UN FILM DE paul verhoeven  * par ANTONY PORTIER

Six ans après un Hollow Man qui divisa la critique, Paul Verhoeven revenait avec un nouveau film loin des projecteurs d’Hollywood. Un projet qui lui tenait beaucoup à cœur, tourné en hollandais, hébreux et allemand avec un casting tout sauf américain. Lui, le réalisateur de blockbusters « intelligents » qui n’a pas sa langue dans sa poche, de retour avec un petit film ? Oui et non. Car si en effet Black Book s’éloigne beaucoup des Starship Troopers et autres Total Recall il n’en reste pas moins un long-métrage ambitieux et intéressant à plus d’un titre.

 

Qu’on se le dise : Paul Verhoeven n’avait rien perdu de sa superbe depuis son départ d’Amérique, au contraire.

L’expérience Hollow Man ne fut pas de tout repos pour le réalisateur. Déçu par le film qu’il considère lui-même comme une simple commande de studio, le metteur en scène entama une longue traversée du désert aux USA. Il a bien tenté de faire un film sur la vie de Victoria Woodhull, féministe avant l’heure du 19e siècle, mais personne à Hollywood n’en voulait. Selon Verhoeven, l’industrie du cinéma aux États-Unis changea après les événements du 11 septembre, devenant une industrie de divertissement pure bien loin du réalisme ou des sujets qui l’intéressaient. Pas étonnant de voir Verhoeven snobé par les costards-cravates américains peu enclins à se faire tourner en dérision une nouvelle fois. C’est donc un retour aux sources pour le réalisateur, ce dernier retrouvant son pays d’origine mais aussi son fidèle scénariste Gerard Soeteman pour nous narrer l’histoire de cette femme juive qui tente de fuir la guerre (la Hollande du nord est sous occupation allemande) par tous les moyens.

Ce qui impressionne dans Black Book, au-delà de l’interprétation impeccable et de sa tenue visuelle irréprochable, c’est son script d’une efficacité indéniable. Alors que les 2h30 pourraient laisser supposer un film plutôt lent au traitement très réaliste voir documentaire, Verhoeven fait le choix de s’aventurer sur quelque chose de très rythmé, avec de nombreux rebondissements et des changements de rapport de force qui s’opèrent à chaque bobine par le biais de twists en tout genre. L’aspect whodunit, proche de celui de Basic Instinct, n’y est pas étranger. En lieu et place d’un format proche du 1:78 comme de nombreux films du même genre, le Hollandais jette son dévolu sur un scope qui rapproche le tout du film d’aventure ou du thriller. Le style du réalisateur est différent de ses précédents travaux. Moins posée que par le passé, sa mise en scène se fait plus sèche, moins propice à de longs plans en steadycam ou à des scènes reposant sur un rythme lancinant. Paradoxalement, si Verhoeven semble s’éloigner de ses films américains, il n’a jamais paru autant rendre hommage à l’âge d’or d’Hollywood qu’avec Black Book, que cela soit dans l’écriture (il dit lui-même beaucoup aimer la place que tient la narration dans l’industrie du cinéma aux USA) ou visuellement. La splendide photographie de Karl Walter Lindenlaub et l’évidente révélation Carice Van Houten, formidable du début à la fin, n’y sont pas pour rien. L’actrice est resplendissante, constamment mise en valeur par la caméra, et trouve le rôle de sa vie avec cette femme qui porte tous les malheurs du monde sur ses épaules.

Lorsque la guerre se termine le danger se fait encore plus présent. Le personnage principal se retrouve pourchassé par les siens, ne sait plus quoi faire ni où aller, à qui faire confiance ou pas. C’est même là une des forces du récit : chaque camp a son lot de pourritures et de good guys, ce qui permet au film d’éviter tout manichéisme. Plus qu’un film de guerre, Black Book est un formidable thriller sur la guerre et l’histoire de la guerre qui pose les bonnes questions et dont les quelques bribes d’espoir semblent parfois être englouties par la détresse du monde. « Quand est-ce que ça va s’arrêter ?! » crie Ellis vers la fin. Le plan final apparaît alors comme une terrible illustration de cette réplique et hante longtemps après la projection. L’être humain, bête sauvage incapable de vivre en harmonie, ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Un film se termine, un autre commence. Un triste constat pour une œuvre injustement boudée à sa sortie. Black Book a beau être passé inaperçu en salle, il n’en reste pas moins un de ces films qui marquent et se bonifient avec le temps en plus d’être l’un des sommets d’un réalisateur trop discret.

Par Antony Portier

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