MAD MAX

FURY ROAD

MoviesCloseUp Goes Mad !

Le moins que l’on puisse dire c’est que Mad Max : Fury Road s’est fait attendre ! Car ce fût bel et bien un véritable parcours du combattant lorsque l’on prête attention à la genèse de ce nouvel opus. La rumeur d’un nouveau volet remonte à 1996 (!), année pendant laquelle on entend au même moment qu’une série télé avec Bruce Campbell dans le rôle-titre serait produite. Les treize années qui suivirent furent l’occasion pour les prochains projets de redémarrer, puis de retomber au point mort à chaque fois par le biais de rumeurs plus ou moins fondées : Possible retour de Tina Turner en 98, un Max qui deviendrait un simple caméo, un tournage en 2003 qui tombera à l’eau à cause de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines (les assurances fermant tous les financements), un possible film mais cette fois en animation...La liste est quasi longue comme le bras et pourtant en Juillet 2012, George Miller et toute son équipe donnent (enfin) le clap de départ pour la mise en chantier de Mad Max : Fury Road en Namibie. Six mois de tournage, une post-production incroyablement longue, de nouvelles prises de vue qui s’effectuent par la suite…Et surtout, un nouvel acteur dans le rôle de Max en la présence de Tom Hardy. La nouvelle fait l’effet d’un choc chez les fans. Quand finalement la première bande annonce tombe en été 2014. Les images s’avère être stupéfiantes, la direction artistique et l’orientation rappellent grandement Mad Max 2 : Le défi. Miller promet ainsi : « la poursuite finale du deuxième volet mais étalée sur quasi 2h de film ».

 

L’heure est donc au verdict à commencer par l’orientation de ce nouvel opus qui parvient à renouer avec les origines de la saga, tout en y injectant du sang neuf.

« Si vous voulez faire ce que vous avez fait il y a 30 ans, il faut que ça soit unique. C’est comme visiter une vieille ville mais à travers un nouveau regard. Tout a changé en 30 ans : le cinéma a changé et la technologie a changé. Donc il y avait une opportunité de faire un mélange de tout ça. Mad Max 2 : Le Défi avait 1200 plans, celui-là en a 2700 et n’est pas excessivement plus long. Le cinéma devient plus rapide par le biais des publicités et des clips vidéo. C’est un véritable langage et nous lisons vite désormais. C’était également une chance d’aller dans un monde plus concret. Ayant fait deux films d’animation et un film avec un cochon qui parle, ce nouveau monde « digital » était vraiment intéressant. »

 

George Miller

S’il y a bien quelque chose qu’il faut admettre, c’est que Miller a bien évolué et son cinéma avec lui. Son passage par la case « film d’animation » avec les deux Happy Feet n’y est certainement pas pour rien. Ainsi, une première chose qui vient radicalement trancher avec les anciens volets, c’est le visuel et l’approche de la mise en scène de Miller, qui ne sont évidemment plus les même.

De longs plans en grand angle ont désormais laissés place à une grammaire cinématographique différente, plus axée sur l’hystérie dans l’action, qui se manifeste à l’écran par un montage/découpage beaucoup plus rapide, avec en plus une multiplication de plans qui doivent cohabiter dans un même mouvement. La bonne nouvelle c’est que Miller fait partie de ses réalisateurs qui arrivent à gérer ce parti pris sans perdre le spectateur en cours de route, par le biais de choix de plans et d’axes judicieux, ainsi qu’un découpage qui sait faire « respirer » l’action et ce, même quand elle est frénétique. L’approche du « Genre » par Miller et la technologie qui est désormais sienne lui permettent des folies qui, à une époque aurait été inimaginables. Pour autant, à l’image de réalisateurs comme Robert Zemeckis, Miller reste très terre à terre quand il s’agit de réaliser les films live malgré sa récente expérience dans l’animation. Dans Fury Road, pas de plans séquence improbables ou la caméra finirait par se glisser entre les roues des voitures. Tout comme Zemeckis qui dans Flight, préfère faire vivre et ressentir au spectateur un crash d’avion de l’intérieur, tout en refusant le spectaculaire « gratuit » (alors que L’étrange Noel de Scrooge, Le Pôle Express ou encore Beowulf étaient des « nids » à plans séquences misant à fond sur la carte du grandiose), Miller décide lui aussi de filmer son film à hauteur d’homme, préférant l’efficacité à l’esbroufe en s’appuyant sur un montage et un sens du cadre imparable. Oui, Fury Road est clairement un film de son époque, que cela soit dans sa mise en scène, son montage, sa musique aux relents "Zimmerien"…Sans oublier la présence du numérique et des fonds verts sur certains plans, ces mêmes plans typiquement pensés pour la version 3D (dont un d’un goût très douteux qui conclut malheureusement la cascade finale).

Nous sommes donc bien loin d’un « produit » fait et façonné quasi-majoritairement « en dur » ou pour ne pas dire, « à l’ancienne » comme à l’époque des premiers volets. Mais plutôt d’un film dans lequel pratiquement toutes les images, réalisées quand même à la base en live, ont étés retouchés en post production, que cela soit au niveau des décors, des cascades, ou d’autres effets visuels en tout genre. Depuis Mad Max 3, c’est tout un système qui a changé. Des réalisateurs comme Michael Bay ou Paul Grengrass sont passés par là, influençant indirectement la mise en scène des blockbusters d’aujourd’hui, et Fury Road n’échappe pas à la règle (cf interview de Miller).

(Ci-dessus, un exemple de compositing effectué sur le film)

Pour autant la proposition narrative de ce quatrième volet fait presque figure d’exception dans le paysage cinématographique actuel. Ainsi, pas de flash-backs explicatifs, pas de sur-explication des tenants et aboutissements ou des motivations de chacun. La caractérisation et le développement des personnages se fera donc soit dans l’Action, avec des changements de comportement et des décisions qui se feront aux travers des nombreux morceaux de bravoures qui parsèment le film (la relation Furiosa/Max se décoince via ces scènes après leur rencontre), soit aux travers d’indices laissés au spectateur ; une ligne de dialogue qui indique une motivation et creuse le background d’un personnage quand par exemple Furiosa lance à Immortan Joe à la fin « tu te rappelles de moi ? ». C’est tout le rapport entre ces deux personnages qui est remis en question. Les non-dits et indices visuel parsèment aussi le film de toute part (Nux aurait apparemment gouté à la ceinture de chasteté par le passé comme l’indiquent les marques sur sa bouche).

Bref, tout autant de signes qui sont laissés aux spectateurs et qui lui permettent de reconstituer le puzzle qu’est chaque personnage. Ainsi, si le scénario de Mad Max : Fury Road s’avère en apparence très simple (et il l’est, tout comme celui du 2) il fait preuve d’une vraie proposition et d’un parti pris narratif qui lui donne toute sa saveur, surtout qu’il finit par être enrichit d’a côtés métaphorique, qui eux aussi, finissent par ne passer que par l’image. Tout le côté écologique de Miller, déjà présent dans ses précédents films, se retrouve ainsi ici par petites touches, avec par exemple un Max se cramponnant à un arbre (celui-ci permettant de faire avancer l’intrigue et les personnages en son sein). Si la proposition de Miller était d’offrir au spectateur une longue course poursuite de deux heures comme il le dit lui-même, après visionnage il nous est néanmoins indispensable de relativiser ses propos.

Sur le papier le film est effectivement une longue poursuite quasi continue (les héros sont constamment poursuivi par Immortan Joe et ses tribus) et les personnages vont constamment de l’avant. A l’écran, cela se traduit néanmoins par plusieurs arrêts lors du périple des personnages. Et donc non, Mad Max : Fury Road n’est pas qu’une scène d’action de deux heures, même si la moitié du film est constitué de poursuites et de cascades en tout genre. Le métrage se permet parfois de laisser respirer ses personnages le temps de quelques pauses. Mais à chaque fois, c’est pour mieux finir par creuser un peu plus son histoire ou ses antagonistes. C’est ainsi l’occasion pour Miller de prendre à contre-courant les attentes de tout le monde en changeant drastiquement le traitement de sa figure principale.

Si Max Rockatansky était celui autour duquel tout gravitait par le passé et lui seul, c’est une tout autre chose dans le dernier opus de la saga post apo’. Conscient qu’il ne pourra pas faire la même chose que lors des précédents films, Miller opte pour un traitement du personnage radicalement différent. Alors que le film s’ouvre sur ce dernier, la fin de l’ouverture voit le héros se faire enfermer et ce, avec un sac sur la tête venant effacer littéralement son visage. Le Max que nous connaissions n’est plus, et son identité demeure maintenant plus floue que ce à quoi nous étions habitués. Passé l’écran titre, c’est Furiosa qui sera présentée. Cette fois-ci de dos, avec la marque d’Immortan Joe tatoué sur la nuque. Les deux ont perdu leurs identités, et ne sont que des silhouettes cherchant un moyen de sortir de leur condition. Furiosa veut s’échapper de son appartenance à Immortan Joe, quand Max se débat pour garder le peu qu’il lui reste et qu’on lui a pris. Miller finit donc par en faire un vrai électron libre, un personnage presque dépourvu de dialogues, de « visage » pendant presque la moitié du film ; On lui met ainsi une sorte de muselière renforçant le côté animal du personnage et lui donnant un air parfois démoniaque.

Homme devenu fou après les événements tragiques qui l’ont marqué, il est ici réduit à un homme d’Action, qui n’évolue qu’à travers celle-ci lorsqu’elle intervient. Ce n’est pas un hasard si sa relation avec Furiosa passera de l’échange de bourres pifs à la confiance, en l’aidant à se débarrasser du gang des motards. Tout ce qui touche à la figure de Max dans Fury Road est constamment déformé, finissant par jouer avec les attentes du spectateur ou avec ce qu’il pense déjà savoir. Il suffit de voir comment Miller traite le moment de bravoure de son personnage fétiche durant la séquence de nuit américaine. Là où le cinéaste aurait très bien pu rendre ce moment tout aussi épique que ses courses poursuites précédentes, ici, il décide de casser les attentes du spectateur et des fans en jouant la carte du « hors-champ », laissant place à une imagerie proche de l’holocauste nucléaire (explosion immense au loin dans la brume, corbeaux qui s’enfuient). Paradoxalement, c’est une idée astucieuse de la part de Miller car en misant sur le hors-champ, il n’en fait pas moins ressortir en quelques secondes toutes la dangerosité du personnage. Miller s’amuse ainsi à tordre les passages clin d’œil aux anciens films, faisant subir à Max des actions passées dans les anciens films, mais cette fois en totale inversion : il est celui qui finit attaché et qui essaye de « couper » un bras (la fin de Mad Max 1), qui finit encore attaché à l’avant d’une voiture tel un esclave d’Humungus dans Mad Max 2, ou qui se fait avoir par un système de sécurité relié à une voiture (là encore Mad Max 2).

Ce traitement du fameux héros à la limite de l’abstraction, permet à Miller de s’attarder sur plus de personnages. Il le déclare lui-même en interview : le réalisateur est un grand féministe. On se gardera bien de rentrer dans le débat futile dont le film fait l’objet pour dire que Furiosa est un des personnages féminins les plus marquants de ces dernière années. Sorte de Femme d’Action que rien n’arrête, et qui dévoilera son passé qu’au compte-goutte. Elle est de loin le personnage le plus humain du métrage, ou du moins celui qui EST humain dès le début. Elle a pris sa décision avant son apparition, et elle fait partie de ces êtres qui croient encore en l’espoir dans un monde ravagé par la maladie et la folie. L’annonce de la futilité de sa quête résonne comme un choc, alors qu’elle s’éloigne du groupe pour hurler son désespoir. Max, lui, la regardera de l’intérieur du War Rig, impassible, car il est le seul à ce moment de l’intrigue à ne pas croire en des jours meilleurs (« l’espoir est un leurre » lui lance-t-il juste après).

Les tics de jeux de Hardy (grognements et comportement mutique entre autre), sont d’ailleurs bien plus raccord avec son personnages que dans des films comme Des Hommes Sans Loi. Chacun servira ainsi l’autre à chaque scène d’action : de Furiosa aidant Max, c’est Max qui prendra le volant pour lui rendre service par la suite, avant de passer le relai à Nux lors de la scène de nuit. Passant d’un gamin fanatique n’attendant que de rejoindre le Vahalla en se suicidant, Nux apprendra quant à lui à littéralement vivre et à mourir. Non pas par fanatisme mais pour une cause qu’il finit par réellement comprendre. Il est un peu comme une sorte de nouveau née qui découvre le monde, qui s’écrit « quelle belle journée ! » alors qu’il traverse une tempête, et appelle un arbre une « chose ». Cette naïveté, et quelque part cette innocence, rend le personnage attachant dès le début alors qu’il est à la base du côté d’Immortan Joe. Son fanatisme, constamment mis en avant (il tentera de mourir en martyr plusieurs fois), finira par laisser place à un comportement là aussi plus humain, comme si le contact avec le monde tel qu’il est vraiment renvoyait ses convictions à quelque chose de plus juste.

Les femmes quant à elles, détentrices de la vie (elles sont les derniers vestiges de la beauté d’un ancien temps et sont les mères porteuses du seul futur « parfait » qui prolonge l’héritage de Immortan Joe) et de la mort (les balles sont appelées « graines de la mort » par Angharad), ont une vision très différente du monde comparé aux War Boys et notamment en ce qui concerne la mort. Traité comme un moment de gloire qui peut virer à la farce chez les War Boys (un suicide passe de salutaire à ridicule la seconde d’après quand tout le monde décris l’acte comme effectué de façon « médiocre »), le passage dans l’au-delà est présenté comme quelque chose de très apaisant et de beaucoup plus « juste » chez le gang des Nombreuses Mères (avec un signe là encore différent selon les tribus).

C’est tout un univers qui est développé devant les yeux du spectateur, par le biais de ces « petits plus » disséminés ici et là. Ainsi, une tribu parle même une langue inconnu nécessitant des sous titres. Ce microcosme ouvre ainsi des portes beaucoup plus grandes, les spectateurs semblant n’effleurer qu’une petite partie de l’iceberg sans pour autant faire office de « work in progress » appelant des suites. De ce fait, même si Miller a écrit les grandes lignes de la suite de Fury Road (si elle se fait), on n’a jamais l’impression que les éléments du métrage sont posés dans le but d’afficher un « to be continued » à la fin. L’attention portée aux costumes, aux détails, les voitures tout droites sorties d’une case de bande dessinée ou d’un jeu vidéo (rien que les affiches rappellent clairement les jeux Borderlands….qui sont inspirés de Mad Max !)…Tout participe ici à la richesse de l’univers du film, alors que celui-ci est pratiquement un huit clos « dans » ou « à côté » d’un camion, ne perdant jamais de vue ses personnages et son histoire. 

Au-delà de cette avalanche de Bruit et de Fureur, c’est tous ces éléments qui finissent par faire de ce nouveau volet un film d’action terriblement humain. Animal dans un premier temps, dont la transfusion de sang n’aspire dans un premier temps qu’à plus de colère et de folie chez le nouvel hôte, Max finira par faire la paix avec ses démons et inversement (les visions viennent finalement à son aide lors de la poursuite finale et lui sauve la vie). Quand viendra la fin du film et que Furiosa sera au bord de la mort, c’est son sang qu’il utilisera une nouvelle fois. Lors de leur rencontre elle lui demande son nom. « Qu’elle importance » lui lance-t-il (alors que le spectateur le sait : c’est la première ligne de dialogue du film récité par Max).

C’est alors que la fin du récit voit le héros reprendre son identité et lui déclarer de façon touchante et très différente de l’ouverture « Mon nom est Max. C’est mon nom ». Max Rockatansky finit par redevenir quelqu’un de profondément humain. Peut-être finira-t-il par ne plus éviter les morts et les vivants. En attendant, il se fond dans la masse, là encore en quittant la cause qu’il a choisi de servir. Une « déviation » comme le dit Furiosa au début du film en quittant la route, élément au combien important dans la saga. 

UN FILM DE GEORGE MILLER
Avec : Tom Hardy, Charlize Theron, Zoé Kravitz...
Durée : 2h
Nationalité : Américaine, Australienne

Un mot qui finalement résume tout l’angle d’approche de George Miller sur ce Mad Max : Fury Road. En reprenant les bases de ce qui fait la saga, il en détourne les codes, les convictions du spectateur, et livre un film d’action d’une fureur sidérante, le tout raconté avec un sens de l’efficacité rare.

 

Mad Max est mort, vive Mad Max !

Par A.Portier

 

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