UN FILM DE robert zemeckis * par fouad boudar

« Le tournage d’un film c’est de la survie. Survivre à chaque jour qui passe en espérant avoir tourné des images potables. » Robert Zemeckis

Au début des années 2000, Robert Zemeckis est un cinéaste au sommet de sa notoriété, le public répondant présent aussi bien à ses films spectaculaires qu’à ses drames intimistes.

Il utilise alors ce crédit pour faire évoluer son art en développant une nouvelle manière de raconter ses histoires. Cette volonté aboutira à sa Trilogie de Nöel, tournée en Performance Capture : LE PÔLE EXPRESS (2004), BEOWOLF (2007) et LE DRÔLE DE NOËL DE SCROOGE (2009).

 

« Je fais mes films lors de leur préparation, du travail avec mes acteurs et du montage. » Robert Zemeckis

 

Là où un tournage traditionnel est soumis aux caprices de la météo et à sa lourdeur logistique, la Performance Capture permet d’enregistrer en studio le jeu des acteurs qui peuvent ainsi évoluer librement comme sur une scène de théâtre. Leurs performances sont ensuite « téléchargées » dans des ordinateurs et c’est là que démarre le travail de mise en scène, au chaud, sur un fauteuil. Pas étonnant que Zemeckis ait attiré les plus grands acteurs dans son projet, ceux ci retrouvant dans la Performance Capture le plaisir originel de jouer sans être interrompus ni devoir attendre des heures entières dans une caravane pour ne tourner que quelques minutes par jour.

Son rêve de fabriquer sans entrave les images qu’il a dans la tête est enfin réalisé. Tel un peintre devant sa toile, Robert Zemeckis s’en donne à cœur joie, s’amuse, et donne à sa mise en scène une échelle monumentale. Toute puissante, sa caméra accouche de visions à la fois touchantes, sublimes et cauchemardesques.

LE PÔLE EXPRESS est un magnifique livre d’images principalement destiné aux enfants. Bien que pris pour un film d’animation, son grand succès valide la démarche du cinéaste qui livrera ensuite l’un de ses chefs d’œuvre.

Très influencé par Frazetta, BEOWOLF est l’un des plus grands films d’heroic fantasy et dévoile davantage le goût du réalisateur pour la violence graphique et la nudité frontale. Sang, fureur et fornication se mêlent harmonieusement. LE DRÔLE DE NOËL DE SCROOGE, en plus de nous proposer un festival Jim Carrey, concrétise enfin les visions horrifiques et maccabres du roman de Charles Dickens.

Ce travail de pionnier profitera entre autres à James Cameron pour sa saga AVATAR et à son ami Steven Spielberg sur son TINTIN, LE SECRET DE LA LICORNE.

Souvent confondue avec de l’animation, la Performance Capture constitue une étape majeure dans la conception du cinéma de ces dix dernières années en cela qu’elle permet au réalisateur de se concentrer, en amont, sur l’histoire et le jeu des acteurs et de faciliter, en aval, son travail de mise en scène.

Avec le temps, le cinéma de Robert Zemeckis se rapproche des âmes de ses personnages, de leurs démons, pour nous proposer de véritables contes existentiels à portée universelle. Ne regardant que des documentaires à la télévision, le cinéaste tire de l’un d’eux l’extraordinaire THE WALK (2015), l’histoire vraie du funambule français Philippe Petit qui entreprit de tirer un câble entre les deux tours du World Trade Center et de marcher dessus. Un geste fou. Sublime. Les chanceux qui ont pu le voir en IMAX 3D peuvent se vanter d’être les seuls à l’avoir réellement « vu » tellement ce format est consubstantiel à l’histoire racontée. THE WALK étant l’unique film au monde réellement conçu pour l’IMAX 3D. En même temps qu’il introduit une nouvelle thématique dans l’œuvre « Zemeckienne » : la transcendance par l’Art.

 

« La névrose fait l’artiste, et l’art guérit la névrose » André Maurois

PASSÉ COMPOSÉ :

BIENVENUE A MARWEN, son dernier opus, prolonge cette thématique bouleversante en nous contant une autre histoire vraie adaptée d’un documentaire, MARWENCOL (2010). Sauvagement agressé, Mark Hogankamp se retrouve dans le coma. Ayant perdu une partie de ses capacités cognitives il se reconstruit en élaborant dans son jardin un village miniature de la Seconde Guerre Mondiale mettant en scène les versions fantasmées des femmes qui l’entourent ainsi que des méchants nazis. Les premières étant les alliées de son alter-égo Hogie (une parodie de soldat américain), et les seconds la figuration du mal qui le ronge. Cette maquette devenant le théâtre du conflit qu’il mène pour guérir et revenir progressivement à la réalité.

Seul Robert Zemeckis pouvait mettre en images une telle histoire, improbable et fascinante, qui regroupe par ailleurs des thèmes qui lui sont chers : l’asociabilité, l’enfermement et l’addiction.

 

« Le meilleur cinéma se situe dans le mélange entre le drame humain et le spectaculaire. » Robert Zemeckis

 

Exigeante, son œuvre s’appréhende après quelques minutes d’adaptation tellement elle est radicale et iconoclaste. Expérience hors-normes, elle  nous propose un voyage intérieur faisant cohabiter deux mondes : le réel et l’imaginaire. Chaque univers bénéficiant d’un traitement visuel dédié, le cinéma live pour la réalité et la Performance Capture pour les scènes imaginaires. Le cinéaste trouve enfin le matériau idéal pour effectuer la synthèse parfaite de son cinéma. Limpide, sa mise en scène entrelace harmonieusement les deux univers traités afin de mieux nous mettre à la place de son héros et partager son voyage vers le salut.

 

Steve Carell livre une interprétation incroyablement sobre et émouvante. Il est entouré par un magnifique casting féminin qui incarne les femmes de sa vie, ses protectrices.

Le génie du réalisateur est de faire du cinéma en filmant littéralement une névrose et son processus de guérison. Avec son savoir-faire légendaire il illustre par d’extraordinaires scènes d’action ce combat pour la vie où les « femmes de Marwen » jouent du flingue et de la mitrailleuse. Chaque combat constituant une étape vers la guérison, jusqu’à un final époustouflant durant lequel le réalisateur cite une de ses œuvres culte.

 

« J’ai encore en moi quelques bons films à faire. » Robert Zemeckis

 

De citations, cette œuvre somme en regorge. Ainsi, Robert Zemeckis n’hésite pas à citer certains de ses films pour mieux illustrer le bégaiement, la boucle infernale dans laquelle est enfermé Mark Hogankamp et, finalement, pour nous parler de lui. Il revisite certaines de ses figures (un crash d’avion, des corps mutilés…) pour constituer une immense tapisserie « rétrospective » qui embrasse son passé tout en formulant de belles promesses pour la suite de son œuvre. Une démarche similaire à celle de son ami Steven Spielberg avec READY PLATER ONE. Le réalisateur américain est un homme timide et peu loquace sur sa vie en générale. Son œuvre, cependant, révèle beaucoup de sa personnalité.

 

« Plutôt qu’heureux, je suis satisfait de ma vie. Heureux est un mot dangereux. » Robert Zemeckis

 

Mélancolique et plein d’espoir, BIENVENUE A MARWEN est l’œuvre d’un homme au sommet de son art, pris par l’urgence de nous conter des histoires qui élèvent notre âme.

 

Fouad BOUDAR