Il suffit d’un plan pour montrer que Neyman est un personnage solitaire. Alors qu’il rentre dans sa chambre, la caméra le suit sans se focaliser sur ce qui l’entoure, créant alors un hors champ matérialisé par du bruit (des gens qui parlent dans le couloir en arrière-plan, ou de la musique venant d’une autre chambre). Le personnage daigne à peine regarder ce qui se passe, et ferme sa porte. Juste après, en classe, il est montré comme un nouveau-né qui découvre la vie. Des gestes simples, ou des attentions assez communes, sont ainsi montrés comme des découvertes pour lui. Un couple qui s’embrasse en arrière-plan prend d’un coup plus d’importance, et le cadre se resserre de plus en plus, passant d’un plan américain à un plan rapproché jusqu’à finir sur un insert de la main de l’homme, passant les cheveux de sa petite amie derrière les oreilles. Les deux copains qui se disent « bonjour » juste après viennent occuper l’espace de Neyman dans le cadre, en se postant devant lui et le reléguant en arrière-plan. Il est donc enfermé entre les deux et le contre champ est éloquent. Seul la tête de Neyman est discernable, tout le décor et les deux personnages l’entourant sont floutés par la profondeur de champ. C’est un monde qu’il ne comprend pas, qui ne lui est pas destiné.

Même son propre père le dit lui-même au début : « I don’t understand you », ne serait-ce qu’en concernant des choses légères de la vie de tous les jours (en l’occurrence la façon de manger du pop corn avec des raisins au cinéma). La figure du père est constamment montré comme en retrait, étranger à son fils. Et quand il dit à Neyman « His opinion means a lot to you, doesn’t it ? » la déception se lit dans le regard de l’élève. Fletcher devient petit à petit un père de substitution, qui, même si il a toutes les raisons de le détester, reste le seul qui le comprend vraiment. Le vrai père quand à lui, jusque-là peu confiant quant à la réussite de son fils (il se range du côté des antis-musique lors du diner familiale et lui parle de perspective dès le début du film), se verra attribuer un ultime gros plan en fin de métrage. Un regard qui décuplera l’acte final de Neyman, le propulsant de père peu confiant à admirateur. Cette récompense, elle se fera par le biais d’un engagement total pour son art, un dévouement qui fait que Neyman ne parle à personne (il garde ses écouteurs sur les oreilles dans les transports, comme déconnecté du monde). 

Ce n’est pas un dialogue, elle n’a pas son mot à dire, et lorsqu’à son tour elle récite les fameuses raisons de leur rupture elle est seule (Les seuls contre champ sur Neyman sont les passages ou il parle de lui-même ou la fin quand il lui rétorque froidement « that’s exactly my point ». Le spectateur lui, n’a vécu qu’un seul rendez-vous entre les deux protagonistes jusqu’à présent. La durée de leur relation reste d'ailleurs un mystère (on a aucune information la-dessus) mais cela fait clairement très peu de temps qu’elle a débuté. En fin de compte, Neyman fait exactement ce que Fletcher lui fit plus tôt dans le métrage : juger une personne en un échange. La scène du diner avec la famille est d’ailleurs un sommet d’humour noir, dans laquelle les personnages passe leur temps à se juger et à s’envoyer des pics jusqu’à l’overdose. Par ailleurs, la classique chute « who wants desert ? » est ici amenée de manière fort croustillante !

 

Fletcher quant à lui est constamment montré comme une personne attachante au début de chaque scène musical : il échange quelques mots avec un grand sourire aux côtés de Neyman avant de lui lancer une chaise la scène 

La seule personne qui lui portera un tant soit peu d’attention sera la fille du cinéma interprété ici par Melissa Benoist (Homeland, Glee...). En un plan (qui conclue une série d’inserts), Chazelle affiche une attirance, une émotion, une relation qui va se créer par la suite. Il est cependant intéressant de voir comment est traitée cette fameuse non-histoire d’amour qui, aussitôt commencé se terminera presque subitement. Ici, le rapprochement avec Social Network et le couple Zuckerberg/Erica nous parait évident : nous sommes face à des gens qui parlent d’ambition, du futur, et qui, parce qu’ils se sont jugé bien trop vite vis à vis de tout cela se quittent (à la différence qu’ici c’est l’homme qui quitte la femme). Neyman, pour devenir le meilleur, devra rester célibataire, solitaire. La scène où il lui annonce la triste nouvelle est ouverte par un gros plan sur lui (et non un plan d’ensemble dévoilant le décor comme le voudrait la logique), annonçant « this is why I don’t think that we should be together », comme pour souligner la froideur de son acte. Le contre champ sur l’actrice est un travelling avant l’enfermant dans le cadre, dans lequel Neyman, hors champ, déclare savoir ce qu’il va se passer par la suite dans leur relation. 

d’après. Il s’amuse avec la fille d’un ami avant de dire « bonjour » à sa façon : « listen up cocksuckers ». Pleure et loue les louanges d’un ancien élève pour juste après insulter les siens et les pousser à bout jusqu’à 2h du matin. Le paroxysme de ce « lunatisme » se trouvera à la fin, quand il discutera avec Neyman de lui-même et de ses méthodes de travail afin de mieux le leurrer dehors et le piéger lors du récital final.

C’est là la grande force du personnage et de l’écriture du film de Chazelle : rendre Fletcher à la fois attachant et détestable. A aucun moment le film ne justifie ses actions, ou ne prend parti. Ses intentions sont louables, ses méthodes incontestablement discutables. L’honnêteté du personnage est compensée par le langage ordurier qu’il utilise constamment et tout y passe (de l’homophobie, à la blague sur les obèses en passant par l’antisémitisme).
A la fin du film il trouve son « Charlie Parker », mais à quel prix ? Le fait est que malgré tout le mal qu’il ait fait, le personnage refuse de se remettre en question : « I will never apologize for how I tried » dit-il dans le bar lors du troisième acte. Le portrait de l’école de musique est ainsi terriblement cruel, dans la façon dont les élèves mais aussi tout le système sont montrés. Constamment en train de se mettre des coups de couteaux dans le dos en essayant de prendre la meilleure place, les élèves sont montrés comme égoïstes, restant muets quand un de leurs collègues se fait virer sans raison apparente. 

« Je n’ai pas de réponse quant à savoir si Fletcher a raison d’agir ainsi ou pas. A chacun de trouver sa propre réponse. Ce que moi je sais, c’est que parfois la souffrance, la maltraitance, dans la compétition de haut niveau, parfois ça marche. La question de fond étant : est-ce que ça vaut le coup ? Je suis quelqu’un d’humaniste et la souffrance pour l’art, je trouve ça bête. Mais en même temps je ne crois pas que les solos de Charlie Parker ou les symphonies de Beethoven ont été créées dans le bonheur. La fin du film est quelque part plutôt triste, Miles est devenu un gars totalement solitaire au nom de l’art, il est devenu Fletcher. Il est devenu un monstre… » 

Damien Chazelle

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La

bonne

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