.

Car l’objectif numéro un de Iñárritu sur THE REVENANT est d’impliquer le spectateur dans une histoire de survie et de vengeance de la façon la plus physique possible. BIRDMAN étant passé par là il y a un an, c’est une nouvelle fois par le biais de plans-séquences qu’il raconte le parcours de Hugh Glass, trappeur laissé pour mort par un de ses collègues (Fitzgerald, joué par Tom Hardy), également responsable du meurtre de son fils. En basant son approche sur ces longues prises et une musique très discrète, Iñárritu rend son univers palpable (sur certaines scènes de dialogues la caméra semble flotter tel un fantôme, comme si le revenant n’était autre que le spectateur), crédible mais surtout très viscéral ; les blessures font mal, chaque action qui demande un véritable effort physique se ressent à l’écran, et la construction des scènes sur la longueur transforme le film en véritable expérience sensorielle. Surtout, si l’utilisation du grand angle peut lasser à la longue, elle permet au cinéaste de mettre en évidence des détails cruciaux, tel un clignement d’œil qui se révélera fatal pour un des personnages. Cette mise en scène, à la fois démonstrative et incroyablement immersive, n’est pas sans rappeler un autre réalisateur mexicain qui lui aussi a fait de ce procédé sa signature : Alfonso Cuarón. Depuis LES FILS DE L’HOMME, le cinéaste avait également opéré un changement stylistique radical. Sauf que, a contrario du réalisateur de GRAVITY, Iñárritu a peut-être eu les yeux plus gros que le ventre. Avec ses deux heures trente au compteur, THE REVENANT est un (trop?) gros morceau. Là où GRAVITY consistait en une expérience tout aussi physique mais concentrée sur une durée très réduite, THE REVENANT prend le risque d’étirer son récit au détriment du rythme. De ce point de vue-là, les deux films sont donc très différents : d’un côté un grand huit émotionnel agissant tel une décharge d’adrénaline, de l’autre ce qui s’apparente à une lente agonie (le film s’ouvre et se ferme sur une respiration). L’appréciation du spectateur sera donc fonction de son degré d’adhésion à l’ambiance du film, point sur lequel Iñárritu a beaucoup travaillé. Donner corps à leur univers en soulignant la pureté de chacun de ses éléments, tel semble être le but que se sont fixés le réalisateur et son chef-opérateur Emmanuel Lubezki (qui a travaillé sur... GRAVITY et LES FILS DE L’HOMME), allant jusqu’à tourner en lumière naturelle (ce qui, contrairement à ce que d’aucun pourrait penser, représente un travail considérable). En résulte un film d’une beauté incroyable qui multiplie les panoramas grandioses et les séquences marquantes par le simple biais de l’image. Du cinéma, du vrai, qui contient de plus quelques rares séquences d’action incroyables (l’attaque de l’ours est d’une violence assez inouïe).

THE REVENANT a cependant les défauts de ses qualités. Certes, la volonté de raconter une histoire simple est louable tant elle se fait rare de nos jours. Mais, en l’occurrence, le manque de substance à l’œuvre peut s’avérer problématique. Les passages oniriques qui instillent çà et là un sous-texte mystique donnent au film une touche de spiritualité bienvenue, mais ces séquences sont peu nombreuses, assez abstraites et parfois bien trop brèves pour fonctionner complètement au premier visionnage. Pourtant les images qui les composent sont assurément de fantastiques tableaux qui dressent un portrait de l’homme assez peu valorisant. Fitzgerald est par exemple remplacé lors d’un contre-champ par une montagne de crânes d’animaux, évoquant le peu d’intérêt que ce dernier porte à la nature. Glass, lui, sera constamment sauvé par cette dernière, et c’est après avoir passé une nuit dans une carcasse qu’il retrouvera toutes ses forces. Surtout, c’est lors d’une sublime scène onirique qu’il tentera de faire le deuil de son fils, en vain. La dualité entre Hugh Glass et Fitzgerald est un des piliers du récit. Le premier est ainsi en communion avec la nature, connaissant son environnement sur le bout des doigts et éprouvant du respect pour les aborigènes, tandis que le second les méprise (pour une raison bien précise) et ne pense qu’à s’enrichir en s’octroyant une parcelle de terre. Ce n’est pas un hasard si la respiration de Glass se superpose à un plan aérien sur des nuages, coupé par un plan sur la fumée... de la pipe de Fitzegerald. Dans cet environnement hostile, Dieu n’existe pas. Le personnage de Tom Hardy raconte l’histoire de la rencontre entre son père et Dieu en pleine forêt, Dieu s’incarnant en un écureuil aussitôt abattu et mangé. Seul le prédateur et la proie existent aux yeux de Fitzgerald. Pour Glass, Dieu est un concept flou mais plus profond. La notion de foi tient une place prépondérante dans le film, et c’est celle de Hugh Glass qui est remise en question. L’église est détruite, la cloche ne fait aucun bruit, les peintures montrent des atrocités…L’athéisme semble être la seule voie possible, et pourtant c’est bien en embrassant le concept de Dieu que Glass parvient à faire son deuil - même si l’ambiguïté du dernier plan laisse planer le doute. Le côté « poseur », très Terrence Malick (en moins lourd et sentencieux tout de même, la voix-off étant moins présente), pourra en agacer certains. Cet aspect, pas assez poussé ou trop présent, est définitivement un point du métrage qui fera débat.

Sur la mort de son fils :

J’avais l’impression que les docteurs ne m’en avaient pas parlé assez tôt, et qu’ils n’avaient pas fait ce qu’il fallait pour le sauver. Les causes de la mort de mon fils sont très compliquées. Quand j’ai commencé à m’y intéresser, je me suis mis à élaborer des plans, à imaginer comment je pourrais faire du mal à ces personnes. Soudain je me suis rendu compte que rien ne ramènerait mon enfant à la vie […] Et je suis allé de l’avant. Je devais trouver un moyen de passer à autre chose. Si vous ne le faites pas, vous devenez fou.

 

Alejandro Iñárritu