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GONE GIRL

 Jeux de rôles 

C’est un film de son époque (ou Presque)

       

Le passé maniériste de Fincher aurait tendance à nous faire chercher dans Gone Girl des références illustres. Si le film se place dans la lignée des séries blêmes, notamment de Preminger (Angel Face et son drame conjugal en piège pavillonnaire) auxquelles on pense forcément dès qu’il s’agit d’une histoire de femme disparue depuis Laura. Sa voix off ironique d’outre-tombe pourrait évoquer Sunset Bld. Et ce premier plan sur une nuque blonde pourrait renvoyer à la Marnie d’Hitchcock dont on ne découvrait le visage que tard dans le récit (mais était-ce son vrai visage ?). Mais beaucoup plus qu’à ces thrillers illustres, c’est à l’univers télévisuel que renvoie de prime abord Gone Girl. On pense plus à la disparition de Laura Palmer (Twin Peaks), baignée dans les mêmes nappes synthétiques qu’à celle du film de Preminger, plus à Desperate Housewives qu’à Chaines Conjugales ou Sunset Bld lorsqu’on entend la voix off de la femme disparue. Le personnage de Nick (interprété par Ben Affleck) fredonne d’ailleurs la musique de Law and Order alors qu’il est interrogé dans le commissariat. Il faut dire que le genre policier est un des plus populaires dans les fictions du petit écran, et que les séries occupent aujourd’hui un terrain référentiel de choix, dans lequel on comprend même Fincher, réalisateur et initiateur de House of Cards. Dans son esthétique, Gone Girl ne dépareille nullement avec les canons télévisuels de l’époque et semble même s’en inspirer par moments. Le final en mini épisodes, rappelle les introductions de Law and Order et même plus généralement nombreux choix de découpages et de cadres nous ramènent à des images identifiables sans qualités spécifiques, tout comme cette banlieue pavillonnaire semble anonyme et terne.  Jusqu’à son affiche, Gone Girl tente de transcrire le jeu avec les conventions d’une façon visuelle en décalant subtilement les canons de l’époque.

Sur cette dernière, on y retrouve une image glacée typique tout autant des derniers Fincher que de certaines fictions HBO ou Showtime, reprenant un code couleur habituel bleu/orange. Les visages, d’ordinaires plongés dans la lumière sont plongés dans une obscurité bleutée, annonçant le drame. Autre renversement : La disposition des deux personnages, se faisant dos, qui tendrait à faire penser à une affiche de mélodrame. Mais leurs regards semblent perdus. On ne sait s'ils se cherchent, ou s’ils se fuient. Ce sont comme des statues de cire, fixant bêtement la direction qui leur est donné. Une affiche mystérieuse en quelque sorte, avec des personnages mystérieux, dissimulant des secrets. Est-ce un drame, une comédie romantique, un thriller ? Dès la campagne promo Fincher affiche clairement ses intentions. Celles-ci se confirment dès la première image du film. On y est ramené directement au postulat « à la première personne » du roman: on est plongé dans une sorte de vue subjective du personnage de Nick nous faisant partager ses impressions sur sa femme tandis qu’il regarde sa nuque. L’image semble  totalement déconnectée du reste du film, hors du temps, avec un visuel très publicitaire dans son approche scénique et photographique. Ce sera d’ailleurs pendant la majeure partie du film la seule « véritable » image du couple. Mais elle est d’entrée montrée comme une vision « orientée » par le mari (vue subjective et voix off oblige), qui y adjoint des pensées malsaines :

 

«  When I think of my wife, I always think of the back of her head. I picture cracking her lovely skull, unspooling her brain, trying to get answers. The primal questions of a marriage: What are you thinking? How are you feeling? What have we done to each other? What will we do? »

 

La femme, comme si elle pressentait les idées noires de son mari, se retourne, avant de plonger son regard face caméra. A l’interrogation des idées de la femme se succède l’interrogation du regard de l’homme. Son regard, passant de la limite de l’effroi à une expression plus neutre et mystérieuse pose d’emblée la confusion des genres. Est-on dans une image romantique ou dans son détournement policier ? Et si c’était un peu des deux ? Un peu comme si les conventions se construisaient et se déconstruisaient en même temps, de la même façon que les regards du couple s’entre- nourrissent. Tout est à la fois conformisme et décalage et les personnages participent à cette étrangeté comme un contrat implicite passé entre les deux. A l’instar de The Social Network, toutes les images sont nourries et construites par un monde spectacle régis par les médias, les télévisions et écrans de toutes sortes, faisant se succéder à la « success story » de Facebook un magma médiatique et de trash-tv. Mais c’est la même mécanique qui permet à Fincher de concrétiser les ambitions littéraires de Fish en matière audiovisuelle. Le film n’est pas seulement un brillant exercice de style, il se permet des audaces et des ruptures qui en font une proposition essentielle dans le circuit des films de Fincher.

 

Les deux personnages et leurs regards participent à cette ambigüité des genres. Les 2h30 qui vont suivre seront l’occasion pour Fincher d’organiser la rencontre entre ces deux regards, rencontre qui était le centre des 3 précédents films du cinéaste. Et comme dans toutes les relations « amoureuses » du réalisateur, les membres du couple sont des « freaks », des êtres aux comportements parfois étranges, bien loin des conventions des genres concernés, se sentant étrangers à un monde qu’ils peinent à intégrer pleinement. Le couple devient alors une figure permettant la réciprocité dans le système pervers et conformiste dirigeant le monde selon Fincher qui résume ainsi son film.

 

« (the movie is about) this idea that we create these narcissistic projections of ourselves in order to get people to like us, and in some cases to seduce them. And yet we remain completely oblivious that other people are doing the same thing to us. »

 

Si le jeu de décalage constant de Gone Girl met plus en valeur la part ironique et outrée de sa narration, il est aussi le système humain le plus troublant et intime que Fincher ai jamais traité dans sa filmographie.