UN FILM DE CHRISTOPHER NOLAN * par ANTONY PORTIER

C’est la partie avec Tommy qui contient les meilleurs moments de DUNKERQUE et qui démontre à quel point Nolan peut être un brillant formaliste quand il en a l’envie. Ces fameux passages pendant lesquels le spectateur suit le parcours du soldat sont l’occasion de rester le plus proche possible du personnage, et donc par extension de voir tous les événements de son point de vue à deux/trois exceptions près, un peu à la manière de LA GUERRE DES MONDE DE SPIELBERG ou des FILS DE L’HOMME de Cuaron.  Cette mise en scène à hauteur d’homme (sans caméra qui vole dans tous les sens) est symptomatique de Nolan, mais elle prend ici une toute autre ampleur quand ce dernier réussi à rendre certaines scènes terriblement accrocheuses par leur exécution. La première attaque des avions sur la plage est un bel exemple des trouvailles de Nolan et de l’efficacité du procédé : alors que les soldats sont pris au piège et que les avions ennemis les bombardent, Tommy s’allonge et prie pour que ces secondes ne soient pas les dernières de sa vie.

Au premier plan on voit Tommy apeuré et tentant tant bien que mal de ne pas regarder ce qui se passe autour de lui. C’est la possible interaction de l’arrière-plan sur le premier plan qui est vecteur de peur (et donc de suspense) pour le personnage et le spectateur. En un plan Nolan joue sur le cadre, le son, la profondeur de champ et sur un des éléments clés de DUNKERQUE : l’attente (et par extension son thème fétiche : le temps) et la peur qu’elle engendre. Une idée simple mais qui ici est réalisée de main de maître et qui prouve qu’avec un point de vue et des idées de mise en scène fortes Nolan est capable d’impliquer le spectateur très facilement tout en faisant preuve d’un vrai sens du spectaculaire jamais gratuit. Comme le dit très bien James Mangold :

Pour ceux que l’écriture ou la réalisation intéressent, une chose très importante à laquelle les gens comme moi doivent penser,  mais dont on parle peu, même dans les écoles de cinéma, c’est le point de vue. Quand on lit un roman, on sait tous qu’il y a un point de vue. « Qui est le narrateur ? Est-il omniscient ? L’un des personnages décrit-il un souvenir ou l’action se déroule-t-elle dans le présent ? ». Mais dans les films, il y a aussi un point de vue. […]Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que je reproche souvent aux films de ne pas être précis ou de tomber parfois à côté, parce qu‘ils ne s’attachent à aucun personnage, et ça pose problème pour l’histoire, qu’elle soit intéressante ou non, car on ne sait pas à qui elle appartient. Et le film est moins intéressant visuellement parlant, parce que quand on suit le point de vue d’un personnage, ça aide à trouver comment filmer, comment montrer le monde, ça nous donne des limites et paramètres à travailler de l’intérieur.. […] Quand on ne fait pas ça, le placement de la caméra et la mise en scène n’ont pas d’originalité. On filme les gens depuis de jolis points de vue, mais on n’a pas la perception émotionnelle de la scène.

James Mangold (commentaire audio de LOGAN)

De plus, Nolan parvient à mettre en image de magnifiques moments de cinéma, comme ce passage sur la plage pendant lequel les soldats prennent quelques minutes pour se reposer et contemplent le désespoir de leurs camarades. En l’espace de quelques minutes Nolan créé un ensemble de plans tous plus incroyables les uns que les autres, véritables tableaux de maître sublimés par le grand angle et la photographie de Hoyte Van Hoytema. Des passages sans aucune parole prononcée, très atmosphériques, qui nous montrent le grand film que DUNKERQUE parvient à être par intermittence.

« J’ai étudié la période du cinéma muet, comment Cecil B. DeMille, Griffith, utilisent leurs figurants et le mouvement de l’humanité pour raconter une histoire. Dans DUNQUERQUE on parle de mouvements de propagation par la foule. La foule nous raconte une histoire que l’individu ne pourrait pas nous raconter. »

Christopher Nolan

 

 

Il est ainsi dommage de voir que la partie sur le bateau, si elle ne représente pas une durée très importante du métrage, n’en reste pas moins assez faible. Privé encore une fois de péripéties un tant soit peu palpitantes, Nolan relance sa machine de façon assez grotesque et facile avec la mort un peu ridicule d’un personnage jusque là insignifiant et qui n’a concrètement rien fait. Le peu de background qui lui sera donné lors de ses dernières paroles (« c’est la meilleure chose que j’ai jamais faite ») ne changera pas la donne : difficile d’en avoir quelque chose à faire (il meurt avant d’avoir sauvé quelqu’un), surtout que par la suite le personnage de Cillian Murphy restera assis sans rien faire jusqu’à la fin. C’est dans les conséquences de cette mort que Nolan sera plus à l’aise, en refusant tout misérabilisme et en montrant comment le reste du groupe ravalera sa colère pour se concentrer sur le plus important.

« Tout comme la gamme Shepard va crescendo, je voulais avoir une série de scènes de plus en plus intenses qui interagissent. Quand une histoire est à son apogée, l’autre ne fait que commencer. Ainsi, on essaye de faire en sorte que le public soit en éveil le plus longtemps possible. »

Christopher Nolan

Il serait facile et vain de s’arrêter sur l’absence de l’armée française ou une quelconque mauvaise image de cette dernière. Oui, les Français sont montrés comme pas forcément très aimables, mais les Anglais subissent le même traitement vis à vis de leur camarades et sont même montrés comme sournois et égoïstes, comme le démontre la première discussion entre les officiers sur la jetée (« Officiellement Churchill leur a dit « bras dessous ». Nous partons main dans la main »  « Et officieusement ? » « On doit récupérer notre armée »). Car au-delà de ces débats, l’importance du son et de la musique (le fameux tic-tac qui s’arrête quand Tommy s’endort dans le train à la fin), du montage, de l’incroyable photographie de Hoyte Van Hoytema et la radicalité des partis pris de Nolan font de DUNKERQUE un film singulier qui se démarque aisément de la concurrence. Néanmoins, ce sont paradoxalement ces mêmes choix scénaristique et de mise en scène qui nuisent au film et qui démontrent les limites du cinéma de Nolan. Pris au piège entre la clarté d’expression et l’exactitude historique, le metteur en scène du PRESTIGE n’a pas su complètement se réinventer. Pour le meilleur comme pour le pire Nolan est plus que jamais ce qu’il est, et si DUNKERQUE n’est pas le chef d’œuvre qu’il aurait pu/dû être, il n’en reste pas moins une parenthèse passionnante dans la carrière d’un réalisateur qui l’est tout autant, que cela soit par ses qualités ou ses défauts.

Antony Portier