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UN FILM DE Robert Zemeckis * PAR FOUAD BOUDAR 

Alors que les cinéastes de sa génération se retirent peu à peu du métier et que le réalisateur Hollywoodien devient doucement mais sûrement un chef de projet interchangeable, Robert Zemeckis demeure plus actif que jamais. Enchaînant à un rythme soutenu des projets complexes, il suit sa route singulière de génie très discret.

Sa stature, toujours intacte, semble l’immuniser contre l’échec de ce qui deviendra probablement son plus grand film, BIENVENUE A MARWEN (2019).

 

Les Sorcières aux quatre Oscars :

Il nous revient aujourd’hui avec une nouvelle adaptation d’un roman de Roald Dahl, LES SORCIERES (1983), initialement destinée à Guillermo Del Toro, qui projetait de l’adapter en Stop Motion. Le génie mexicain devenant producteur, conjointement avec son compatriote Alfonso Cuaron. La précédente adaptation, signée Nicolas Roeg (LES SORCIERES – 1990) est, depuis, devenue culte grâce notamment à l’interprétation iconique d’Anjelica Huston dans le rôle de la Grand High Witch.

 

Roman emblématique de son auteur donc, qui a donné lieu à un premier film qui l’est tout autant, sa nouvelle adaptation constituait un défi de taille : pour le cinéaste ainsi que son interprète principale, Anne Hathaway.

 

La sensualité féminine, la laideur, la monstruosité des corps, des thèmes qui irriguent le travail de Robert Zemeckis.

  Résilience :

Par une narration limpide, dès l’ouverture le cinéaste pose les enjeux de l’histoire. Sa transposition dans la Louisiane des années 60 créer une passerelle thématique pertinente avec le roman, cet Etat étant très lié à la culture vaudou et la sorcellerie. Il prend le temps de nous présenter les deux personnages qui constituent le cœur émotionnel de son film : la grand-mère (impériale Octavia Spencer) et le petit garçon (le très moyen Jahzir Bruno).

Avec sa mise en scène « racée » et son goût pour « l’image définitive » le cinéaste nous fait partager le deuil du petit garçon, orphelin de ses parents, ainsi que le passé douloureux de sa grand-mère.

Un voile tragique tombe sur ce conte pour enfants qui révèle alors les deux montagnes que notre duo devra gravir : une quête de résilience et un combat contre le Mal.

 

Grande Anne Witch :

- « Bob (Zemeckis) voulait que mon accent soit semblable au crépitement de la cuisson de côtes de porc dans une poêle.  (rires) » Anne Hathaway  

D’une beauté « d’un autre monde », Anjelica Huston avait, dès sa jeunesse, ce regard de « vieille âme » qui a vu la naissance du monde. Elle était née pour incarner la Grand High Witch.

 

Anne Hathaway et son aura de « fiancée de l’Amérique » est un choix moins évidant donc intéressant.

La comédienne parvient à susciter l’effroi par une technique qu’elle a déjà employé dans THE DARK KNIGHT RISES (2012) : le jeu « bipolaire ». Sa capacité à changer d’intensité en un clin d’œil rend sa Grand High Witch plus névrosée et borderline que maléfique. D’où l’imprévisibilité qui se dégage de sa performance et qui rend son personnage absolument effrayant car source constante de danger.

 

Ce contre-emploi sert le film en définitive, le visage d’ange d’Hathaway contrastant merveilleusement avec son faciès de sorcière conçu en images de synthèse. S’éloignant de l’imagerie populaire (balai, nez crochus et chapeaux pointus) le look de la Grand High Witch est ici horrifique, et évoque beaucoup les vampires de BLADE 2(2002). Comme sur son DROLE DE NOEL DE SCROOGE(2009), le réalisateur ne ménage pas son jeune public en lui proposant des images cauchemardesques. Même pour un adulte. Les sorcières sont ici des monstres, des freaks. Magnifiquement diaboliques. Diaboliquement monstrueuses.

 

- « Je rêve de pouvoir écrire mon scénario sur un clavier et de le voir sortir en images de mon ordinateur. Idéalement, je souhaite me passer du clavier pour transférer directement mes images de mon cerveau à l’ordinateur. »

Robert Zemeckis

Des neurones à l’écran :

Le scénariste Rémi Grelow, dont un ouvrage sur Robert Zemeckis est à paraître chez Rouge Profond, qualifie très justement les images du cinéaste de «spirituelles».

 

En effet, Robert Zemeckis, depuis ses débuts, a toujours cherché à traduire ses visions en images avec un minimum de déperdition. Des neurones à l’écran.

 

A ce titre, les trois épisodes qu’il a réalisé pour la série LES CONTES DE LA  CRYPTE sont remarquables tant ils dessinent déjà les contours du cinéma virtuel.

 

Presque entièrement tourné sur fond vert, le film concrétise davantage ce rêve de cinéma virtuel. Adaptant un conte pour enfants, cette artificialité est cohérente avec le propos. La synthèse parfaite du fond et de la forme. Epaulé par son chef opérateur Don Burgess, Zemeckis nous propose de « l’hyper cinéma » (dixit Guillaume Meral). Sa caméra, sensuelle et signifiante, nous ménage de véritables scènes de cartoon augmenté comme ce moment de bravoure se déroulant dans une cuisine qui évoque la scène d’ouverture de QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT (1988). La beauté féminine, la mutilation des corps ainsi qu’une certaine forme de fétichisme rappellent immanquablement LA MORT VOUS VA SI BIEN (1991).

 

Roald Dahl réussit mieux à Robert Zemeckis qu’à Steven Spielberg. Le BON GROS GEANT de ce dernier s’avère indigeste comparé à l’élégance de l’adaptation de son ancien protégé. 

 

 

Sensuel, étrange, rempli des obsessions de son réalisateur, SACREES SORCIERES est un magnifique conte moral drapé d’un manifeste pour la mutation du Cinéma.

 

Par Fouad Boudar