L'intérêt de la filmographie de la réalisatrice, véritable passionnée cinéphile de 45 ans, repose dans sa diversité : du "conte Persan" nommé Poulet aux prunes au rythme souvent calme du thriller hollywoodien jubilatoire que peut être The voices.

Film hors-norme :
Ce (quasi-premier) film Hollywoodien n'est peut-être pas juste un film de genre, drôle et flippant. On peut le lire d'une tout autre manière comme le simple fait de voir la révolte d'un personnage dans un monde faussement parfait (à l'instar de l'héroïne de Persépolis qui voyait les désillusions de la révolution Iranienne et qui finissait par se révolter). Un monde très propre sur lui mais qui s’évertue peut-être à cacher sa vraie nature.
On peut effectivement noter la présence d'une forme d'humour grandissante depuis ses derniers films. Elle n'était pour ainsi dire que par "pointes" dans ses deux premiers mais dans The Voices, celle-ci finit par quasiment atteindre une véritable forme d'apothéose.

"(...) Je pense que les gens sans humour sont bêtes, c'est important de rire. C'est pour ça que j'aime l'humour dans mes films, le rire ce n'est pas comme la tristesse, ce n'est pas universel. Quelque chose peut faire rire une personne et pas une autre alors quand on arrive à faire rire les gens ensemble, je trouve ça génial. Je suis également très protectrice avec les acteurs, ce sont des gens très sensibles, souvent sujet au rejet alors quand ils sont sur le plateau, j'ai tendance à avoir une attitude protectrice."

 

Marjane Satrapi

Marjane Satrapi ne se revendique pourtant pas comme étant une artiste politique, elle délivre avant tout un point de vue personnel.
Le film est bien un mélange de genres fascinant, à mi-chemin entre comédie rose bonbon et thriller pur, dur et trash. Ryan Reynolds est par ailleurs grandiose ! Grâce à Satrapi, The Voices lui permet de prouver l'étendu de son talent caché dans ce rôle candide et presque enfantin sur lequel il est parvenu à improviser. L’anecdote dit qu‘il s'est tellement investi qu'il a envoyé lui-même sa proposition de doublage, de manière anonyme (celui du chat, du chien et des autres animaux s'exprimant dans sa tête) à la réalisatrice.

Un  style précis et unique :
Après les succès critique et publique de Persepolis et Poulet aux Prunes, il n'aura pas fallu longtemps à certains producteurs américains pour que ceux-ci ne cherchent à s'accaparer le talent unique de la jeune réalisatrice Iranienne. Satarapi dit-même avoir refusé de participer à plusieurs projets comme Maléfique avec Angelina Jolie : "
On m’avait approchée pour Maléfique avec Angelina Jolie. Mais je ne paierai jamais 10€ pour aller voir ça au ciné. Avec The Voices, j’étais face à un projet indépendant, à faible coût, qui m’offrait une vraie liberté". De plus, elle ne souhaitait pas pour The Voices d’un acteur principal qui soit forcément bankable.

 

Son style est même visible dans la musique ! Dans aucunes de ses oeuvres celle-ci n'est trop présente ou ne dicte de manière trop appuyé les émotions au spectateur. C'est une travailleuse très précise, perfectionniste et patiente. L’autre anecdote sur The Voices dit qu‘elle a filmé pendant des heures les animaux en attendant qu‘une “interaction“ entre eux finisse par arriver. Elle a aussi tenu à tourner sans fonds verts, privilégiant une technique d'SFX à "l'ancienne".

UN FILM DE Marjane Satrapi
Avec : Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick...
Durée : 1h49
Nationalité : Américaine, Allemande

The Voices est en réalité un vrai petit condensé de tous ces éléments que la réalisatrice affectionne. Ici, elle finit par littéralement les pousser au maximum, que ce soit dans l‘humour noir ou dans cette façon de jouer avec le pur gore. Un peu comme lorsque le personnage interpreté par Mathieu Amalric dans Poulet aux prunes s'imagine réaliser un suicide "classique" en se logeant une balle dans la tête.

Chaque plan est une peinture :

On sent dans l'univers graphique de The Voices les talents de dessinatrice propre à la réalisatrice. Ses trois films ont par ailleurs des couleurs bien particulières qui finissent par les mettre dans des cases précises : le noir et blanc entre pays sombre et touche d'espoir onirique pour Persepolis, verdâtre un peu glauque pour Poulet aux prunes et enfin rose bonbon et couleurs flashy pour l'univers presque trop parfait du début de The Voices. C'est toujours un style très expressif.
Satrapi a donc bel et bien son propre style, prometteur et recherché, qu'elle développait déjà en tant que scénariste et dessinatrice de BD. Elle qualifie son film de transgenre, hybride comme l'est la vie, entre poésie, humour et horreur. Et on ne peut que souligner l'intelligence de ce propos: comme le dit Astier, une comédie peut très bien avoir une part tragique (et inversement).
On sent dans The Voices toute cette influence graphique propre à Satrapi (ex-peintre et dessinatrice) qui a réussi à développer son art populaire : "chaque plan est un tableau", aime-t-elle à dire.

Ainsi Marjane Satrapi a réussi pour sa première réalisation seule (après deux films avec Vincent Paronnaud) le pari de l'oeuvre
à la fois personnel et adapté aux codes hollywoodiens. À faire un film original et différent de son oeuvre précédente (qui était également différent de son prédécesseur). A la fois dans son univers et avec certains codes propre à Hollywood, elle est parvenue à faire ce qu'elle aime tout en continuant à plaire à un plus large public.

Après une autobiographie animée de sa jeunesse à Téhéran, une comédie dramatique et un thriller comique; Marjane Satrapi a encore de nombreux projets variés et différents qui l‘attende: un film de "super-héros alcooliques et désoeuvrés" (puisque, selon elle, quand on a tout ce qu'on veut, comme Dean Martin, on finit par déprimer), une "vraie comédie musicale" et un "vrai film d'action".

 

On a encore de belles années devant nous pour en profiter !

 

Par L.Godart

The

Voices

Le sang-neuf de

Marjane Satrapi