UN FILM DE MICHAEL MANN * par STÉPHANE CONVERT

Les grands auteurs racontent encore et encore la même histoire. Chez Michael Mann, il est presque toujours question d'hommes déchirés entre ce qu'ils estiment être leur devoir (la vengeance, la dénonciation d’une menace pour la santé publique) ou leur raison d’être (braquer des banques, arrêter les gangsters), et un amour qui de fait s'avère être impossible. Comme dans les tragédies classiques, le héros « Mannien » sacrifie toujours son bonheur à sa liberté. C’est encore le cas dans MIAMI VICE, qui se révèle être une histoire d’amour passionnelle et contrariée en même temps qu’un récit d’infiltration totalement trippant.

De prime abord, le film choque par son aspect froid et hyperréaliste (caméra vidéo HD, prédominance des couleurs bleutées), auquel le fan de la série originale ne pouvait évidemment pas s’attendre. Non pas que MIAMI VICE manque de style (bien au contraire), mais les années 80 sont loin. Ainsi, si Tubbs et Crockett roulent toujours en Ferrari, Mann ne cherche pas à prendre la pose et entend avant tout, comme il le fait depuis ses expérimentations sur ALI, impliquer totalement le spectateur en le plaçant dans les pompes de ses héros (ici des flics undercover). En témoignent ces nombreux plans filmés derrière l’épaule des personnages, qui épousent littéralement leur regard, ou ces très gros plans sur leurs visages dans les moments d’extrême tension. D’un point de vue purement stylistique, Mann vise avant tout l’épure, limitant au maximum les informations et dialogues superflus, et fait de son film un véritable trip sensoriel, dans lequel la mise en scène et la musique expriment tout ce que les personnages sont contraints de refouler.

 

Car Miami Vice est sans doute le film le plus romantique de son auteur. Rappelons que, dans son acceptation classique, le romantisme désigne un procédé consistant à faire coïncider les éléments naturels avec l‘état d’esprit des personnages, exacerbant ainsi leurs sentiments. Ce n’est évidemment pas un hasard si tout au long du film le ciel occupe autant de place à l’intérieur du cadre. Celui-ci occupe en effet une double fonction : rendre palpable cette fatalité dont il est sans cesse question (« L’imprévu c’est comme la gravité ; on échappe pas à la gravité. » comme le dit Crockett à Isabella) et refléter les sentiments des protagonistes tout autant que les événements à venir (l’orage qui gronde avant une fusillade, la prédominance du rouge lors de l’échange final). De la même façon, l’alternance du jour (voir l’escapade en bateau à Cuba, véritable moment de respiration, au cours duquel le couple entrevoit un semblant d’horizon) et de la nuit, omniprésente et électrique, est également on ne peut plus signifiante. C’est ainsi qu’à une fusillade nocturne au cours de laquelle chacun révèle qui il est vraiment succède une scène dans une villa en bord de mer (lieu récurent chez Mann), au lever du soleil, moment où les dernières illusions s’estompent. Ce thème de la fatalité est également mis en exergue par la superbe musique de John Murphy, dont les notes du thème mélancolique « Who are you ? » (phrase que ne prononce Gong Li que lors du final) résonnent dès le début d’une romance qui d’emblée apparaît donc comme étant vouée à l’échec.

Ce dispositif stylistique extraordinairement abouti compense évidemment le jeu intériorisé des acteurs, dont les visages le plus souvent fermés sont ceux de personnages prisonniers de leurs rôles respectifs : flics infiltrés, femme d’affaire ou sous-fifre à la solde d’un baron de la drogue qui ne peuvent exprimer ouvertement ce qu’ils ressentent, sinon au détour d’un plan furtif (Crockett sous la douche avec Isabella qui exprime, le temps d’un regard, sa peur de la perdre ; José Hierro, dont les yeux humides expriment mieux que n’importe quel discours la condition d’amoureux frustré). On comprend dès lors le malentendu qui a pu s’installer entre le créateur et une partie de son public, sans doute persuadé que MIAMI VICE est un film froid, alors qu’il exprime mieux qu’aucun autre la passion qui brûle derrière le vernis des apparences. On comprend également à quel point, après la réussite de COLLATERAL, l’emploi de la caméra vidéo HD, seule à même de capter les couleurs d’un ciel nocturne ou d’imprimer le réalisme immersif recherché, était encore une fois parfaitement justifiée.

Enfin Michael Mann sait, mieux qu’aucun autre, magnifier l’homme à l’écran, faisant de ses héros des incarnations de la masculinité dans ce qu’elle a de plus pure, à la fois noble et animale, et c’est peut-être dans MIAMI VICE que cela est le plus évident. De la même façon que De Niro n’aura plus jamais été aussi bien mis en valeur que dans HEAT, Collin Farrell est incroyablement classe dans le film, imposant une présence magnétique de tous les instants. Jamie Foxx n’est pas en reste et en impose, usant lui aussi d’un jeu tout en retenue, à l’opposé de sa prestation dans le film précédent de Mann. La complémentarité de leur tandem et la force qui s’en dégage font amèrement regretter au spectateur conquis que le réalisateur ne remette jamais le couvert pour une suite que l’on ne pourra hélas que rêver. Car si HEAT marque à l’évidence une sorte d’apogée stylistique dans la première période de l’œuvre de Michael Mann, MIAMI VICE représente à n’en pas douter un aboutissement et un film important dans la seconde, tant l’auteur parvient à y atteindre l’épure la plus parfaite tout en suscitant encore une fois l’émotion.

Tout le cinéma du plus grand styliste actuellement en activité à Hollywood est là.

Par Stéphane Convert