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GONE GIRL

 Jeux de rôles 

La question du point de vue

       

Comme de nombreux films concernant des disparitions, Gone Girl semble se construire à partir d’un personnage manquant dont il ne reste que des photos ou des traces écrites.  La trame est simple : Nick, un matin découvre son salon en désordre et se rend compte que sa femme Amy a disparu. Les médias s’emparent très vite de l’affaire et des affiches à l’effigie de la disparue ornent bientôt les murs de la ville, comme une énigme.  La séquence pré-générique introduisant la femme semble marquer cela : « qui est-elle? » se demande le mari avant que le titre « Gone Girl » vienne envahir l’écran.  Le personnage est annoncé comme disparu avant même que ça ne soit réellement le cas. Les premiers indices de sa disparition ne tiennent pas à la découverte du salon dévasté, mais à d’autres éléments dans le titrage, même sa disparition a été escamotée puisque l’action du film est introduite par un « Monday, the day of ». Le film s’ouvrait sur la voix off du mari et sa vue subjective; après le titre annonciateur, c’est lui que nous suivons rejoindre sa sœur Margo au pub. D’une humeur massacrante, il commande un whisky qu’il boit d’un coup en se rappelant que c’est son 5ème anniversaire de mariage. Alors qu’il souligne implicitement que leur union bat de l’aile, il lance son verre de whisky d’un geste violent sur le bar, qui vient quasiment percuter la caméra. A cette image venant fracasser les apparences, littéralement, vient répondre dans un cut celle de sa femme Amy son journal intime qu’elle nous déclame en commençant par « I am so crazy stupid happy ». Le contraste entre les quelques mots grommelés par Nick et la version idyllique du couple décrit dans les extraits du journal est saisissant. Cette rupture dans l’énonciation est déjà la réponse à la première image du film: si on voyait dans ce premier plan une possible vue subjective de Nick, Fincher introduit ce changement de narrateur par une vue subjective d’Amy.

Le deuxième élément qui viendra annoncer la disparition d’Amy est paradoxalement l’apparition d’elle comme nouvelle narratrice de l’histoire. Si Fincher ne peut pas proposer d’énonciation à la première personne, il transcrit ce procédé littéraire au travers des raccords. Chacun des raccords entre le récit d’Amy et celui de Nick sera l’occasion de collecter des indices sur les intentions des personnages. Dès son premier flash-back, Fincher nous donne quasiment toutes les clefs : le récit de la femme est questionnable, montré comme subjectif. Dans le ton, il semble ironique, et il annonce déjà le jeu de pistes qui va avoir lieu. En effet, il se conclue sur un raccord cut entre l’image d’Amy en plein bonheur, jouissant sur son lit et une roue de Mastermind. Chaque flash-back d’Amy sera ainsi conclu par un cut brutal (alors qu’ils sont à chaque fois introduis par un fondu au noir), comme un dur retour aux réalités.  Mais ce raccord est ambivalent: est ce que l’on montre la femme jouissant pendant que son mari la délaisse en jouant ? Ou montre t’on la femme entamant par ce flash-back un jeu de piste qu’elle va imposer à son mari ? Plus tard, un raccord encore plus ironique verra se confronter un baiser entre Nick et Amy et l’image de celui-ci au commissariat se soumettant à  un prélèvement buccal d’ADN. Ironie encore, mais dans quel sens. Ce qui est ironique, est-ce que c’est le fait que la femme a disparu et laissé place à une enquête policière acculant son mari. Ou le fait que, comme il va le confirmer dans la séquence, Nick s’intéresse si peu à sa femme actuellement qu’entre l’embrasser ou avoir un test dans sa bouche, ça revient quasiment au même ? De toute façon, n’est-elle pas aussi froide et rigide ? Les apparences de l’un commencent là ou commencent les apparences des autres. La question est de savoir comment les (r)accorder.

Les différents points de vue, qui s’entrechoquent, se contredisent, disséminent des fausses pistes ici et là et organisent l’ensemble de la mécanique policière. Le film ne cessera de proposer des jeux de renversement entre celui qui regarde et celui qui est regardé, celui qui contrôle l’autre et celui qui est pris au piège. Le miroir grossissant posé sur le couple fait que le monde entier semble dépendre de leurs mouvements d’humeur. Les personnages se manipulent autant qu’ils manipulent les médias. Dans tous les cas, le but est le même : donner la bonne image. Les personnages sont d’ailleurs explicitement montrés comme attachés à des modèles qu’ils ne peuvent dépasser, que ce soit dans le regard des autres ou pour eux. Comme cette Amazing Amy, héroïne d’une série de romans créés par les parents du personnage de Rosamund Pike, proposant des versions fictionnelles réussies des échecs réels de leur fille ? Les parents d’Amy, qui, dès leur première scène, font des remarques sur sa tenue ou lui demande d’aller les représenter auprès de bloggeurs et autres media. Ou encore Nick, ramené plusieurs fois aux comportement de son père, par sa sœur notamment (« you’re a liar and a cheat, you’re just like dad » lui lance-t-elle après l’avoir surpris en plein adultère). La foire médiatique entourant la disparition va avant tout mettre en valeur le fait que ce couple n’est qu’une construction, pris entre des modèles que tout rappelle mais qu’aucun des deux époux ne semble s’approprier. Dans un dernier acte quasi grotesque, les enquêteurs et les médias vont accepter non pas l’explication la plus sensée ou crédible mais celle qui correspondra le mieux à la version qui a été construite par les fantasmes que l’affaire a pu susciter chez tout un chacun. Une fois Amy disparue, il faudra « reconstituer » le couple mais chacun des points de vue des deux personnages ne semble se référer qu’à des modèles préexistants : Nick doit jouer au mari éploré alors qu’Amy dans son journal se replonge dans son passé heureux, dans un texte ressemblant à une chronique journalistique. Même s’il semble d’après l’interrogatoire de Nick, que les deux époux ne partageaient quasiment rien. C’est comme si ce manque d’image alimentait encore plus en plus la machine à fantasme. L’escalade dans la spectacularisation va aboutir au point de non retour lors d’une conférence de presse organisée par les parents et le mari en l’honneur d’Amy. Tout d’abord, les médias vont décrire le couple parfait que la famille souhaiterait présenter mais très vite la télé la plus trash commence à faire craquer le vernis à base de ragots racoleurs. Comment vont-il gérer les modèles chacun de leur côté et ensemble ? Alors même qu’on les voit se rencontrer, le premier sujet de conversation de Nick et Amy est de commenter l’image que projettent les gens qui les entourent et font des remarques sur la façon adéquate de se présenter.