UN FILM DE sam hargrave  * par ANTONY PORTIER

Déjà producteurs de la bonne surprise de ce début d’année Manhattan Lockdown, les Russo reviennent à la production avec un nouveau film d’action cette fois-ci écrit par le frère Joe et distribué par Netflix. C’est Sam Hargrave qui écope de la casquette de réalisateur. Ce nom ne vous dit probablement pas grand-chose, et pour cause : Hargrave est d’habitude chorégraphe (on lui doit les combats d’Atomic Blonde et du deuxième Captain America), coordinateur des cascades et doublure officielle de Chris Evans depuis des années, autant dire un homme qui travaille dans l’ombre. C’est pendant le tournage des deux derniers Avengers que les Russo ont proposé à Hargrave de prendre les rênes de cette nouvelle entreprise chapeautée par les deux frérots.

 

Au programme : de l’action, beaucoup d’action, et l’envie de revenir vers un cinéma simple mais efficace dans lequel l’ambition principale est de divertir de la façon la plus directe et carrée possible.

L’histoire de Tyler Rake est des plus simples : alors que le fils d’un mafieux vient de se faire kidnapper par l’un des parrains du crime, un mercenaire (incarné par un Chris Hemsworth comme souvent impeccable) est embauché pour exfiltrer le rejeton. Évidemment, tout ne se passe pas comme prévu, et les deux doivent se frayer un chemin à travers un Bangladesh sans pitié. Rien de bien original donc, et l’on ne vient pas ici pour chercher une once de nouveauté, même si Tyler Rake se démarque du tout-venant sur plusieurs points. Le premier c’est son décorum rafraîchissant, avec un Bangladesh très bien mis en valeur (le film fut en grande partie tourné sur place, ça aide) qui change du mood urbain habituel. La découverte d’un monde criminel assez rare, accompagné d’une utilisation de la langue bienvenue (tous les locaux parlent bengali) est un gros plus qui renforce l’immersion de façon très naturelle. Sur le plan visuel Tyler Rake est très agréable donc, surtout que Hargrave s’est entouré d’une équipe technique solide (Newton Thomas Sigel à la photographie, autant dire que le film flatte la rétine à plusieurs reprises). Et c’est l’expérience du réalisateur dans le domaine de l’action qui fait la différence.

Depuis plusieurs années on observe l’épanouissement de plusieurs réalisateurs qui viennent du monde de la cascade, les deux plus grands représentants étant évidemment David Leitch et Chad Stahelski. Hargrave vient de la même école (il a travaillé avec ces mêmes metteurs en scène à plusieurs reprises). Heureusement pour nous Hagrave se rapproche plus de Stahelski que de Leitch dans sa capacité à raconter une histoire (chose que Leitch ne sait pas faire) et surtout à mettre en boîte des scènes d’action à s’en décrocher la mâchoire. Bien aidé par un script qui va droit au but sans trop s’éparpiller, Hargrave peut se concentrer sur l’essentiel sans trop se soucier d’éventuels problèmes scénaristiques. L’introduction est concise, tout le monde est vite caractérisé en peu de temps, et si le rythme général est par la suite un peu plus lâche que Manhattan Lockdown ce soucis du film bien fait et qui ne pète pas plus haut que son derrière est plus qu’appréciable. Du cinéma sans énorme ambition mais qui le fait très bien en somme. Et pourtant, Hagrave compte bien faire de ses morceaux de bravoure des set pieces mémorables qui marquent la rétine. Chaque combat/gunfight est parfaitement découpé et chorégraphié, avec en point d’orgue un plan-séquence de onze minutes absolument hallucinant qui combine poursuite en voiture, fusillade et combat rapproché. Une séquence très impressionnante qui rappelle celle d’Atomic Blonde, mais en encore plus ambitieuse dans sa gestion de l’espace et ses péripéties. Et si le film revoie plusieurs fois à la saga John Wick (la chorégraphie des fusillades y fait penser, le bodycount est très élevé, la violence est la même, le sound design semble parfois sortir des films de Stahelski) il arrive suffisamment à s’en démarquer par cet aspect plus rugueux et rentre-dedans que les aventures de l’ami Keanu.

Si le gros du film se passe entre les balles, Hargrave et Russo n’oublient pas de faire respirer le récit par le biais de scènes plus calme dans lesquelles chaque personnage a quelque chose à offrir. Et si tout n’est pas parfait au royaume du scénario parfait, il y a clairement une volonté de vouloir faire avancer l’histoire sans trop en dire par le biais de tunnels de dialogues laborieux. Les motivations de Rake et son évolution dans le récit sont à ce titre exemplaires, naturelles et compréhensibles sans que jamais la dramaturgie ne semble forcée, même quand il s’agit de renverser le point de vue sur un bad guy. C’est donc un deuxième essai concluant pour les Russo en tant que producteurs et une jolie porte d’entrée pour un réalisateur prometteur. En ces temps d’isolement voir une production comme Tyler Rake atterrir dans notre salon est une petite bénédiction qui fait rudement plaisir et donne espoir quant au futur des Russo et Hargrave.

Par Antony Portier

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