GONE GIRL

 Jeux de rôles 

Please reload

La question du couple

       

Si les caméras révélaient quelque chose, c’est que, quoi qu’on fasse, les gens projettent de toute façon sur vous. Et l’on se projette forcément par rapport à ça. C’est aussi vrai avec sa voisine, sa femme, une intervieweuse télé. Le seul choix qui reste, c’est donc de choisir le regard qui se porte sur nous au quotidien et par lequel on se projettera. Nous retrouvons la définition du monde social selon Fincher comme une confrontation de projections narcissiques créées pour les autres. Le couple, chez Fincher, a toujours été une question problématique. Dans Se7en, la femme s’adresse au collègue de son mari pour se confier. Dans Fight Club, le trio Tyler/Marla/narrateur témoigne de l’incapacité de se penser à deux. Depuis Benjamin Button, le centre de chacun des films du réalisateur de The Girl with the Dragon Tatoo tient dans la formation d’un couple impossible. Les freaks Button, Zuckerberg ou Lisbeth ont chacun tenté de se lier : la nouveauté de Gone Girl est de proposer la concrétisation d’un de ses « couples à part » dans sa filmographie. C’est d’ailleurs la changement le plus notable effectué sur l’intrigue du roman original : dans ce dernier, le mari n’acceptait le retour de la femme que pour finalement la tuer. Dans la version cinématographique, on assiste au contraire à la fabrication d’un couple. Pourtant, pendant la grande majorité du film, il n’y a aucune image des deux protagonistes ensemble en dehors des flash-back (imaginés à partir d’un certains point par la femme) ; le couple n’existe que dans les apparences ou  dans un jeu de montage. Les dynamiques des deux héros  se mélangent au gré de chacun des raccords les liant, au travers tout d’abord de ce qui semble être un jeu de chat et de la souris : qui a le dessus ? Le personnage de Nick, attaqué par les médias, se retrouvera encore plus en difficulté à cause de ses mensonges répétés qui éclatent au grand jour (« protect your nuts » annonce pourtant le t-shirt de sa sœur au début du film). Plus tard dans le film c’est Amy qui deviendra l’arroseur arrosé, passant de génie du crime à pauvre ménagère pathétique sans un sous, obligée de retourner auprès de son ex-petit ami fortuné. Comble de l’ironie : cet ancien amant la remodèlera afin qu’elle ressemble à l’image que lui se fait d’elle.  Plus l’un maitrise, plus l’autre sombre. Cette obsession de la maitrise qui relie les deux protagonistes est inéluctablement reliée à une perte de contrôle : il veulent maitriser ce qu’ils ne peuvent maitriser. C’est un des leitmotiv de la carrière de Fincher qui a trouvé une de ses meilleures représentations dans un film considéré « à part » dans la filmographie du cinéaste : L’Étrange Histoire de Benjamin Button. Dans celui-ci le personnage principal se retrouvait dès le départ dans une situation qu’il ne contrôlait pas (sa condition d’être qui rajeunit en vieillissant). Gone Girl se rapproche néanmoins plus de The Game et de sa  conspiration qui dépasse son héros rangé dans ses convenances. Comme dans celui-ci, il s’agira d’apprendre une leçon. Et celle-ci sera double. Ils apprendront chacun à vouloir le retour de l’autre. Leur obsession de la maitrise est inextricablement liée à leur conjoint.

"Le couple, chez Fincher, a toujours été une question problématique."

Comme Zuckerberg, Nick doit être coaché par sa sœur (elle lui dit de ne pas prendre de douche avant d’aller à la  réunion) ou par son avocat (lors de la scène des bonbons précédant son interview) pour avoir un comportement adéquat : ou sinon, il sourit aux mauvais moments, est incapable d’exprimer ses émotions, de parler de sa femme ou de son quotidien.

 

Il a l’air totalement inactif, et la seule chose qui le motive est son obsession de mettre du sens dans cette historie, de résoudre l’énigme, comme un jeu, seule activité qui le définira. Son image semble lui échapper inexorablement, le personnage semblant aussi extérieur à lui-même qu’il l’est au monde. La réappropriation par les médias de sa personne nous le montrera de prime abord « à distance » de son image, mais quand sa femme sera revenue, il restera toujours aussi peu capable de jouer le jeu. Même quand il se parle à lui-même, face au miroir, sa voix ne semble pas assez assurée pour faire croire à un véritable « discours intérieur » : il semble plutôt qu’il est successivement en train de mimer le refus et l’acceptation, comme pour voir quelle image semblait la plus « vraie » sur son visage. Ou alors est-ce le peu d’assurance que le personnage a une fois qu’il n’est plus coaché pour s’exprimer ? L’ambigüité reste complète. La femme est tout autant un personnage logique dans la filmographie du cinéaste. Fantôme dressant un piège invisible (The Game), c’est un personnage se révélant visiblement atteint de troubles schizoïdes (Fight Club), et capable de manipuler le monde au mépris de toute vie humaine pour concrétiser ses désirs pervers. Ce qu'Amy partage avec Nick, c’est une forme de dissociation mentale, présente dans nombre de ses discours : elle ne veut pas être ce qu’elle est. Plus que tout, c’est finalement ce récit qui nous est conté au travers des flash-backs, avec une conclusion heureuse ou enfin le personnage « vit sa vie ». Mais sa vie n’est que la somme de plusieurs versions différentes, dans lesquelles elle s’inventait un statut à chaque relation. Elle veut faire croire qu’elle a disparu : elle est « au passé », dans un flash-back imaginaire. Nous entendons sa voix résonner d’outre-tombe, sur un fond noir : nous découvrons sur le plan suivant qu’il s’agit de ses pensées actuelles, d’elle au volant d’une voiture. Vivre sa vie signifie forcément manipuler celle des autres, quitte pour cela à disparaitre de la circulation, se créer une nouvelle vie avec un nouvel accent et une nouvelle histoire. Tous les deux sont présents et absents, marionnettes de l’un et de l’autre. Plus que de les opposer, les effets de miroir sont plus là pour montrer que si chacun de leur côté, ils ne semblent pas pouvoir véritablement agir avec « sens » (le personnage de l’avocat dira à Nick à la fin « you guys are the most fucked up couple I’ve ever seen »), ils sont réciproquement chacun le moteur de l’autre. L’ensemble du journal et même du jeu de faux semblants de la femme a été uniquement inventé pour le mari. Et la seule chose qui semble intéresser le mari, c’est de résoudre l’énigme, plus que de restaurer une image dont il aurait difficilement conscience si le jeu de piste n’était pas en place (il est de toute façon montré comme un gamin joueur, que ça soit avec une playstation, des jeux de société, s’amuse à gober des bonbons en plein vol pendant un coaching sérieux). Un des flash-backs confirmé par le mari se terminera sur une scène où Nick et Amy s’offre le même cadeau « étrange ». S’ils se reflètent en chacun d’eux, c’est  qu’ils sont d’une certaine façon similaire.

La révélation progressive que les deux personnages sont effectivement  atteints de troubles n’empêche pas l’ironie. Le final, dans lequel tout doit retrouver sa place, partie absente du roman devient ici un sommet d’ironie car, fondamentalement, les héros n’avaient jamais jusque-là réussi à paraitre « conventionnels ». Voir ces deux personnages-marionnettes (le couple a d’ailleurs son équivalent en pantins comme le héros de The Game) tenter de jouer la comédie humaine du quotidien a quelque chose de profondément étrange, drôle et sinistre. Le décalage entre ces figures de freaks et le rôle conformiste qu’ils finissent par jouer est cocasse, notamment lorsqu’ils se retrouvent à devoir jouer les couples parfaits par devant en s’injuriant par derrière dans une même séquence. Le personnage de Nick se place dans une tradition des quasi-autistes Fincherien à placer aux côtés du Zuckerberg de The Social Network et de la Lisbeth de The Girl with The Dragon Tatoo. Les trois sont des sortes de cas « psychiatrique » dans leur incapacité à comprendre et à adhérer aux conventions des relations sociales.

"La femme est tout autant un personnage logique dans la filmographie du cinéaste."