UN FILM DE STEVEN Spielberg * par FOUAD BOUDAR

Cette année nous avons eu droit à deux films de Steven Spielberg sortant à deux mois d’intervalle. Deux productions aux antipodes l’une de l’autre (du moins en apparence) que l’auteur a tourné à la suite. Il nous avait déjà offert ce genre de doublés avec INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE/ALWAYS, JURASSIC PARK/LA LISTE DE SCHINDLER, LA MONDE PERDU/ AMISTAD, TINTIN/CHEVAL DE GUERRE. Tout-terrain de génie, Spielberg est chez lui dans tous les genres, qu’il investit avec une voracité formelle et un amour de son métier sans équivalent dans le game.

Tonton Steven clôt sa « trilogie des Pères Fondateurs » (LINCOLN en 2012 - LE PONT DES ESPIONS en 2015) avec ce monumental PENTAGON PAPERS. Peu connue chez nous, l’affaire des Pentagon Papers constitua le début de la fin pour Richard Nixon en une sorte de préquelle du scandale du Watergate. Comme pour les deux premiers films de sa trilogie officieuse, Steven nous conte la Grande Histoire à travers un destin individuel.

UN CONTE SPIELBERGIEN :

Dirigeant d’une main hésitante le journal dont elle a hérité de son défunt mari, Katharine Graham lutte pour s’imposer entre un rédacteur en chef gouailleur - le toujours impeccable Tom Hanks dans le rôle de Ben Bradlee – et un conseil d’administration l’estimant illégitime. Le Washington Post est au bord du gouffre et n’a pour seul fait d’arme que la couverture de mariages mondains. Distancé par le New York times, le Post va cependant avoir l’opportunité de publier des informations classées secrètes, contenues dans une boite filmée comme l’Arche d’Alliance et révélant les mensonges du gouvernement au sujet de la guerre du Vietnam. Entourée de financiers n’ayant aucune estime pour ses opinions, Kathy est un fantôme qui cherche à imposer sa légitimité. Comme Lincoln dans le film éponyme et Tom Hanks dans LE PONT DES ESPIONS, elle va devoir se lever et honorer un rendez-vous avec l’Histoire. Steven ne perd jamais de vue l’enjeu principal de ce conte : le soulèvement d’un être pour se hisser au-dessus de sa condition et « terrasser le monstre », ici la machine judiciaire. Ainsi, Kathy rejoint le David Mann de DUEL, le Neary de RENCONTRES DU TROISIEME TYPE, le Brody des DENTS DE LA MER. Alors que personne ne l’attend, elle va devoir faire face au défi de sa vie.

PENTAGON PAPERS a pour seul enjeu une décision. Capitale.  A la faveur d’un scénario limpide, Steven Spielberg déroule un thriller implacable, sans omettre d’en poser totalement le contexte : les collusions entre journalistes et politiques ainsi que la concurrence entre journaux constituent autant d’obstacles que de catalyseurs à la décision que prendra Kathy Graham.

MOUVEMENT DES MOTS ET FEU SACRE :

Le cheminement de cette décision est magistralement illustré par une mise en scène qui épouse les mots. En effet, le film est constitué principalement de scènes de dialogues que l’auteur parvient à rendre spectaculaires. Jouant sur la disposition des personnages dans le cadre, leur manière dynamique d’y entrer, d’en sortir ou encore sur leur débit verbal, Spielberg filme leurs mots comme des balles qui fusent et les allées de la rédaction comme des tranchées. Il n’hésite pas, par moment, à faire se chevaucher leurs répliques, comme pour illustrer la fièvre qui règne au sein du Washington Post. Le réalisateur a toujours eu cette capacité à « dynamiser » ses scènes de dialogue ; il nous l’avait démontré avec LINCOLN et, en remontant plus loin, avec LES DENTS DE LA MER (le fameux monologue de l’USS Indianapolis). Ce talent atteint ici un niveau supérieur car réhaussé de licences poétiques : jamais au cinéma le tremblement d’un bureau ou d’une lampe n’auront eu autant de force évocatrice. Du grand art, d’autant plus remarquable que le film a été tourné dans l’urgence. Un tour de force qui démontre par l’exemple qu’un grand metteur en scène sait transcender un sujet afin de nous en faire saisir son universalité. Ce qui manquait à SPOTLIGHT qui, sur un sujet similaire, se contentait d’une facture de téléfilm insipide.

Animé par le feu sacré, Steven Spielberg est ici en état de grâce et nous offre un gros morceau de cinéma. De ceux qui donnent envie de vivre !

Fouad Boudar