UN FILM DE JAMES MANGOLD * par Antony portier

Ndlr : cette critique contient des spoilers. Néanmoins ils sont annoncés et vous pouvez tout à fait la lire sans vous en soucier et en les sautant.

 

Ivre, à moitié endormi dans sa limousine, Wolverine est réveillé par des bruits extérieurs et des voix. Alors qu’il sort et commence à s’expliquer avec les voleurs, il se fait tirer dessus à bout pourtant et s’écroule. Il finit allongé par terre, inerte, mort. Le titre s’affiche alors. LOGAN. Plus que la confrontation sanglante qui suit c’est bel et bien la note d’intention de James Mangold et Hugh Jackman qui frappe dès ces premières secondes : Wolverine est mourant, au bout du rouleau, suicidaire et a perdu la foi. Ce n’est un secret pour personne, LOGAN est l’adieu de l’acteur au rôle du X-Man après 17 ans de bons et loyaux services, un ultime épisode censé boucler la boucle. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas fait les choses à moitié.

Les apparitions sur grand écran de Wolverine n’ont jusqu’ici pas toujours été de franches réussites. Si Hugh Jackman avait réussi à faire accepter les évidentes différences (notamment physiques) avec le personnage des comics grâce à la qualité de sa prestation, les films le mettant en scène n’ont jusqu’ici jamais vraiment fait honneur au super-héros griffu. James Mangold choisit donc de faire table rase du passé et de proposer une histoire qui se suffit pratiquement à elle-même (le seul film auquel il est directement fait référence est le premier X-MEN de Singer), histoire qui se déroule dans le futur mais qui contient de nombreux éléments faisant écho à la société actuelle. La résonance politique du film fait limite froid dans le dos après les dernières élections présidentielles américaines. Qu’un film de super-héros traite d’une jeune immigrée mexicaine qui tente de se rendre au Canada tout en étant traquée par un bad guy répondant au nom de Donald relève presque de l’anomalie dans le monde des blockbusters actuels. C’est d’ailleurs une des grandes forces de cet opus, a priori très simple mais qui recèle une vraie richesse thématique qui de surcroit ne paraît jamais assenée au burin. Au contraire, les différentes réflexions sur les mythes et les légendes s’insèrent dans la narration via des éléments qui avaient a priori tout du clin d’œil lourd et inutile. La référence aux BD, au premier abord délire méta teinté de cynisme, prennent sens narrativement parlant tandis que les croyances de chacun et les enjeux s’incarnent dans ce qu’elles représentent : l’incroyable, l’imaginaire, la gloire d’un passé disparu et une échappatoire au présent. On pourrait croire de prime abord que l’acteur renie les fondements d’un personnage qu’il a construit pendant 17 ans. C’est mal connaître Mangold et Jackman, qui en fait déconstruisent toute la mythologie que le spectateur tient pour acquise (« c’est des conneries tout ça » lance Logan) afin de la faire ressurgir lors d’un court instant à la fin. Qu’on ne s’y trompe guère : le Wolverine qu’on connaissait n’est plus, et s’il revient lors du climax un court instant mettre la pâtée à tout le monde dans une scène similaire à X-MEN 3 (Brett Ratner doit pleurer en position fœtal depuis qu’il a vu le film) c’est pour montrer encore plus ses faiblesses par la suite. Contrairement à de nombreux réalisateurs qui peinent à illustrer correctement la figure du super-héros qui perd ses pouvoirs (dans les films RESIDENT EVIL, Alice peut toujours faire des triples saltos tout en tirant à 360 degrés en tapant la pose même sans ses soi-disant capacités surhumaines), Mangold va jusqu’au bout de ce procédé et l’amène même jusqu’à un point de rupture : plus le film avance, plus Logan semble faible, finissant même à bout de force et ne faisant clairement pas le poids contre sa nemesis. C’est toute la souffrance du personnage qui transparait à l’écran et se ressent lors des mano a manos. Le spectateur doit se rendre à l’évidence : Wolverine ne fait plus trop le poids, mais sa ténacité et son courage face aux obstacles ont plus de valeur que n’importe quel déluge d’explosions sans saveur. L’empathie qu’il suscite n’en est que plus grande, et il semble clair que ce qui intéresse James Mangold avant tout ce sont ses personnages. La construction du film en forme de road movie apparaît alors comme une évidence tant le genre est propice à développer des relations complexes à travers un voyage bien souvent cathartique.

LOGAN se transforme alors en ballade funèbre dans laquelle un héros suicidaire en bout de course et un nonagénaire aux limites de la démence cherchent la rédemption. Pour autant le pardon ne viendra pas sans qu’il y ait un prix à payer. Les blessures du passé ne se refermeront pas, aucune révélation n’entraînera un changement drastique chez les personnages, les traumas ne mèneront à aucune conclusion totalement satisfaisante pour eux ou à des trajectoires dramatiques maladroites et déjà vues. Ainsi le comportement de Logan envers Laura est pratiquement le même tout au long du film. Il est prêt à la laisser mourir en pleine altercation au début et refuse tout attachement même jusqu’à un stade très avancé du récit.  Ce jusqu’au-boutisme dans le traitement des personnages (« tu es une énorme déception » lance Charles à Logan) donne une vraie dimension tragique à un canevas qui pourrait facilement pêcher par excès de classicisme. C’est dans l’action que les protagonistes vont apprendre à surpasser leur peur et réapprendre à vivre. De ce nihilisme ambiant découle une trame très sérieuse auquel un humour discret mais qui fait mouche apporte toutefois quelques respirations. Cette intrigue renvoie, en termes de références, aussi bien au cinéma (LES FILS DE L’HOMME) qu’au jeu vidéo (THE LAST OF US). On pense en effet souvent à ces deux monuments (le postulat, l’écriture de certaines passages, certains rappels visuels) même si Mangold préfère citer des films comme LITTLE MISS SUNSHINE ou L’HOMME DES VALLÉES PERDUES avec lequel LOGAN partage plusieurs points communs (le titre anglais est d’ailleurs comme LOGAN celui du héros : SHANE). Ne s’embarrassant pas d’une intrigue inutilement complexe, Mangold et ses scénaristes préfèrent donc réduire les enjeux à leur plus simple nécessité. Et quand bien même un nouvel antagoniste pointe le bout de son nez dans le dernier tiers (de façon totalement inattendue et dans une scène faisant la nique à la majorité des films d’horreurs de ces dernières années) c’est pour rajouter une nouvelle couche thématique totalement casse-gueule sur le papier mais qui prend ici toute sa dimension à l’écran. SPOILERS Car c’est bien en affrontant tout ce qu’il avait peur de devenir que Logan va définitivement tirer un trait sur la partie sombre de son passé tout en redevenant le Wolverine dont les gens parlent tant (dans la BD qu’il critique on le voit sauver la vie d’un X-Men). La dernière scène du film, d’une beauté et d’une richesse thématique folle, voit ainsi James Howlett regagner son statut de héros à travers le courage et la mort et rencontrer sa fille pendant quelques secondes. On a par conséquent l’impression d’avoir survolé des instants d’une grande brièveté mais d’une puissance émotionnelle qu’on croyait disparu de ce genre de production. FIN DES SPOILERS

Mangold prend le pari de raconter son histoire sobrement et le fait sans faute de goût majeure (contrairement à ce qui s’est passé sur son inégal WOLVERINE : LE COMBAT DE L’IMMORTEL avec son climax complètement raté), atteignant ainsi haut la main son objectif. Que cela soit lors d’un événement tragique (« au moins il y a de l’eau », on en est encore tout retourné) ou des scènes d’action (toutes très terre-à-terre) le réalisateur choisit de ne jamais sacrifier son parti pris sur l’autel du tire-larmes ou du spectaculaire 2.0. L’absence de véritables money shots tels qu’on les connaît de nos jours ou de débauche pyrotechnique tranche avec la direction que semble prendre le genre depuis des années et démontre qu’il ne suffit pas de tout faire péter comme Michael Bay pour faire un bon film. LOGAN marche sur un tout autre registre, celui de la violence viscérale et des affrontements sanglants. Si les scènes d’action sont finalement peu nombreuses et jamais très longues, elles n’en conservent pas moins leur impact fulgurant notamment grâce à une violence qui relève parfois du jamais vu pour un film de super-héros (le combat qui intervient aux 2/3 du film est sidérant de brutalité). Qu’on se le dise : le film n’a pas volé son classement R et aligne les plantages de têtes, les bras et jambes coupés et autres mise à mort qui font mal. Sans jamais tomber dans le gore complaisant LOGAN se démarque ainsi de tous les films X-MEN et creuse son propre sillon, que cela soit d’un point de vue visuel ou narratif. En situant son film 25 ans dans le futur et dans une timeline apparemment différente le réalisateur annonce de suite la couleur : ce qui l’intéresse est de raconter la meilleure histoire possible en faisant fi de tout univers étendu. Ici point de caméo inutile supposé annoncer une quelconque suite ou de scène censée raccrocher les wagons d’une mythologie s’étalant sur des films fabriqués à la chaîne. L’univers de LOGAN est unique et se suffit à lui-même, ce qui donne à Mangold une liberté narrative totale sur son projet et lui permet de signer l’un de ses meilleurs films, si ce n’est le meilleur.

« Une des choses qui me font dire que ces films n’apportent plus rien de nouveau est que vous vous retrouvez à faire en gros une série télé avec des épisodes à 200 millions de dollars chacun dans laquelle vous reprenez exactement là où le dernier s’est arrêté.  Vous n’êtes alors plus que le réalisateur du 14e épisode d’un show télévisuel. » 

 

James Mangold

Alors qu'on pensait  le film de super-héros cantonné à un moule depuis des années, James Mangold, réalisateur modeste et honnête artisan capable de petits bijoux comme COPLAND, IDENTITY ou l’excellent 3H10 POUR YUMA vient de prouver le contraire ; les possibilités ne sont pas infimes : elles sont infinies.

Antony Portier