UN FILM DE steve mcqueen * par ANTONY PORTIER

Il aura fallu attendre quatre ans pour revoir Steve McQueen depuis sa victoire aux Oscars avec la statuette du meilleur réalisateur pour 12 YEARS A SLAVE. Il faut dire que l’annulation de sa série CODES OF CONDUCT par HBO n’a pas facilité les choses, et c’est donc un autre projet qui lui tient à cœur qui sort dans les salles : l’adaptation de la série britannique WIDOWS (LES VEUVES en français). Alors âgé de treize ans, Steve McQueen fut frappé à l’époque par l’histoire de ces femmes qui ont bravé les préjugés. Ces préjugés et ces attentes McQueen les subissait également au quotidien selon lui en tant qu’enfant noir en Angleterre. Ce qui pourrait donc ressembler à une simple commande pour laquelle le réalisateur officierait en tant que technicien est en fait une entreprise très personnelle. Pas étonnant donc de voir McQueen à la réalisation, mais aussi à la production et à l’écriture. Impressionné par GONE GIRL de David Fincher, le réalisateur prend de suite contact avec la scénariste Gillian Flynn afin qu’elle co-scénarise l’ensemble avec lui. Le résultat ?

 

Un film a priori très différent de ses précédents travaux mais tout aussi abouti et fascinant.

Ceux qui connaissent le cinéma de McQueen savent que le bonhomme est attiré par la thématique du corps et de ce qu’on lui fait subir. Au premier abord c’est un autre sujet sur lequel travaille le metteur en scène cette fois tout en faisant une entrée fracassante dans le monde du polar. Pour autant, si LES VEUVES paraît assez éloigné de ses autres films il n’en reste pas moins un métrage qui parle encore une fois de notre société et des mentalités qui y prévalent. Que cela soit les revendications de Bobby Sand dans HUNGER, le mode de vie particulier de Brandon dans SHAME ou la nature même du personnage principal de 12 YEARS A SLAVE, les films de Steve McQueen ont toujours mis en avant des figures à l’opposé des attentes de la société dans laquelle elles évoluent. C’est encore une fois le cas ici avec ce groupe de femmes qui sont constamment tirées vers le bas par leur entourage mais qui vont pourtant accomplir ce que personne n’attendait d’elles. Thématiquement parlant on est donc au final en terrain connu, et c’est l’incursion du réalisateur dans le monde du polar qui fait des merveilles. Très ambitieux, le scénario de LES VEUVES touche à énormément de sujets : la politique et le népotisme qui la gangrène, la société et la question des dilemmes raciaux, le mensonge (tout le monde ment à tout le monde ici), le féminisme… La liste est longue et pourtant tous ces aspects cohabitent de manière très naturelle sans que l’un ne prenne trop le pas sur l’autre grâce à un scénario en béton armé. Chaque scène semble nourrir la précédente ou la suivante, apporte un véritable plus à l’histoire ou aux personnages, et même si les 2h10 peuvent sembler courtes à la vue de l’ambition affichée l’incroyable qualité du script fait qu’aucune scène ne semble gratuite. Si Steve McQueen fait un travail formidable il tient donc de saluer également l’apport indéniable de Gillian Flynn. Non seulement l’ombre de la scénariste/auteur de GONE GIRL se fait sentir tout du long (c’est comme le film de Fincher un film qui parle des apparences et de l’image qu’on renvoi de soi-même) mais, en outre, LES VEUVES apparaît presque par moment comme une version inversé du métrage de 2014. On se gardera bien de révéler certains aspects du scénario, mais ils sont très similaires à ceux de GONE GIRL. On comprend mieux ce qui a attiré le réalisateur chez la scénariste ; ce goût pour les mystères et les faux-semblants est une des grandes qualités de Flynn et LES VEUVES en sort naturellement grandi.

La première scène donne le ton : un baiser torride dans un lit est de suite coupé par une impressionnante poursuite filmée de l’intérieur d’un véhicule alors que les balles fusent et que le chaos ambiant tranche avec le silence religieux de l’appartement. Dès les premières minutes McQueen prouve qu’il n’a rien perdu de son talent de metteur en scène et cherche constamment de nouvelles façons de filmer des scènes presque banales dans l’inconscient collectif. On n’est pas près d’oublier ce long dialogue en voiture filmé de l’extérieur, ce passage à tabac en hors-champ, ou ce très long travelling circulaire à l’issue funèbre. Toujours aussi friand de plans-séquences, McQueen les utilise pourtant avec parcimonie, jamais de façon gratuite et avec toujours quelque chose à dire via l’image ou le mouvement. Dans HUNGER un long plan fixe de plusieurs minutes était rythmé par le bruit d’un balai et le mouvement de l’eau sur le sol. On pourrait presque comparer ce plan à celui de la voiture, dont les mouvements ascendants et descendants et le mouvement perpétuel de l’arrière-plan donnent un cachet jusque-là jamais vu pour une scène de ce genre en plus de montrer à quel point les grands discours de Jack Mulligan ne sont que paroles.

"Il se passe quatre choses en même temps dans ce plan. Déjà, vous devez comprendre que je suis un réalisateur anglais et que nous devons rentabiliser au maximum chaque dollar investi. Il y a une raison économique à tout cela aussi. Comme je disais, en étant limité on devient libre. Je pense que les niveaux de lecture sont juste tellement importants parce que tout de suite je vous parle et pourtant il se passe des choses pendant cette conversation, ce que je sais. Donc comment vous reflétez tout ça dans la vie de tous les jours ? Vous partez du sud de Chicago, en centre-ville, à ce quartier riche en une course. Vous voyez le paysage changer pendant le trajet. Vous voyez le privé et le public. Il vient tout juste de parler à ces gens."

source : uproxx

Visuellement LES VEUVES est donc un sacré bijou, jamais trop maniéré dans ses effets de style (s’il faut filmer une scène de dialogues en simple champ/contre-champ McQueen le fera) mais d’une beauté de tous les instants (certains plans incluant des miroirs sont de véritables peintures à la composition incroyable).

On pourrait discuter des heures de LES VEUVES tant il y a à dire sur le nouveau film de Steve McQueen. On pourrait parler de l’interprétation en général, absolument sans fausse note. Tout le monde est fabuleux, que ça soit Collin Farrel en politique malgré lui ou une Michelle Rodriguez impressionnante dans un registre très différent, en passant par une Viola Davis égale à elle-même ou un Liam Neeson bouleversant. On pourrait également citer les nombreux niveaux de lecture d’un script foisonnant, les nombreux mouvements de caméras impressionnants ou les audaces de mise en scène en pagaille (commencer une scène par un très gros plan pour petit à petit élargir le champ de vision, soit l’exact opposé de ce que n’importe qui ferait). Mais on préférera retourner au cinéma pour revoir ce véritable bijou qui à coup sûr, vieillira comme le bon vin ! LES VEUVES est un film triste et mélancolique, formidable métrage sur le deuil jamais manichéen (allez, une scène est un peu limite), complexe, qui méritera plusieurs visionnages afin de dévoiler tous ses secrets, mais le voyage en vaut largement la peine.

 

Nul doute qu’on est prêt à attendre quatre ans de plus pour avoir une perle noire de ce calibre.

Antony Portier