Suite à l’accueil mitigé de WINDTALKERS et de PAYCHECK, John Woo décida de repartir en Chine pour s'atteler à l’adaptation d’un épisode de L’Histoire des Trois Royaumes, épopée la plus populaire de la littérature chinoise et premier roman complet divisé en chapitres distincts à paraître en Chine. Son titre en mandarin (Sanguo Yanyi) indique qu'il fait de la vertu son thème principal, qualité qui fut l'un des plus hauts standards à une certaine époque de la Chine ancienne, et qui, ce n’est pas un hasard, est un thème récurrent de l’œuvre de Woo, dans laquelle il est toujours question d’honneur et de respect, même entre ennemis mortels. Il faut bien se rendre compte de l’importance de ce roman dans la culture chinoise, voire même bien au-delà : en effet, celui-ci fait partie des quatre livres extraordinaires de la littérature classique du pays, et siège au Panthéon des lettres universelles au même titre que L'Iliade et Le Mahabharata. Sous couvert d'un simple roman historique, L'Histoire des Trois Royaumes est une œuvre d'une complexité inouïe, qui relève de l'épopée et du mythe. Ainsi, chaque héros, de par son nom, sa description physique et ses actes parvient à une dimension mythique de portée universelle. Liu Bei (Vertu Cachée) est le modèle de la générosité, de la vertu et de la droiture. Guan Yu (Long Nuage) devient le Dieu de la Guerre. Zhuge Liang (Dragon Caché ou Lumière de la Raison) apparaît comme le parangon du Grand Stratège omniscient. Une œuvre fondatrice donc qui, au même titre que Le Seigneur des Anneaux pour nous autres occidentaux, a irrigué tout un pan de la culture chinoise et dont l’adaptation sur grand écran nécessitait la maîtrise d’un grand cinéaste.

Ce qu’est indéniablement John Woo.

Contrairement à des cinéastes comme Ang Lee et Zhang Yimou, qui investirent le wu xia pian sur le tard, Woo a lui fait ses premières armes chez les Shaw Brothers à Hong Kong comme assistant de Chang Cheh. Le bougre connaît donc bien son affaire, et il était donc à la fois logique et tout à fait légitime de le voir revenir en Chine pour s’attaquer à ce type de production. Et bien lui en a pris, car LES TROIS ROYAUMES est une réussite éclatante. L’amateur de fresque épique ne peut que se régaler devant un spectacle aussi généreux : le film débute par pas moins de 20 minutes d’action non-stop, qui feraient office de climax dans n’importe quel film ordinaire, et les deux premières heures sont une succession quasi-ininterrompue d’incroyables morceaux de bravoure qui laissent le spectateur pantois tant leur maîtrise est absolue. On retrouve bien sûr la patte si caractéristique de Woo, avec cette tendance à tout miser sur l’emphase, quitte à flirter avec le ridicule mais en emportant à chaque fois le morceau grâce à une foi indéfectible en son medium, cette maîtrise purement « musicale » du montage (pour preuve cette incroyable scène dans laquelle Leung et Kaneshiro se confrontent par instruments interposés sous l’œil bienveillant de la femme du premier), et ces figures récurrentes que le fan est heureux de retrouver dans un cadre inédit (le film se conclue sur un mexican stand-off, mais entre épéistes !).


Sous l’œil du maître, les héros mythiques de la Chine sont constamment icônisés et leurs qualités magnifiées. Ainsi les généraux sont des combattants surhumains capable d’affronter des dizaines d’hommes (on comprend pourquoi la série de jeux video « Dynasty Warriors » de Koei est directement tirée de l’univers du roman), chacun maniant une arme distincte avec laquelle il fait corps. De la même manière, l’oreille incroyablement fine du vice-roi Zhou Yu – qui donne lieu à une introduction du personnage de Leung absolument splendide – ou la capacité de Zhuge Liang à décrypter les mouvements des nuages sont autant de qualités que Woo traite sur le même mode hyperbolique. La direction artistique est quant à elle à tomber par terre, et l’on sent le soin maniaque et quasi fétichiste apporté à la représentation de chaque arme, chaque décor ou chaque costume, comme on en avait pas vu depuis la célèbre trilogie de Peter Jackson.

Toutes ces qualités au service du spectacle grandiose qui nous est donné à voir ne sauraient faire oublier la haute tenue du script, totalement jouissif dans sa propension à nous faire partager de la manière la plus pédagogique qui soit (Woo n’hésite pas à utiliser les images les plus triviales, telle cette tortue plongée dans l’eau) la finesse stratégique qui se déploie de part et d’autre avant chaque affrontement. Il n’est pas nécessaire d’être sinophile pour goûter cette véritable introduction à L’Art de la Guerre, grâce à l’art consommé de John Woo en matière de mise en scène : c’est ainsi qu’un montage alterné nous présentera la réponse de chaque camp à la stratégie du camp adverse, quand un plan séquence allant d’un personnage à l’autre rendra palpable l’enchaînement logique de leurs propositions successives. Son style, à la fois lyrique et grandiose, Woo le met d’ailleurs tout entier au service du récit, comme en témoigne ce magnifique (et très long !) plan-séquence vu du ciel d’une colombe volant d’un camp à l’autre, et qui sert habilement la représentation de l’infiltration de Sun Shangxiang dans le camp ennemi, la colombe faisant office de messager. Le penchant naturel de John Woo pour l’emphase est ici parfaitement à sa place, de même que son goût pour le romantisme le plus naïf, qui trouve son illustration parfaite dans certaines scènes où les éléments se déchaînent pour mieux en souligner la dramaturgie (l’éclipse qui accompagne l’arrivée de l’épidémie). Mais LES TROIS ROYAUMES est bien sûr avant tout une œuvre martiale, qui ne lésine pas sur les combats. Et quels combats ! Difficile de faire plus jubilatoire que ces affrontements dantesques, dont la perfection chorégraphique est constamment mise en valeur par le talent du réalisateur hong-kongais, ses fameux ralentis servant toujours la fluidité et la beauté du mouvement. Du bonheur en barre qu’on vous dit…
Les superlatifs manquent donc pour décrire la réussite de l’entreprise. On ne saura alors trop recommander aux retardataires de découvrir au plus vite (et en version intégrale, bien sûr) ce chef d’œuvre vibrant, cette proposition de cinéma total qui réjouit le cœur et l’esprit et marque le grand retour d’un grand maître sur le devant de la scène.

UN FILM DE JOHN WOO * par StÉphane CONVERT