Rarement un film de super-héros aura autant défrayé la chronique. Entre le départ de son réalisateur et l’arrivée d’un nouveau metteur en scène en la personne de Joss Whedon en fin de postproduction, des reshots très importants et onéreux (deux mois, soit pratiquement le tournage d’un film lambda, pour un budget total de 300 millions de dollars) alors que le tournage était terminé depuis plus de six mois, l’abandon du ton « dark & gritty » pour quelque chose de plus fun, des changements visuels là encore significatifs (photographie retouchée, des scènes à la colorimétrie complètement changée)… JUSTICE LEAGUE aura fait parler de lui, c’est un fait. Les directives de la Warner (qui semble changer d’avis tous les mois sur tout et rien) n’ont fait qu’aggraver les choses et il est difficile d’entrer dans la salle sans avoir une énorme appréhension quant au produit fini. Le film de Zack Snyder (si l’on peut toujours dire que c’est son film) arrive après une production des plus bordéliques reflétant bien le chaos ambiant qui ne doit pas manquer de régner au sein du studio. De toute évidence la Warner ne semble plus trop quoi faire de son univers cinématographique, déclarant dès la mise en chantier de BATMAN V SUPERMAN vouloir faire la même chose que son voisin (à coups de cameos ne servant qu’à introduire ce fameux JUSTICE LEAGUE) pour ensuite changer son fusil d’épaule à quelques semaines de la sortie du film et annoncer que ce ne sera apparemment plus le cas. L’énorme sentiment d’appréhension qui précède JUSTICE LEAGUE est donc palpable, et les premières estimations rayon box office (correctes mais pas incroyables) ne font qu’accroître les nombreuses craintes. Avant même sa sortie, ce qui était censé être LE film événement de DC/Warner est vite devenu la risée du web et la cible de toutes les moqueries. Film schizophrène, nanar, pot-pourri, bonne surprise…

 

Que vaut JUSTICE LEAGUE cuvée Snyder/Whedon maintenant qu’il est en salle ?

UN FILM DE ZACK SNYDER * par ANTONY PORTIER

La calamiteuse réception de BATMAN V SUPERMAN par le public a changé bien des choses. La Warner, bien décidée à écouter le public (la bonne blague), a ainsi promis un film plus lumineux, plus optimiste et bien plus proche de ce qui se fait actuellement chez Marvel. L’arrivée de Joss Whedon sur le projet est donc une évidence, le réalisateur de AVENGERS ayant été engagé pour prendre la relève de Zack Snyder (parti pour les raisons tragiques qu’on connaît) et terminer JUSTICE LEAGUE. Sauf que le tournage du film était terminé depuis un long moment et qu’il s’agissait alors de s’occuper de la postproduction et de quelques reshots. Le reste de l’histoire est désormais connu de tous : les fameux reshots se sont transformés en un tournage de deux mois tout l’été pour accoucher de nouvelles scènes ou en retourner d’anciennes. Et pour peu qu’on ait suivi la promotion du film et qu’on ait l’œil ces fameuses scènes tournées par Whedon se voient comme le nez au milieu de la figure. On pense à Henry Cavill dont la moustache fut effacée numériquement pour un rendu très étrange dès le premier plan, à un Ben Affleck qui devient plus bouffi d’une scène à l’autre (des soucis d’alcool à ce moment là dont il a avoué publiquement l’existence) ou à des effets spéciaux ratés. S’ajoute à ça de nombreuses scènes dont le tournage en numérique et en pleine lumière tranche avec celui en 35mm beaucoup plus granuleux et contrasté de Snyder. On se retrouve donc avec un objet très bâtard qui fait constamment le yoyo visuellement parlant. Si les scènes tournées par Snyder portent bien la patte du réalisateur de WATCHMEN (le générique d’intro au ralenti ou la première et excellente scène nocturne avec Batman dont la photographie rappelle tout de suite que c’est lui à la barre) une bonne partie du film semble être dépourvu de toute identité. L’alternance entre des scènes au visuel directement identifiable à Snyder et d’autres d’une pauvreté affligeante (il faut voir certaines passages au filmage 100% téléfilmesque pour le croire) procure un véritable sentiment de malaise. Pourquoi ne pas avoir gardé ce qu’avait fait Snyder au lieu de tourner/retourner de nouvelles scènes si c’est pour obtenir un résultat aussi honteux ? JUSTICE LEAGUE contient ainsi un nombre significatif de scènes au rendu tout simplement inacceptable pour un film de cette envergure, avec des incrustations d’une mocheté sans nom et un recours systématique à des doublures numériques épouvantables.

Il faut donc se rendre à l’évidence : JUSTICE LEAGUE n’est pas vraiment un film de Snyder mais plutôt le résultat des mauvaises décisions d’un studio qui semble ne plus savoir quoi faire de sa franchise. Car plus que Joss Whedon (qui prouve encore une nouvelle fois qu’il est un mauvais metteur en scène et un piètre humoriste, cf certaines blagues rajoutées qui sont vraiment déplacées et font de la peine) c’est bel et bien la Warner qui est responsable de ce chaos et de la médiocrité de l’ensemble en ordonnant de nombreuses réécritures qui au final s’avèrent être désastreuses. Le pourquoi du comment du retour de Superman (dont le costume noir, absent du film en salle, avait été teasé par Cavill sur instagram) est ainsi bâclé et traité par dessus la jambe en deux pauvres scènes remplies de facilités scénaristiques alors qu’il s’agit là d’un enjeu capital pour la Justice League. S’ensuit un affrontement d’une laideur incroyable qui se termine par un gag absolument minable. Le reshot d’une telle scène paraît d’autant plus incompréhensible que d’autres passages (made in Snyder cette fois) auraient mérités plus de travail en postproduction, tel l’abominable partie avec les amazones et leur rencontre avec Stepenwolf, méchant dont la nature numérique pas totalement convaincante renforce le sentiment de bâclage.

 

Mais alors que sauver de JUSTICE LEAGUE ? Malheureusement pas grand-chose. Certaines scènes ont de la gueule, c’est indéniable, et la durée plutôt réduite du film comparé au reste de la production actuelle joue plutôt en sa faveur malgré quelques péripéties qui semble précipitées. Le casting de la Justice League est aussi très bon, avec une mention pour Jason Momoa qui respire la classe et donne envie de voir son futur AQUAMAN, et quelques interactions font mouches, mais tout semble tellement mal agencé qu’on a parfois du mal à croire en cette équipe. Diana ne parle plus à Cyborg passée la première heure alors que leur rencontre promettait quelque chose d’intéressant par exemple, et Snyder/Whedon ne sait pas trop quoi faire de Flash si ce n’est le faire courir et pousser des objets de temps en temps. Le constat est le même lors des nombreuses et généreuses scènes d’action avec une gestion de la topographie intéressante lors du combat dans le tunnel qui laisse place à quelque chose de très générique lors du climax. Et Danny Elfman a beau faire de son mieux avec son excellente partition, il faudra tendre l’oreille pour entendre le fameux thème de Batman lors des scènes d’action tellement le score est noyé dans le mixage sonore. La simplicité du scénario aurait pu jouer en sa faveur s’il n’était pas rempli d’incohérences et d’un manque d’enjeux à l’écran évident, (les civils à la fin qui se résument à une pauvre famille dans une maisonnette) surtout que tout le teasing de BATMAN V SUPERMAN est ici balayé d’un revers de la main, les scènes du film de Snyder contredisant ce qui est montré dans JUSTICE LEAGUE.

Véritable hybride qui peine à se forger une identité et qui tente tant bien que mal de singer la formule du voisin, JUSTICE LEAGUE échoue sur presque tous les tableaux. Il reste bien dans ce mélange indigeste quelques beaux restes qui permette d’imaginer un autre film mais la sortie d’un director’s cut de Snyder semble impossible, ce dernier n’étant plus impliqué dans le film. Il avait pourtant présenté un premier montage de JUSTICE LEAGUE au studio en début d’année qui laissait déjà espérer un ton plus optimiste selon les exécutifs. A trop vouloir tout faire et à changer de ligne directrice constamment la Warner a accouché d’un véritable monstre filmique, un patchwork d’idées qui ne fonctionne que rarement et qui échoue dans l’objectif qu’on lui avait fixé : remettre le DC Universe dans le droit chemin. Au contraire, la stabilité de la franchise n’a jamais semblé aussi fragile et les critiques encore une fois désastreuses ne vont pas arranger les choses. Au final JUSTICE LEAGUE est symptomatique de l’incapacité du studio à apprendre de ses erreurs, quand bien même les déclarations de Warner tentent de nous persuader du contraire. Comme le dit l’adage : qui sème le vent récolte la tempête.

 

Antony Portier