Tomas Alfredson est un réalisateur aussi discret que précieux. En seulement deux films (l’excellent MORSE, le fantastique LA TAUPE) le metteur en scène suédois s’est fait une place dans le cercle privé des cinéastes à suivre de très près. Autant dire qu’on attendait LE BONHOMME DE NEIGE avec une impatience non dissimulée, surtout quand on sait que Scorsese était précédemment attaché au projet. Après les écrits de John le Carré c’est au tour de ceux de Jo Nesbø d’être adaptés à l’écran, pour un résultat malheureusement bien en deçà des espérances.

UN FILM DE tomas alfredson * par ANTONY PORTIER

Après le fantastique tendance naturaliste et le film d’espionnage c’est au genre policier que s’attaque Alfredson. Un tueur en série au mode opératoire particulier, un détective alcoolique qui veut revenir sur le terrain, un cadre original et propice aux plans qui arrache la rétine (la Norvège), une assistante mystérieuse … tous les éléments sont réunis pour qu’on passe un bon moment, un peu comme si on était au coin du feu à lire un bon vieux roman policier donc. Sauf que Alfredson et ses scénaristes vont lentement se prendre les pieds dans le tapis, enchaînant les situations improbables et les choix on ne peut plus discutables. Ainsi, toute la partie en flashback avec Val Kilmer n’arrive jamais à passionner, et sa finalité (à savoir donner plus de poids à un des personnages du présent) laisse comme un goût d’inachevé, comme si une bonne partie de cette storyline avait été coupée. Alors que dans son superbe LA TAUPE Alfredson réussissait à insuffler une ambigüité certaine à ces passages par son usage des regards, ici tout semble plat, constamment en pilotage automatique, comme si le réalisateur n’arrivait pas à se détacher suffisamment du roman pour y insuffler quelque chose de neuf. Cette impression demeure constante pendant près de deux heures, avec plusieurs pistes qui ne mènent à rien (pourquoi mettre autant en avant cette fameuse nouvelle technologie utilisée par la police?) et pratiquement aucune scène qui ne semble sortir du lot malgré la maîtrise technique du metteur en scène. Son sens du cadre est toujours là et le film est suffisamment marqué visuellement pour emporter l’adhésion, mais il y a clairement un problème de cohésion dans le récit qui ramène constamment le spectateur à la triste réalité.

Plus de Hoyte Van Hoytema à la photographie mais un Dion Beebe (COLLATERAL, 13 HOURS) au style nettement différent. Son approche beaucoup plus lumineuse et numérique confère au film un certain cachet et un style très scandinave loin des ambiances tamisées et du grain d’un LA TAUPE, surtout que Alfredson délaisse ici le cinémascope pour le format 1 :85. Visuellement LE BONHOMME DE NEIGE n’est donc pas inintéressant. C’est vraiment le manque de prise de risque qui déçoit, avec une trame très balisée, pas spécialement désagréable à suivre, mais qui semble aller soit trop vite soit trop lentement. Certains personnages auraient mérités plus de place (Fergusson semble à un moment prendre une direction surprenante via un plan très simple mais efficace, pour qu’au final Alfredson n’en fasse pas grand chose), certains aspects du récit auraient mérités d’être écourtés (là encore toute la partie avec Val Kilmer est presque dispensable) et on voit arriver le coupable à plusieurs kilomètre au détour d’un dialogue. Ces problèmes évidents ne semblent pas surprenants quand on voit à quel point la production fut chaotique, avec un tournage fait dans la précipitation et une partie du script qui n’aurait pas été tournée faute de temps, Alfredson et la nouvelle monteuse arrivée en renfort tentant tant bien que mal de combler les trous au montage.

« Tout est arrivé de manière très abrupte. Tout d'un coup on nous a dit que nous avions l'argent et que nous devions commencer à tourner à Londres. Notre temps de tournage en Norvège était beaucoup trop court. Nous n'avions pas encore toute l'histoire et quand nous avons commencé le montage nous avons découvert qu'il manquait beaucoup de choses. C'est comme essayer de compléter un gros puzzle alors qu'il manque des pièces. »

Tomas Alfredson

 

Ce déséquilibre dans la narration entraîne de sérieux problèmes de rythme et d’implication qui rendent nombre de scènes caduques, quand ce ne sont pas les énormités du récit qui le tirent vers le bas. La mort d’un personnage important paraît par exemple très confuse tant cela ne colle pas avec le précédent mode opératoire du tueur. On ressort donc de la salle très refroidi par un film qui avait tout pour être un des moments forts de l’année et s’avère être au final une grosse déception bien loin des précédents travaux du réalisateur. Le film mérite sûrement mieux que sa catastrophique réputation, mais Alfredson, lui, mérite mieux que ce genre de projet bordélique fait dans la douleur et voué à l’échec.

Antony Portier