Robert Zemeckis aime les histoires incroyables. Le réalisateur de la trilogie Retour Vers le Futur a toujours eu une attirance envers les destins hors du commun. Car si le metteur en scène s’est montré à l’aise dans bien des domaines, il a constamment fait preuve d’un amour certains pour ses personnages. Qu’il s’agisse d’un homme échoué sur une île, d’un autiste qui a vécu des moments historiques de très près, d’un pilote d’avion alcoolique qui sauve une centaine de vies, ou d’un supposé héros qui révèle ses faiblesses, Zemeckis met sans cesse un point d’honneur à traiter le système humain dans sa complexité la plus touchante et intime, mais toujours en passant par le prisme de « l'Extraordinaire ». Et avec un sujet comme celui de The Walk, il n y a rien d’étonnant à voir le metteur en scène s’intéresser au destin de Philipe Petit, ce célèbre funambule qui accrocha son fil entre les tours jumelles du World Trade Center en 1974.

 

Un personnage à priori banal, au destin encore une fois exceptionnel.

UN FILM DE ROBERT ZEMECKIS
Avec : Joseph Gordon Lewitt, Ben Kingsley, Charlotte Le Bon...
Durée : 2h03
Nationalité : Américaine

Se tenant debout en haut de la statue de la liberté, Joseph Gordon Levitt s’adresse directement au spectateur, lui narrant son histoire en partie en voix-off et quelques fois face caméra. Un parti pris narratif qui était déjà présent en 1994 lorsque Forrest Gump racontait son histoire sur un banc public à divers personnages. Sauf que le procédé se révèle ici omniprésent et malheureusement plus lourd ! Tout comme Spielberg, Zemeckis fait parti de ces auteurs qui font toujours preuve d’un solide sens de la mise en scène. Qu'il s'agisse de plans séquences plus ou moins longs, de mouvements de caméra virtuoses impossibles à réaliser, ou tout simplement des scènes de dialogues ciselées avec précision, chaque film de ces réalisateurs regorge d'idées de mise en scène. Ils sont pour ainsi dire, l’ancien Hollywood qui persiste dans un système qui tend au conformisme. Et en réalité, il y a un peu de tout ça dans The Walk. C’est malheureusement la raison pour laquelle le parti pris de narration ne marche que partiellement ici. Par le simple biais de l’image, Zemeckis fait parti de ces metteurs en scènes qui arrivent à faire passer énormément de choses (notamment par le biais de symboles forts). Alors quand pendant deux heures une voix-off revient régulièrement pour expliquer les tenants et aboutissements ainsi que les pensées du personnage, la redondance pointe à un moment le bout de son nez. Et l'on est d'autant plus surpris de voir que Zemeckis ne s'en tire pas aussi bien que sur ces précédentes oeuvres. Ce choix narratif est par ailleurs similaire à celui du documentaire The Man on a Wire, dans lequel les nombreux intervenants venaient expliquer leur point de vue sur l’histoire de Philippe Petit. Dans le cadre d’un long métrage, le procédé de la voix-off est tout à fait possible et peut tout naturellement venir s’inscrire dans la logique d’une histoire ambitieuse. Celle-ci peut rajouter de l’importance à la narration, mais peut également s’avérer particulièrement ennuyante si elle s'avère être mal employée ou distillée.

Si certains se dévoilent et s’affirment dans l’action de façon naturelle (la peur du vide pour l’un, le côté beau parleur de l’autre pour persuader quelqu’un), d’autres membres du groupe au potentiel fort se retrouvent étrangement écartés. On pense au personnage de Julia (Charlotte Lebon), qui dans le documentaire est montrée comme une figure plus intéressante et complexe que son homologue cinématographique. Sa dévotion à Petit et la complexité que peut avoir une femme qui a suivi tout une partie de sa vie un homme sans se sentir complètement aimée et sans avoir de but, n’est ici qu’effleurée et évoquée dans une ultime scène à la fois sobre et pourtant terriblement touchante. Chaque protagoniste à ainsi le droit à sa séquence qui le met vraiment en avant afin de laisser plus de place à Petit. Heureusement, un des atouts majeurs du film est d'avoir choisi de mettre au premier plan le personnage de Rudy Omankowsky (Ben Kingsley) dans la première partie, alors que celui-ci est pourtant pratiquement absent du documentaire. En faisant de Rudy un père de substitution pour Petit, Zemeckis vient offrir un peu plus de cœur à son film, tout en traitant d'avantage l’ascension de Petit en tant que funambule.

« Au début, quand j’ai commencé à exposer les grandes idées de l’histoire, je me suis dis « merde, comment les spectateur vont savoir….». Parce que le fait est que Philipe me raconterait ses aventures, et c’est un excellent narrateur, et je me disais que c’était vraiment super. Mais comment le transposer à l’écran ? J’ai réalisé que je voulais que cet homme raconte l’histoire comme si il me la racontait en plein dîner. […] Est-ce qu’on utilise un vieille objet via lequel il raconte son histoire à un enfant ou quelque chose comme ça ? Ou comme dans Amadeus ? Un confessionnal ? Ou bien comme Forrest Gump, dans lequel il raconte son histoire sur le banc d’un parc ? En cette période d’iChat et Youtube, et toutes les télés réalités que tout le monde regarde, c’est une convention à laquelle tout le monde est habitué : que quelqu’un vous raconte l’histoire face caméra. »

 

Robert Zemeckis

La narration de The Walk est ainsi schizophrène, naviguant entre le film de braquage classique, le biopic didactique (mais pas trop), et la démonstration technique lors de rares séquences de voltige impressionnantes. Coincé entre le documentaire et le potentiel indéniablement cinématographique de son histoire (au passage rehaussée par une 3D convaincante), le métrage navigue entre le grand film qu’il pourrait être et l’intention de vouloir a tout prix coller au style de Man on a Wire. Pourtant, le réalisateur avait le projet en tête depuis presque dix ans, bien avant la mise en chantier du fameux doc. Un exercice d’équilibriste pas forcément évident et pas totalement réussi malgré les qualités évidentes du film. Zemeckis a toujours été ce réalisateur de films populaires qui ont un supplément d’âme qui le hisse forcément au dessus du tout venant.

 

Mais cela n’empêche pas The Walk de ne marcher que par intermittence.

 

Le travail à accomplir pour Zemeckis était de transposer l’histoire de Petit en un véritable conte sur grand écran. D’intervenants du documentaire, les différents protagonistes devaient muter en véritables figures cinématographiques. Si le caractère ludique de l’histoire de The Walk est indéniable, les personnages ne sont que fonctionnels et ne font que graviter autour de Petit. La dynamique qui habite le groupe est néanmoins réussie, à travers des échanges et des situations crédibles qui sonnent juste. À ce titre, le film justifie l’accent français de Joseph Gordon Levitt (impressionnant) et le fait qu’il parle anglais avec ses collègues français via une pirouette scénaristique plus ou moins passable. On se demande bien ce que réserve les doubleurs de la version française pour contrer ceci d'ailleurs.

On sent vraiment l’amour de Zemeckis pour ce personnage qu’il n’hésite pas à montrer malgré tout comme arrogant et égoïste, tout en traitant de ses dilemmes et remises en question. L’ambition peut parfois être dévorante, et dans ce cas précis ce sont toutes les relations qui en pâtissent. Chez Zemeckis, l’attention a toujours été portée sur le personnage principal. En prenant le parti pris de se concentrer sur Petit et de reléguer les autres personnages à des fonctions, Zemeckis fait à la fois un pas en avant et un pas en arrière. Dans le cadre d’un « caper movie » (film de braquage dont The Walk reprend la structure), cela peut être un peu plus problématique, étant donné le caractère solidaire du genre, même si le film de braquage reste bien souvent façonné à travers des archétypes.

« Un mémoire est intéressant à lire, et un documentaire est intéressant à regarder parce que vous voyez les gens parler de leurs expériences et des autres personnes qui étaient là. Mais ce qu’aucun des deux ne peut faire c’est de balancer le spectateur avec Philipe sur ce fil. C’est l’essence même du cinéma pour moi : créer ce type de spectacle pour les spectateurs qu’on ne peut avoir via les autres mediums. »

 

Robert Zemeckis

 

Bien évidemment, parler de The Walk sans évoquer sa scène de funambulisme serait un comble. Par le passé, Zemeckis a démontré qu’il était un excellent technicien. Adepte du plan impossible à filmer en live, il reste pourtant un metteur en scène surprenant, capable de filmer un crash d’avion pendant presque dix minutes seulement en se focalisant sur un cockpit. Son choix de mise en scène sur The Walk combine son style à la fois tape à l’œil du Noël de Scrooge à la sobriété de Flight. Si les plans similaires au Pôle Express sont présents lors de ces scènes, ils sont cependant en minorité comparés au reste. Réalisé sur un fond vert, le fameux climax des tours jumelles réussi cependant le pari de ne jamais sonner faux, grâce à une mise en scène qui sait à la fois se montrer aérienne et sensorielle. Les gros plans et autres inserts sont ainsi dispersés de façon à ce que le suspense et la poésie qui émanent de ce long morceau de bravoure ne s’entrechoquent jamais. À partir de là, il est étonnant de voir que Zemeckis continue d’effectuer des va et viens avec Philipe Petit sur son fil et celui qui nous raconte l’histoire du haut de sa statue de la liberté. Ce climax est l’accomplissement du rêve du personnage principal, et on comprend complètement que ses différents états psychologiques soient transmis au spectateur. Pourtant c’est justement ce moment bien particulier qui se devait d'être le moins bavard possible. Quand en plein milieu de son parcours, Petit s’agenouille pour saluer ses amis qui l’ont tant aidé à accomplir cet exploit, la voix-off intervient une nouvelle fois pour nous expliquer l’action accomplie ! Un besoin de sur-explication qui est visiblement devenu monnaie courante dans le paysage cinématographique actuel, et qui témoigne d’une peur des studios et des réalisateurs. Le public serait-il devenu si bête ? Le procédé n’est pas nouveau chez Zemeckis pourtant, mais c’est peut être la première fois ici qu’il dérange vraiment. Par le passé, le réalisateur a prouvé qu’il pouvait tout à fait s’en servir dans un but purement ludique ou cathartique. En 2013, Denzel Washington confessait d’un tribunal à une prison via un raccord invisible. S’ensuivait un discours en plan séquence qui montrait la voie au spectateur : "jugez cet homme". En une scène Zemeckis démontrait encore une fois que c’est par la parole que ses personnages s’expriment le plus, comme si toutes les actions effectuées avant n’étaient qu’un brouillard cachant une terrible vérité (voir La Légende de Beowulf, qui illustre parfaitement ce propos).

Ce besoin pour les personnages principaux chez Zemeckis de s’exprimer, de livrer leurs histoires, fait partie intégrante de son cinéma depuis un moment. Mais là où Flight s’en servait dans un but cathartique et de façon très rare (rendent ce moment bien plus touchant) The Walk préfère jouer la carte du conte moderne, sans véritable plus value, et de façon envahissante, créant une distance vis à vis des événements. C'est particulièrement dommageable surtout lorsque l'on repense à cette fameuse scène muette inattendue ou trois personnages se font face. Et sans aucun dialogues ni voix-off, c’est toute une palette d’émotions qui passe à travers les regards et la mise en scène. En l’espace d’un champ/contre champ et d’un insert, Zemeckis parvient à remettre en question tout ce qu’on savait sur Philipe Petit, en plus de creuser un peu plus la thématique de l’homme prêt à tout pour vivre ses rêves, quitte à commettre l’irréparable. 

Contre toute attente, cette séquence reste probablement la plus belle scène du film.

 

C'est dans ces moments là que The Walk marche le mieux : en racontant la dévotion de l'homme à son art à travers une mise en scène épuré (cf l'intro du premier Retour vers le futur). Comme quoi pas besoin de se compliquer la vie pour être heureux. En témoigne cette dernière réplique très sobre mais parfaitement exécutée, qui résume bien encore une fois, une des thématiques du cinéma de Zemeckis : l’importance de l’héritage. En un plan et une ligne de dialogue, un hommage très touchant est rendu à l’Amérique, laissant le film sur une note mélancolique inattendue et pourtant tellement cohérente avec ce que fait le metteur en scène depuis ses débuts. La marque d’un auteur, qui s’il n’est pas au top de sa forme avec cette dernière proposition, n’en reste pas moins un cinéaste toujours intéressant après plus de 30 ans de carrière.

 

Et "nom de Zeus", dieu sait que beaucoup doivent l’envier !

 

 

En complément de notre avis, nous vous proposons le fameux documentaire Man on a Wire disponible ICI (majoritairement en anglais).