UN FILM DE TIM BURTON * par Fouad boudar

A Hollywood, un réalisateur ne vaut que ce que son dernier film a rapporté. Lorsqu’un film est un succès, il devient une « franchise », un actif qu’il faut faire fructifier en en faisant des suites. Jusqu’à épuisement du filon. Ces deux règles d’or, qui régissent l’essentiel de la stratégie des studios, ont broyé énormément de talents. Le réalisateur Stephen Norringhton est l’exemple spectaculaire d’une carrière prometteuse abattue en plein vol. Cependant, dans certains cas, un miracle se produit. La logique absurde des studios se retourne contre eux et un auteur se voit remettre un chèque en blanc pour faire ce qu’il veut. Un braquage en somme.

 

C’est ce qu’est BATMAN, LE DEFI.

Fort du succès de son BATMAN en 1989, Tim Burton gagne du pouvoir en devenant « bankable », c’est à dire en position de monter un film sur son seul nom. Conformément à l’adage qui veut qu’il faille battre le fer tant qu’il est chaud, la Warner met immédiatement en chantier une suite qu’elle propose au cinéaste. Sorti épuisé du tournage londonien de BATMAN, il refuse et préfère s’atteler à un film plus personnel – l’un de ses meilleurs – EDWARD AUX MAINS D’ARGENT. Succès public et critique, il renforce la position de Tim Burton dans le game Hollywoodien.

La suite de BATMAN n’avançant toujours pas, il revient sur sa décision. Après réflexion, il estime qu’il peut encore explorer cet univers en y injectant ses obsessions et en faire son film le plus « burtonien ». L’occasion est trop belle. Il pose cependant ses conditions : le film se tournera à Los Angeles, près de chez lui et non plus à Londres – il ne veut pas revivre le cauchemar logistique du premier volet – et entièrement en studio. Il aborde alors ce projet dans des conditions de rêve qu’il ne retrouvera plus au cours de sa carrière : budget colossal (80 millions de dollars) et contrôle artistique total. Pendant que la Warner attend gentiment la livraison de son film phare de la saison 1992, Tim Burton « braque la banque » et en détourne les fonds pour fabriquer un objet filmique hallucinant : le premier blockbuster dépressif.

Freaks :

Fort de cette liberté, Tim Burton va se réapproprier le mythe pour l’insérer dans son univers, et livrer son film le plus étrange, aux frais de la princesse ! Il se permet toutes les folies et convoque un véritable bestiaire constitué de personnages fêlés, bourrés de cicatrices névrotiques et qui finissent par se retrouver dans un zoo. La préférence du cinéaste va clairement aux « freaks », désaxés, marginaux et il entend faire du duo Pingouin/Catwoman la principale attraction de son cirque infernal.

Le film s’ouvre sur un manoir tout droit sorti de CITIZEN KANE. Une femme de la haute société accouche d’un bébé monstrueux, le Pingouin. A la fois gênés et effrayés – cet être difforme ne peut pas faire partie de la bourgeoisie de Gotham – les parents commettent l’impensable, en jetant leur enfant dans les égouts où il sera sauvé et élevé par les pingouins du zoo de la ville. Une scène d’ouverture d’une noirceur hallucinante.

« Un maire ça baise du matin au soir ! » Max Shreck

Le Pingouin, qui est le véritable cœur émotionnel du film, cherche la reconnaissance sociale, en voulant retrouver la vie dont il a été privé. Cette quête des origines, touchante et légitime, est très habilement exploitée par Max Shreck (Christopher Walken) qui, par la force d’un habile storytelling, va faire d’Oswald Coppelpott un phénomène de société et une figure politique. Sans omettre de le manipuler.

 

La vie de Selina Kyle est d’un ennui mortel. Incapable de nouer une relation durable avec un homme, humiliée par un patron misogyne à souhait (Max Schreck, encore lui), elle étouffe. Très ironiquement c’est son tortionnaire qui va la libérer, en lui donnant la mort afin qu’elle se mue en Catwoman, la femme qu’elle a besoin de devenir. Interprétée par la magnifique Michelle Pfeiffer, Selina Kyle/Catwoman est hyper sexualisée par un costume au look SM et des dialogues savoureux. Sa performance est iconique et mémorable. Elle et le Pingouin sont les deux figures tragiques de l’histoire : broyés par le monde dans lequel ils évoluent, ils trouvent une forme de salut dans leur animalité, bien aidés par Max Schreck qui est le véritable catalyseur de leur monstruosité. Très ironiquement, c’est un baiser foudroyant de Selina Kyle qui lui donnera la mort. La boucle est bouclée. Quant à Bruce Wayne/Batman, il est ramené au même niveau que ses antagonistes à savoir celui d’un marginal sociopathe vivant reclu dans son immense manoir. Il n’est qu’une silhouette dans le film, le Monsieur Loyal du cirque.

Dans le même temps, Tim Burton n’a que mépris pour les humains superficiels peuplant Gotham. Ils forment une masse naïve à la merci du premier venu qui saura leur raconter la plus belle histoire. C’est l’occasion pour le scénariste Daniel Waters d’aborder le thème de la perversité du pouvoir et de la manipulation des foules. Ce sont finalement les monstres qui prennent leur destin en main, en assumant leur fragilité et en transcendant leur souffrance. La monstruosité est ici synonyme d’élan vital, de vibrations, même si la douleur est omniprésente.

Visuellement sublime, BATMAN LE DEFI bénéficie d’une direction artistique somptueuse très inspirée de l’expressionnisme allemand et d’une magnifique photographie. Plus ample, plus heurtée, plus violente, magnifiée par des chœurs à la sonorité gothique, la musique de Danny Elfman est ici d’une puissance incroyable. Cette partition constitue son chef-d’œuvre.

Un blockbuster d’auteur :

 

Même s’il n’égale pas les scores du premier volet le film est un succès à sa sortie. Bénéficiant, comme toute grosse production, de partenariats commerciaux, notamment avec les restaurants Mc Donalds, il provoque un véritable scandale auprès des associations de parents qui furent choqués de voir dans les Happy Meals de leurs bambins les figurines d’un Pingouin au visage cadavérique bavant du sang vert et d’une Catwoman habillée en maîtresse sado-maso !

« J’avais des idées pour un troisième volet et les ai pitchées aux exécutifs de la Warner. Ils m’ont répondu qu’ils préféraient que je fasse un petit film personnel, qu’ils seraient très heureux de produire d’ailleurs. C’est là que j’ai compris qu’ils ne voulaient plus de moi en fait (rires). »

 

Tim Burton

Lettre d’amour à des personnages mal dans leur peau et autodestructeurs, plongé dans une noirceur poétique, BATMAN LE DEFI est un geste artistique inouï et précieux.

 

Fouad Boudar