UN FILM DE STEVEN spielberg * par FOUAD BOUDAR

SPIELBERG THINGS :

Son nom signifie le cinéma. Il fait partie des grands créateurs de formes qui ont irrigué l’imaginaire collectif et façonné la culture populaire. De celle sur laquelle nous fantasmons aujourd’hui et qui suscite en nous une nostalgie inquiétante, voire mortifère. Une banlieue américaine, des enfants à vélo, des lampes torches qui transpercent la nuit ; ces images emblématiques ressurgissent aujourd’hui comme des fétiches, reproduites religieusement par des artistes déférents (J.J. Abrams en tête). Des séries comme STRANGER THINGS, le court métrage KUNG FURY, le RETRO GAMING, participent de ce phénomène théorisé par le journaliste Rafik Djoumi : la culture Doudou.

Le cinéma de Spielberg est baigné de nostalgie, d’hommages aux formes anciennes qui ont forgé sa cinéphilie. La saga INDIANA JONES est une relecture des feuilletons cheap qui ont bercé son enfance (et celle de George Lucas), LA COULEUR POURPRE est un hommage à John Ford, MINORITY REPORT est son film noir à lui. Chacune de ses œuvres transpire l’amour de l’âge d’or Hollywoodien. Cet amour du passé, loin de l’enfermer dans une posture poussiéreuse, rend son cinéma toujours vivace et pertinent. A 71 ans, il est le seul cinéaste à parler à toutes les générations. Contrairement à un Joe Dante, dont le cinéma cultive un rapport fétiche au passé, celui de Steven Spielberg transmet.

C’est ce dont il est question dans le bouleversant READY PLAYER ONE : de fécondation et de transmission.

 

«(…)Kurosawa, David Lean, George Cukor, John Huston (…)ces hommes persévérants ont su faire, quand ils étaient âgés, des films aussi bons que ceux qu’ils faisaient quand ils avaient entre vingt et trente ans. J’aimerais être comme eux. »

Steven Spielberg - 1989

Il sauver le soldat ryan - 1998
La Prisonnière du désert de John Ford - 1956

EMBRASSER L'HÉRITAGE OU MOURIR :

Nous vivons une époque étrange. Les réseaux sociaux ont modifié notre rapport au monde et aux autres. Ils nous ont, à la fois, rapproché et éloigné pour nous maintenir dans un état schizophrénique de toute-puissance teinté de solitude. Relative, cette solitude libère du temps, émousse notre sociabilité et nous rend plus perméables aux mondes factices (ou virtuels). La Nature a horreur du vide. READY PLAYER ONE est le commentaire désabusé et plein d’espoir d’un cinéaste sur notre époque.

Basé sur le romain éponyme d’Ernest Cline, READY PLAYER ONE nous emmène dans un futur dystopique (2045) où l’humanité a cessé de régler ses problèmes pour s’enfermer dans l’OASIS. Un monde virtuel qui regroupe toutes les icônes de la culture populaire de ces 40 dernières années. Chacun peut y être le personnage qu’il veut et faire ce qu’il veut. Ce monde fantasmagorique est l’oeuvre d’un néo-Steve Jobs (James Halliday) qui, en guise de testament, organise une course aux œufs de Pâques géante dont le vainqueur héritera de sa fortune et de son pouvoir.

Difficile de ne pas voir en ce James Halliday un autoportrait de Spielberg lui-même, un auteur qui questionne son héritage. Un peu sans doute. Le caractère profondément tragique de ce personnage nous en fait douter. En effet, James Halliday est un homme qui est passé à côté de sa vie, fuyant ses responsabilités pour s’enfermer dans sa création. Tout l’inverse d’un Spielberg dont la vie est un modèle d’équilibre.

Le personnage de Wade/Parzival, le héros interprété par Tye Sheridan, semble beaucoup plus proche de lui (à commencer par son apparence physique), analogie renforcée par la méthode qu’il utilise pour gagner cette chasse aux œufs. Revisiter le passé (à bord d’une De Lorean), l’embrasser, l’honorer, le comprendre et en tirer des enseignements qui font avancer. Wade/Parzival cultive un rapport « organique » avec la culture populaire, il va chercher les indices de sa quête jusque dans la psyché et les traumas de James Halliday. Une œuvre est indissociable de son auteur. Pour la comprendre, l’apprécier, il faut comprendre l’âme qui l’a enfanté.

C’est le cœur du propos vertigineux du film.

OUVRE LES YEUX :

Réflexion sur notre imaginaire et notre manière d’en faire usage, READY PLAYER ONE est un festin pour les yeux. Un « ride » extraordinaire qui regroupe parmi les plus grands morceaux de bravoure du maître. Il nous l’avait montré avec son TINTIN : la performance capture, théorisée et développée par son ami Robert Zemeckis, l’a totalement libéré. Loin de nous servir un film d’animation, le cinéaste s’empare de ces nouveaux outils pour « élargir » sa mise en scène. Ils lui permettent d’aller au bout de son envie de cinéma en faisant muter ses formes préférées (le plan-séquence, le oner …) pour leur faire atteindre ici un autre niveau ; plus jouissif, plus puissant. Car il n’oublie jamais la grammaire cinématographique et ses règles : lisibilité, découpage, entrées-sorties de champs.

READY PLAYER ONE est un morceau de cinéma total, généreux, gourmand et incroyablement ludique comme seul Spielberg sait en réaliser. Se permettant au passage de mêler les codes du cinéma avec ceux du jeu vidéo, les deux mamelles de sa culture.  Espérons qu’il signera la fin de cette parenthèse doudou. Un peu comme quand le maître siffle la fin de la récré en somme. Spielberg s’est nourri d’un héritage pour en faire une pulsion de vie, un élan qui lui a permis de créer de nouvelles formes. Sans oublier de se nourrir de sa propre vie.

Charge féroce contre la marchandisation de l’imaginaire, mise en garde bienveillante contre les menaces de notre époque mortifère, READY PLAYER ONE est l’œuvre somme d’un génie créatif inégalable, animé par le feu sacré. Sans doute son œuvre la plus subversive.

Fouad Boudar

LA CULTURE FETICHE :

Dans sa quête, Wade/Parzival est en compétition avec des hordes de geeks à la solde de Nolan Sorrento (le grand Ben Mendelsohn) qui, à la tête d’une multinationale, souhaite s’emparer de l’OASIS afin de la « marchandiser ». Vengeance et instinct de domination animent cet ancien collaborateur de Halliday. Il n’est plus connecté à son élan vital. Fin manager, il sait brandir les bons hochets pour maintenir sous sa domination ces geeks qui n’entretiennent qu’un rapport fétiche avec la culture populaire. Un rapport cumulatif qui ne mène nulle part finalement.

Nul besoin de maîtriser l’opulence de références et de clins d’œil qui parcourent le film. Même si elles lui donnent une saveur particulière, leur ignorance ne nous en fait pas perdre le sens profond.

Les corporations sont voraces, elles nous divisent pour mieux régner. Wade/Parzival veut rassembler et fait de ses connaissances un vecteur de transcendance.

ENFERMEMENT ET FANTOMES DU PASSE :

Au cœur du film, Spielberg illustre par l’exemple son propos à travers une séquence vertigineuse. Tour de force technique, véritable miracle, cette scène constitue probablement la raison pour laquelle le cinéaste a souhaité réaliser READY PLAYER ONE. Lors de la deuxième épreuve de cette course à l’ « Easter Egg », les personnages revisitent littéralement le film SHINING de Stanley Kubrick. Avec un réalisme incroyable, Spielberg reconstitue des scènes entières de ce film sur l’enfermement et les fantômes du passé. Une séquence d’autant plus émouvante lorsque l’on sait les liens qui unissaient les deux cinéastes et le fait que Spielberg ait tourné LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE dans un studio voisin de celui de SHINING.

Avec panache et maestria, Spielberg s’empare de l’œuvre d’un aîné pour proposer un segment macabre et par moments cartoonesque. Du grand art.

« Ce qui est merveilleux quand on est metteur en scène, c’est ce privilège de mettre un peu de vous dans le ou les personnages qui vous plaisent. Vous pouvez vivre ainsi une vraie vie imaginaire, aussi longtemps que cela n’interfère pas avec votre vie personnelle et que vous ne mélangez pas les deux (…) j’ai toujours su faire la part des choses. »

Steven Spielberg (1989)