UN FILM DE DAMIEN CHAZELLE * par ANTONY PORTIER

Dans l’obscurité de la salle un bruit lointain se fait entendre, suivi par un personnage qui tel un fantôme apparaît à l’écran de façon abrupte dans la pénombre, presque comme s’il venait d’être téléporté sur le siège. Les bruits ambiants se font d’un coup plus forts, limite assourdissants, et le plan qui suit est à la première personne. Le spectateur ne s’y attendait pas, mais il vient littéralement de prendre la place de Neil Armstrong. La caméra tremble, comme si elle était sur le point d’exploser. Dans le chaos ambiant on distingue par intermittence une silhouette, celle d’Armstrong, secoué dans tous les sens dans le cadre et qui tente tant bien que mal de contrôler l’appareil. Aucune musique, aucune parole de la part de Neil, juste une succession d’images qui montrent les manœuvres d’Armstrong. Pas un seul plan large à l’horizon, tout au mieux une caméra qui reste collée à la carlingue malgré un point de vue extérieur. Tout à coup, le silence. Plus un bruit, les images parlent d’elles-mêmes. Après un bref moment de repos vient la panique, toujours dans un silence religieux. Une manœuvre plus tard, l’avion amorce sa descente dans un brouhaha infernal. Le métal se tord, la moindre vis semble sur le point de lâcher, l’habitacle semble crier sous le poids de l’effort. Finalement l’avion se “pose” presque par miracle. Quelques secondes plus tard, le choc est passé, le silence est revenu. Neil est sain et sauf. “I’m down” lance-t-il, ses premiers mots en cinq minutes. Le spectateur était venu voir un film inspiré de l’histoire de Neil Armstrong, une biographie en quelque sorte. Et pourtant, il vient de vivre quelque chose d’inattendu dès le début : une scène d’action. First Man ne serait-il donc pas une énième biographie adaptée au cinéma ?

 

C’est mal connaître Damien Chazelle, réalisateur de Whiplash et La La Land, qui compte bien s’approprier un sujet au premier abord très banal et déjà vu.

« C’est un film qui tente de transformer les rêves en réalité, un peu comme La La Land et Whiplash […]. Je voulais aussi donner une idée du travail à accomplir pour devenir astronaute, ce que les films ont tendance à ne pas montrer - les mains moites, le vomi sur la chemise, son aspect sale, rugueux et de bric et de broc. Lorsque j'ai vu pour la première fois l'une de ces capsules pour de vrai, elle était tellement moins belle que je ne l'avais imaginée. Je ne resterais même pas dix minutes dedans, encore moins s’il fallait aller jusqu’à la Lune. Je voulais que le public se sente comme s'il était à l'intérieur de cette capsule, hurlant pour en sortir. »

Damien Chazelle dans the Guardian

 

 

De vie à trépas :

Au premier abord on pourrait croire que First Man est une commande pour Chazelle, un film de studio sur lequel le cinéaste serait venu pour poser sa patte et expérimenter. Pourtant, c’est Chazelle lui-même qui a courtisé le scénariste Josh Singer (Spotlight, Pentagon Papers) après la sortie de Whiplash. Le réalisateur, trop occupé par la préparation de La La Land, demanda à Singer si le projet l’intéressait et s’il voulait l’aider pour ses recherches concernant Armstrong. C’est donc finalement un film plus personnel qu’il n’y paraît, Chazelle établissant un partenariat avec Singer pour mener la barque à deux. Ce qui intéresse Singer et Chazelle sur First Man est d’utiliser leur connaissance du personnage de Neil Armstrong pour en faire quelque chose d’extrêmement cinégénique. Si Singer a évidemment fait de très longues recherches sur Neil et son histoire, c’est le traitement de cette dernière et plus précisément l’attention portée sur plusieurs aspects qui font de First Man un film singulier. Difficile en effet à la vue des bandes-annonces et de la campagne marketing en général de se rendre compte que First Man est un film sur le deuil, un long métrage où la mort semble rôder et est prête à frapper à n’importe quel moment. En ce sens on pourrait presque dire que First Man est l’équivalent de Whiplash, avec ce côté très physique et viscéral de l’effort, à la différence que J.K. Simmons serait remplacé ici par la mort elle-même. Chazelle n’a jamais manifesté un grand optimisme à travers ses films et met toujours un point d’honneur à rendre le tout très mélancolique. À la fin de Whiplash le personnage de Milller réussit à atteindre son objectif, mais a oublié son humanité. Dans La La Land, Mila et Sebastien atteignent finalement le firmament mais ont dû faire d’énormes compromis. Chazelle suit encore une fois cette logique avec un personnage principal prêt à tout pour atteindre un rêve, mais en fait quelque chose de profondément triste. Si Armstrong arrive en effet à aller sur la Lune il n’en tire aucune gloire. Selon eux, Neil était un homme taciturne qui ne se considérait pas comme un héros. Au contraire, on apprend plus tard que la raison de cette mission était beaucoup plus personnelle et on voit qu’Armstrong ne revient pas indemne de ce voyage. Il est comme un extraterrestre, prisonnier de l’autre côté de la glace et séparé de l’humanité. Pour Chazelle et Singer, le deuil est quelque chose d’éternel dont on ne guérit vraiment jamais. Paradoxalement ce sont les nombreuses morts et le deuil qui poussent Neil à surmonter les obstacles et semblent le motiver dans son obsession.

“Le film est dur. Comme la vie de Neil. Dès qu’il connaît le bonheur, les ténèbres l’engloutissent et la mort le rattrape.”

Damien Chazelle

 

À cause de cet événement tragique en début de film le personnage de Neil Armstrong se fermera aux autres, devenant presque un autiste obsédé par un but précis, précisément comme celui de Miles Teller dans Whiplash, lui aussi en constante recherche d’accomplissement mais en se coupant de sa famille. Cependant, si le Armstrong de First Man semble dénué de toute émotion, c’est surtout parce qu’il tente de les fuir après la fameuse tragédie. La femme au foyer est ici la seule lueur d’espoir qui tente tant bien que mal de reconstruire un semblant de vie et l’éternel cliché de la femme au foyer qui passe son temps à se plaindre trouve ici une nouvelle résonnance. Chaque acte sera porteur de décès rendant ce combat de plus en plus dur au fur et à mesure que le film avance et faisant d’Armstrong une figure presque fantomatique, impression renforcée par ces adieux tout sauf déchirants lors desquels Armstrong parle à ses fils comme il parlerait à des journalistes en récitant un texte par cœur. Les émotions n’ont ici pas leur place et c’est justement le refus de ces dernières par Armstrong qui rend la scène du cratère si bouleversante. Le personnage craque alors et pour la deuxième fois depuis la mort de sa fille au début laisse exploser tout son chagrin en laissant son humanité dans le vide spatial.

“La nuit a un côté très fantomatique, c’était voulu. J’ai commencé à apprécier l’idée de plus en plus au fil de la préparation et du tournage. C’était l’idée qu’il y avait une histoire de fantômes planant au-dessus de l’histoire principale. C’est ce que semblait dire la Lune. L’idée de la mort et du deuil et que les défunts de vont nulle part. On sent leur présence, celle de Karen sur la balançoire, celle d’Ed à la télé, ou une photo d’Elliot See. Les pertes s’accumulent mais ne disparaissent jamais.  On ne tourne jamais la page. La Lune pourrait en être l’expression symbolique."

Damien Chazelle