UN FILM DE DAMIEN CHAZELLE * par ANTONY PORTIER

Décrocher la Lune :

Difficile de parler d’un film de Chazelle sans évoquer sa mise en scène tant le bonhomme a su prouver par le passé qu’il avait de l’idée quand il s’agissait de mettre en boîte ses histoires. Car tout comme ses précédents films, First Man n’est que ça : de la mise en scène. L’approche de Chazelle est cependant très différente de ses anciens travaux et il est difficile de voir des similarités avec Whiplash ou La La Land. En creusant un peu, on découvre qu’une scène, la dispute lors de laquelle la femme de Neil lui demande d’annoncer son départ à ses enfants, contenait en fait son plan signature : le fameux whip pan entre deux personnages. Ce n’est que plus tard que Chazelle et son monteur Tom Cross ont décidé de couper entre chaque mouvement de caméra pour une question de rythme.

Cet effet de style mis de côté, on voit mal comment on pourrait rapprocher First Man de ses deux derniers films. Chazelle troque son style coloré et appliqué pour quelque chose de plus brut, un cinéma-vérité qui se rapproche beaucoup du style de Paul Greengrass avec cette caméra qui semble constamment chercher les personnages (le réalisateur cite d’ailleurs Vol 93 et Captain Phillips en modèles dans le commentaire audio). Point de longs travellings ou de plan-séquence ici, Chazelle cherchant moins à mettre en boîte le plan qui tue qu’à raconter son histoire avec le strict minimum, dans un style très proche du documentaire avec beaucoup d’improvisation lors par exemple des scènes familiales. Épurer le plus possible la mise en scène sur la terre ferme, tel est le projet de Chazelle. Dans l’espace, Chazelle décide d’opter pour une réalisation bien loin de l’imagerie épique véhiculée par les films de conquêtes spatiales. Le parti pris de Christopher Nolan sur Interstellar et Dunkerque est ici encore plus accentué, Chazelle limitant le point de vue du spectateur à celui d’Armstrong pour un résultat immersif et sensitif. Ce qu’Armstrong ne voit pas, le spectateur ne le voit pas non plus. C’est donc dans une claustrophobie ambiante que les scènes spatiales se déroule, avec là encore une caméra sur le qui-vive et une succession de gros plans sur les instruments afin de donner des informations au spectateur sans montrer ce qui se passe à l’extérieur.

“Le plus gros défi en matière de récit, de tournage et de montage, c’était la règle qu’on s’était fixée : la caméra ne s’éloignerait jamais de l’appareil. Les extérieurs seraient donc filmés depuis l’intérieur. On n’aurait jamais de plan omniscient ou large, où on pourrait les voir. Par exemple, là (scène d’ouverture) son avion est à la verticale, il monte. On peut suggérer ça avec des plans depuis l’intérieur. On peut le suggérer avec sa silhouette à 90 degrés. Mais on ne le voit jamais de loin, et le plus délicat c’est quand il rebondit. Il faut communiquer clairement sur ce qui se passe, cette tentative de descendre puis traverser l’atmosphère sans le bénéfice d’extérieur réels ni de plans larges. Il faut juste compter sur l’altimètre, les jauges et les vues par la fenêtre. Des vues limitées que Neil lui-même avait.” Chazelle (2:00)

Tout comme Whiplash et La La Land, First Man est donc un nouvel exemple de l’approche visuelle particulière de Chazelle. Si le cadre paraît beaucoup plus étroit, le réalisateur maîtrise toujours ses mouvements de caméra et la façon dont les éléments bougent dans le cadre. Pas étonnant pour un metteur en scène qui est passé maître dans l’art du mouvement dans son cinéma. Ici, un gros plan sur un cadran suggère un changement brusque de direction alors que le spectateur lui-même ne voit pas ledit mouvement. Par le biais du montage et de simple données visuelles Chazelle suggère presque plus qu’il ne montre, rendant certaines scènes terrifiantes plus qu’excitantes. Cependant, les moments de contemplation ne sont pas totalement absents, au contraire. Si Chazelle tient à rendre le sentiment de claustrophobie des astronautes palpables, il s’autorise quelques moments plus contemplatifs, voir oniriques. La scène d’arrimage dans l’espace apparait ainsi presque comme un ballet un court instant, la musique de Justin Hurtwitz et le fameux thérémine accompagnant des images dévoilant la navette de l’extérieur évoluant avec élégance dans l’espace. Même chose avec l’alunissage à la fin, où la musique très présente et quelques plans très larges ne font que renforcer cette sensation de danse entre les images.

L’envie de Chazelle de proposer quelque chose de sensitif et viscéral apparaît encore plus évidente vers la fin lors de l’arrivée sur la Lune. En passant d’un format cinémascope en caméra portée à un format Imax aux mouvements de caméra très lents, le réalisateur surprend et entend bien bouleverser nos repères. Pour l’anecdote, lors de la première projection test du film, une dispute éclata presque entre deux spectateurs. En effet, le silence religieux qui règne alors dans la scène à ce moment précis provoqua l’étonnement d’une spectatrice qui croyait qu’il y avait un problème de son dans la salle et le fit remarquer plusieurs fois avant qu’un homme lui fasse comprendre que c’était voulu. Le grain si particulier du tournage en 16 mm laisse place à la très haute définition de l’Imax et un rendu numérique très propre et l’ambiance change drastiquement. L’action tonitruante n’est plus, seules restent les images et rien que les images. La mise en scène devient extrêmement contemplative, presque comme si après toutes ces épreuves le spectateur et Neil pouvaient enfin respirer. Jamais on ne reviendra sur le centre de commandes de la NASA pour voir la classique scène d’engouement général et on ne verra pas le fameux planter de drapeau. Un choix qui fît grand débat aux États-Unis (Trump lui-même a avoué être déçu et bouder le film à cause de ça), alors qu’il est pourtant en totale cohérence avec le reste du film et ce qu’il raconte.