UN FILM DE jESSE V. JOHNSON * par ANTONY PORTIER

Voilà maintenant près de deux ans que Jesse V Johnson et Scott Adkins travaillent ensemble et enchaînent les séries B qui auraient fait la joie des squatteurs de vidéo-clubs il y a une vingtaine d’années. Bien décidés à continuer sur leur lancée, les deux bonshommes se lancent avec TRIPLE THREAT dans un projet qui a vite fait du bruit chez les cinéphiles bourrins, et pour cause : Scott Adkins, Michael Jai White, Tony Jaa, Iko Uwais (qu’on ne présente plus depuis THE RAID) et plein d’autres (Tiger Chen, Michael “The Count” Bisping de l’UFC, Jeeja “CHOCOLATE” Yanin, manquait plus que Donnie Yen et c’était champagne) sont censés se foutre sur la tronche pendant une heure et demie pour le plus grand bonheur de l’amateur d’hématomes et de flying kicks. Autant dire que le film de Johnson a vite été comparé à une version martiale d’EXPENDABLES, le moindre second rôle étant pratiquant d’arts martiaux et ayant fait ses preuves par le passé. Même un second rôle comme Ron Smoorenburg a affronté Jackie Chan dans QUI SUIS-JE. L’arrivée très (trop ?) tôt d’un premier trailer alors que le tournage n’était même pas terminé à vite fait monter la pression : TRIPLE THREAT se devait d’être un événement pour tous les fans de baston sur pellicule.

 

Alors, promesses tenues ?

La première chose qui frappe en démarrant TRIPLE THREAT c’est le soin particulier attribué à l’aspect visuel. On sait Johnson adorateur du format anamorphique, mais TRIPLE THREAT se situe un très bon cran au-dessus de ses précédents films et très au-dessus des productions similaires. Le directeur de la photographie Jonathan Hall, déjà sur DEBT COLLECTOR l’année dernière, rempile et accomplit un travail d’orfèvre qui tire le film vers le haut dès les premiers plans. Il suffit de voir l’arrivée des personnages dans la jungle du début pour se rendre compte de la supériorité de TRIPLE THREAT sur ce point précis par rapport au reste de la production du même genre. Le chef opérateur tire parti d’une direction artistique de qualité et joue sur des ambiances tantôt lumineuses et colorées, tantôt plus sombres mais tout aussi intéressantes visuellement (voir ce final qui arrive à rendre chaque pièce singulière par le biais de la lumière malgré une direction artistique proche d’un EXPENDABLES). Pour un budget qu’on imagine égaler celui du café sur AVENGERS et un tournage comme souvent très (trop ?) court (26 jours, soit trois fois moins qu’un THE NIGHT COMES FOR US et quatre fois moins qu’un THE RAID 2) TRIPLE THREAT flatte la rétine et respire l’amour du travail bien fait. On en dira pas autant du scénario, très basique et parfois très maladroit (on a toujours pas compris en quoi consistait le plan du perso d’Iko Uwais), mais la durée réduite (le générique arrive au bout d’une heure trente) fait que le film file très vite, surtout que certaines idées de caractérisation sont bienvenues et que les scénaristes ne s’embarrassent d’aucunes digressions inutiles. Jaka vient à peine d’être présenté pour la première fois que sa femme se fait tuer quelques secondes plus tard, nous épargnant une longue introduction sur sa vie passée. C’est à travers ces petits détails et ce sens de l’efficacité que les scénaristes de TRIPLE THREAT font mouche ; en arrivant à caractériser de façon convaincante chaque personnage en quelques secondes par le biais de l’action ou d’une ligne de dialogue bien placée. Ainsi, si on ira pas jusqu’à chanter les louanges du scénario parfois bancal de TRIPLE THREAT, on ne peut que saluer la rigueur avec laquelle les scénaristes ont traité les personnages et le genre à travers une intrigue simple mais efficace et vidée de tout gras. Mais avouons-le tout de suite : on est surtout venu ici pour voir tout ce beau monde s’échanger des gnons.

Chorégraphiés par Tim Man, qui collabore avec Scott Adkins depuis maintenant plusieurs années (NINJA 2, BOYKA, c’était lui), les combats de TRIPLE THREAT sont l’occasion d’assister à un choc des cultures martiales. Kick-boxing, muay-thaï, pencak-silat, karaté, chaque combat est différent et repose sur une opposition de styles qui ravira le fan d’arts martiaux, surtout que ces mano a mano sont parfaitement mis en scène par un Jesse V Johnson qui ne cesse de s’améliorer de film en film. Au départ maladroit avec son SAVAGE DOG (sensations d’impacts un peu molles, filmage pas plus dynamique que la moyenne), Johnson a su par la suite se trouver un style tout en faisant de ces carences de l’histoire ancienne. Le découpage est ici dynamique, l’exécution semble beaucoup moins lente que par le passé, et le réalisateur sait utiliser ses effets de style avec parcimonie. On pourra faire remarquer que la plupart des combats sont courts (à cause du tournage réduit on imagine) mais ils font à chaque fois partie de scènes d’action plus importantes et sont très nombreux (on compte neuf joutes en tout), surtout que Johnson a gardé le meilleur pour la fin avec un climax destructeur qui enchaine les affrontements jouissifs. On n’est d’ailleurs pas prêt d’oublier cette confrontation finale entre Scott Adkins (parfait en ordure finie et toujours aussi monstrueux martialement parlant) et Tony Jaa, véritable rêve qui prend vie et qui tient toutes ses promesses quand il s’agit de distribuer les coups de genou et autres coups de pied sautés. On pardonnera donc deux trois maladresses, comme cette embuscade musclée un peu ratée ou un montage un peu grossier sur deux très courts passages pour se concentrer sur le plus important : TRIPLE THREAT fait honneur à son genre et a de quoi faire rougir de jalousie ses petits frères

L’attente fut donc longue pour les fans, et il convient tout de même de rétablir la vérité pour les futurs déçus : non, TRIPLE THREAT n’est probablement pas le film de tape ultime, le genre de référence qui marque le cinéma de genre à tout jamais, ne serait-ce qu’à cause de ses combats parfois trop courts. Il faudra sans doute revoir ses attentes à la baisse, TRIPLE THREAT étant au final un tout petit film bien loin d’avoir les ressources financières de ses modèles. Il n’empêche que le nouveau long métrage de Jesse V Johnson surprend là où on ne l’attendait pas (c'est un film qui s'apprécie au final plus dans sa globalité que dans des scène prises indépendamment) tout en délivrant la marchandise avec un sens de l’efficacité et de la générosité qu’on croyait disparu du genre, ce qui le place tranquillement dans le haut du panier de la peloche garantie 100% testostérone.

 

Sa réputation n’était au final pas si usurpée que ça : TRIPLE THREAT est un petit modèle de DTV carré qui frappe fort là où ça fait du bien.

 

Antony Portier