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GONE GIRL

 Jeux de rôles 

La question de l'image

       

L’arrivée des médias dans l’intrigue ne va qu’exacerber et donner plus d’ampleur à cette question. Tout le monde s’entêtera à savoir le fin mot de l’histoire (spectateur compris) à partir de l’énigme de la femme et de ce couple. La police, la famille, le mari, la femme, tout le monde veut savoir le pourquoi du comment. Ceci prend la forme d’une thématique récurrente du cinéma de Fincher, la quête de la vérité et la perte de contrôle par le biais des « images ». On se rappelle par exemple du piège tout en illusion et en caméra de surveillance de The Game faisant perdre pied au personnage de Michael Douglas (qui dans la première partie du film posait la fameuse question « what is this ? » plusieurs fois), ou plus récemment de The Social Network ou l’on essayait de concrétiser via écran des liens qu’on n’arrivait pas à construire dans le réel. Zodiac traitait également de cette utilisation des média dans la quête de vérité (Et comme dans Gone Girl certaines informations communiqués se révélaient fausses, comme cette interview par téléphone dans laquelle on apprendra que ce n’était pas le tueur qui avait appelé mais un échappé de l’asile). Mais il ne faudrait pas croire que Gone Girl est un film sur « l’impact des médias ». Ces derniers sont là dans une logique de surenchère, sur un mode quasi comique pour devenir l’illustration ultime de l’image que l’on veut donner. Le journal intime se révèlera au final n’être aussi qu’une pure construction, construite sur la base de clichés et ne traduisant que très partiellement la réalité. En effet, alors que Nick est acculé, harcelé et amené plus bas que terre par les médias, nous découvrons qu’Amy n’est pas décédée. Au volant de sa décapotable elle affirme fièrement : Ce journal, les indices, elle les a créés de toutes pièces pour faire accuser son mari. Le crime de ce dernier est simple : son couple ne correspondait pas à l’image qu’elle s’en faisait. Il en est coupable et doit payer. Renvoyer la bonne image, celle que les autres espèrent. Dès la première conférence de presse, toutes les actions des personnages sont importantes, et le moindre sourire peut être fatal. Les parents d’Amy les prennent en compte, et leur discours est filmé comme un vrai échange lorsqu’ils s’adressent à la foule, en plus d’avoir plus d’espace que Nick, qui passé chaque contre champ sur les journalistes verra son cadre se resserrer de plus en plus. Il n’a même pas conscience qu’il doit donner une image adéquate et est seul dans son gros plan. Chacune de ses erreurs sera ponctuées par un plan sur les réactions autour de lui (le policier qui trouve son discours expéditif, sa sœur qui lève les yeux au ciel après son sourire).

La métaphore arrivera à son apogée lorsque Nick, étant certain que sa femme est encore en vie, se demande comment il peut la convaincre de mettre fin au piège diabolique qu’elle a dressé autour de lui. Pour lui parler, il ne restera que l’écran de télévision et pour y passer, il doit se préparer à donner une bonne image. Il va devoir à la fois convaincre le public et sa femme. Leur dire ce qu’ils veulent entendre. La séquence est probablement le moment le plus virtuose du film, orchestrant dans une même séquence l’ensemble des points de vue des personnages. Dès le début de l’interview, Amy fera une remarque sur la cravate de Nick (« I love that tie »). Il marque un premier point. A partir de ce moment le petit ami d’Amy (joué par Neil Patrick Harris) n’existera plus. Il passera la scène à lui jeter des regards, en vain. Il finira constamment en arrière-plan, à peine discernable, isolé de la conversation car privé de contre champ sur la télévision. Le seul moment où il attirera son attention sera en versant du champagne, faisant ainsi bien trop de bruit à son gout au vu du regard qu’elle lui lance. Elle ira même jusqu’à oublier sa présence en mangeant son dessert devant son nez. La scène montre juste un couple qui se parle, et c’est pourtant tout le mouvement du monde médiatique qui en est affecté.

Cette séquence permet au film d’amorcer son dernier tournant, qui marque les retrouvailles du couple. Après avoir sauvagement assassiné son petit ami dans une scène de meurtre très graphique, Amy reviendra à la maison, ensanglantée et donnant la version de l’histoire que tout le monde attend d’elle. Tout repart de zéro. La musique de Trent Reznor et Atticuss Ross va d’ailleurs dans ce sens, reprenant le thème de leur rencontre du début du film. Les deux se retrouvent sous la douche afin de se dire leurs 4 vérités. Plus de subterfuges, plus de mensonges (juste pour le temps d’une scène), ils se mettent à nues (littéralement).

Après ce retour en fanfare, le couple est amené à donner la bonne image ensemble, à l’occasion d’une nouvelle conférence de presse. Le baiser de cinéma attendu par tout le monde, sera probablement le plus ridicule vu depuis des lustres. Sauf que les caméras ne verront pas Nick faire semblant d’embrasser sa femme (sur la joue qui plus est), contrairement au spectateur, placé derrière le couple dans le plan. Peu importe, la bonne image est donnée. Jusqu’à la dernière image, le couple ne cessera de s’interroger sur la nécessité absurde qu’ils ont à rester ensemble malgré tout ce qu’ils se sont infligé (mais bon « that’s mariage » lui lance-t-elle à la fin) et la réponse sera sans équivoque : pour donner l’image qu’ils veulent donner, ils ne peuvent le faire qu’au travers du regard de l’autre. La fin du film, nous y reviendrons, déroule le récit quasi délirant des deux personnages principaux, freaks asociaux devenant un couple modèle et plein de beaux projets.

A la fin, ils n’ont plus seulement conscience de l’image. Ils sont devenus celle-ci. Fincher l’illustre en cadrant cette image télé comme un vrai plan, et non comme un poste de télévision dans le cadre que des personnages regardent. Le ratio de l’image, passant de large à un format plus étriqué proche du 4 :3, enferme encore plus les personnages et scelle définitivement leur destin. 

" Ceci prend la forme d’une thématique récurrente du cinéma de Fincher, la quête de la vérité et la perte de contrôle par le biais des « images ». "