COLLATERAL

la nuit porte

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Vincent, personnage énigmatique, se dévoilera par des indices laissés ici et là au fil du récit. De part son allure, il est un homme comme un autre. D’ailleurs le film s’ouvre sur un plan le montrant se fondre littéralement dans la masse. Personne ne fait attention à lui. Tout comme Max, son introduction est l’occasion pour Mann de mettre en parallèle les deux personnages et leur rapport à leur environnement. Tout les deux sont étouffés par ce qui les entoure. Max est montré suite à une série de gros plans dans le garage, et ne semble vivre qu’à l’intérieur de son taxi quand il s’enferme dans sa bulle (tout le bruit qui l’entoure disparaît quand il ferme la porte). L’arrivée de Max dans la vie de Vincent va amener ce tueur implacable à se briser petit à petit, en faisant apparaître des faiblesses et autres anomalies. Après avoir exécuté de sang froid un homme avec qui il avait échangé des anecdotes et quelques rires, il se met subitement à penser à son geste à travers un plan très « Mannien » : l’attention est portée sur le non dit et le silence, sur les émotions qui sont transmises par le visage de l’acteur. Le simple fait qu’il remette en question ses actes pendant une courte seconde rend son personnage bien plus complexe qu’un simple tueur à gage. Vincent est un antagoniste qui devient passionnant au fur et à mesure que le récit se déroule. Si il plaisante sur le sort de ses parents en mentant délibérément (il prétend avoir tué son père avant de rigoler et d’avouer que non) l’importance qu’il accorde à la famille, lorsqu’il achète des fleurs pour une mère qui n’est pas la sienne, montre une part d’humanité qui est bien présente en lui. Lors d’un dialogue superbement bien écrit, un de ses contrats lui dit : « et moi qui croyais que tu étais un gars sympas ». Sa réponse est tout aussi inattendue que brillante : « mais je suis un gars sympas. Je ne fais que mon travail ». Dans une scène coupée du film, Max demandait à Vincent « Ça t’énerves qu’il y ai des dommages collatéraux ? ». La réponse de Vincent est sans équivoque : « Bien sur. Personne n’aime travailler gratuitement ». Il est avant tout un professionnel, qui justifie ses actions par un besoin non pas idéologique mais avant tout économique

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"C’est là tout le dilemme du film : arriver à éprouver de la sympathie pour ce tueur."

"Les gens me semblent en général bien plus compliqués qu'on ne croit et j'éprouve une certaine fascination à observer leurs ressorts. Vincent ne ressemble à aucun des personnages antérieurs de Tom, mais j'ai tenu à ce qu'on retrouve en lui un peu du pouvoir et de l'autorité qui émanent de Tom. Sous l'élégante apparence de Vincent et ses beaux costumes se cache quelqu'un de très dur  […] Nous avons longuement discuté de l'instant où Vincent révélerait ses failles. Au début du film, il semble totalement maître de lui-même, tel un fauve débarquant en ville. Mais, au fil de la nuit, la personnalité de Max va déteindre sur lui et l'obliger à dévoiler une part de son humanité."

 

Michael Mann

Peu importe qui est le contrat, à partir du moment ou le travail est bien fait. A partir de là, rien d’étonnant à ce qu’il éprouve de la sympathie envers Max : ce dernier est également un professionnel qui prend soin de son taxi, et il le remarque tout de suite dès son entrée dans la voiture. Il ira même jusqu’à prendre sa défense contre son patron, finissant de rendre son personnage plus ambiguë qu’il n’y paraît. C’est là tout le dilemme du film : arriver à éprouver de la sympathie pour ce tueur. Cette approche très rationnelle dans son comportement est une des composantes essentielles de sa caractérisation. Alors qu’il vient d’exécuter un homme pratiquement devant les yeux de Max, il affirme que ce n’est pas lui qui a tué le malheureux, mais les balles et la chutes, comme si il tentait de se déresponsabiliser de ses actes. Une façon d’éviter la réalité qui est tout aussi caractéristique que chez Max. Pour Vincent le mal et le bien sont indissociables, ne répondent à aucun critère évident, seul compte l’argent. Il est pourtant tout autant perdu que Max, et si son apparente confiance en lui et son professionnalisme mettent en avant un personnage typiquement sans défauts, il n’en reste pas moins un antagoniste dont la vie est aussi dramatique. Quand à la fin, dans un geste de désespoir il annonce à Max « Je fais ça pour vivre », impossible de ne pas voir en Vincent une figure tragique.

Max, lui, est quelqu’un qui pèche non pas par manque d’ambition mais de motivation. Les nombreuses péripéties qui parcourent le récit seront l’occasion pour lui de se dégager de cet espace de confort auquel il s’est attaché depuis maintenant (trop) longtemps. En prenant part à l’action et en voulant changer les événements, il s’affirme comme quelqu’un qui ne souhaite pas s’enfermer dans une case prédéfinie. Les différents endroits que nos deux personnages visitent seront toujours reliés aux thématiques du film et à l’évolution des protagonistes. Pendant près de deux heures, Max devra faire une chose qu’il n’a jamais eu l'opportunité de faire par le passé : improviser. Pas étonnant donc qu’une scène majeure du récit se déroule dans un jazz bar, figure emblématique de l’improvisation. Max est ballotté par les événements, doit réagir en fonction d’eux. Tout comme le spectateur il doit constamment tout remettre en question. Plus il prend part à l’action, plus Vincent s’affaiblit, allant jusqu’à usurper sa propre identité lors d’une scène « signature » du cinéma de Mann : se faisant passer pour Vincent, le personnage de Jamie Foxx se retrouve dans un club branché de LA à négocier avec Javier Bardem (qui écope d’un rôle mineur mais marquant) afin de récupérer les données qu’il a « égaré ». Cette scène fait clairement écho à celle de Révélations et Miami Vice, dans lesquelles nos héros se retrouvent encerclés autour d’une table par des sous fifres lors d’une négociation. La magie de la mise en scène de l'auteur fait le reste : en misant toute sa tension sur l’arrière plan et un découpage parfait, le cinéaste livre des scènes de dialogues en tout points passionnantes, dans lesquelles les héros s’affirment et passent le point de non retour dans le récit.