pour l'amour de will* par fouad boudar

« Mes parents sont la raison pour laquelle j’ai voulu rendre Shakespeare accessible à tous. »

Kenneth Branagh

« L’Enfer est vide. Tous les Démons sont ici. » William Shakespeare

 

William Shakespeare, dont le seul nom suffit à désigner la langue anglaise (comme le français est la langue de Voltaire), a produit une œuvre colossale, intimidante, sur laquelle se fracassent les siècles sans qu’elle perde une once de sa puissance évocatrice. Un jour, le grand Will, quelque part au Paradis, décide qu’il est temps que ses œuvres reviennent au cinéma. Une bonne fois pour toute. Il jète alors son dévolu sur un gamin de Belfast, futur cinéaste flamboyant et habité, pour en faire son dépositaire cinématographique. Pour notre plus grand bonheur, et celui de l’humanité.

DANS L’OMBRE DE LAURENCE OLIVIER :

Fils d’un plombier et d’une mère au foyer, il voit le jour le 10 décembre 1960 à Belfast, en Irlande du Nord. Il rejoint à 23 ans la Royal Shakespeare Company, qu’il quittera quatre ans plus tard, ne s’y épanouissant pas, pour former sa propre troupe - la Renaissance Theatre Company. Il se constitue alors sa propre « famille » d’acteurs que l’on retrouvera dans beaucoup de ses films (Derek Jacobi, Timothy Spall, Emma Thompson, qu’il épousera) avec laquelle il joue des pièces de Shakespeare mises en scène  par ses soins. Leur succès lui vaut le surnom de « nouveau Laurence Olivier ».  Dès ses débuts, Kenneth engage avec William un dialogue à travers le temps. Avec un grand sens de la filiation, comme si cela était une évidence et un besoin impérieux, Kenneth Branagh souhaite donner aux mots du dramaturge l’écrin spectaculaire du cinéma. HENRY V (1989) marque les premières noces cinématographiques des deux artistes en posant les bases de ce que seront les futures adaptations : respect religieux d’un texte couché sur une toile entrelacée d’émotions exacerbées. Absolument brillante et spectaculaire, son adaptation de HENRY V, comme pour signifier son origine théâtrale, nous offre un prologue dans lequel Derek Jakobi nous invite à entrer dans l’histoire comme pour nous y préparer. Le cinéma y est « introduit ». C’est dans ses efforts suivants qu’il embrassera les mots de Shakespeare immédiatement et totalement.

 

 

QU’ELLE ETAIT BELLE MA TOSCANE :

Après la reconnaissance publique et critique d’HENRY V, le cinéaste gagne en confiance et en liberté. Il donne à BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN (1993) une forme encore plus généreuse et flamboyante.

 

Rarement titre aura si bien porté la pensée d’une pièce, en aura si bien éclairé les multiples facettes. Les personnages avancent toujours masqués. Qu’y a-t-il sous ces masques et artifices ? L’amour ? En effet, dans cette comédie on s’agite, on rit, on s’affronte, on chante, on frôle le drame – mort, trahison, duel – mais au final, tout rentre dans l’ordre. Les amoureux qui devaient se marier s’épousent, le complot est déjoué. L’amour crée beaucoup d’agitation, provoque beaucoup de cris et de fracas mais en fin de compte, l’amour n’est rien. Shakespeare fait de ce constat amer une fête jubilatoire.

 

Cette jubilation, Kenneth Branagh la capte admirablement avec sa caméra furieuse qui ne cesse d’embrasser ses personnages avec des travellings circulaires et des plans séquences. Le style est aérien, enfiévré comme pour signifier l’exubérance des sentiments. Le casting réunit des jeunes premiers de l’époque (Keanu Reeves, Denzel Washington) et des shakespeariens pur jus issus de la troupe du cinéaste (Brian Blessed notamment). Le numéro de Michael Keaton dans la peau d’un garde-fou à l’élocution approximative est absolument savoureux. Porté par la musique aérienne de Patrick Doyle (à commencer par le morceau inaugural « Sigh No More Ladies), BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN est une ode à la joie qui donne envie de chevaucher aux côtés des héros, de boire du vin, de manger du raisin et de faire l’amour à l’ombre d’un olivier de Toscane. Comme sur HENRY V, la forme est ici à la hauteur du texte. L’un et l’autre se magnifiant mutuellement. En état de grâce, Kenneth Branagh n’a cependant pas encore atteint le sommet de son art, il n’a pas encore réalisé l’adaptation définitive derrière laquelle personne ne pourra passer. Cet aboutissement viendra avec un prince Danois.

«  Hamlet et Victor Frankenstein sont tous deux obsédés par la mort. Hamlet a passé sa vie à se préparer à la mort ; Victor, à la nier ».

Kenneth Branagh

QUELQUE CHOSE DE SUBLIME AU ROYAUME DU DANEMARK :

Tragédie Shakespearienne par excellence, HAMLET est l’œuvre la plus emblématique de son auteur. Immense fresque douloureuse aux sentiments exacerbés, son adaptation cinématographique constitue le grand œuvre de Kenneth Branagh. Inceste, amours passionnels, vengeance, suicide, toute la condition humaine est contenue dans cette œuvre-somme pour laquelle le réalisateur convoque la totalité de la grammaire cinématographique pour mieux en faire ressortir toute la puissance évocatrice. Le choix du 70 mm, le format des épopées définitives, ainsi que le décor gigantesque de la scène de mariage qui ouvre le film,  sont révélateurs de son ambition – de sa voracité. Son HAMLET sera du cinéma total. Un geste pour l’éternité. Aussi intime dans l’errance névrotique de son héros que grandiose dans sa manière de convoquer le film de guerre lors de grandes scènes de foules dans un décor enneigé. Car un deuxième fantôme plane sur le film ; celui de David Lean. La présence de Julie Christie dans le rôle de Gertrude (la mère d’Hamlet) finit d’évoquer immanquablement DOCTEUR JIVAGO. Le cinéaste, en parfait alchimiste, saisit le cœur émotionnel de l’œuvre - à savoir une histoire puissante et universelle, des personnages à haute teneur dramatique - et la transcende par un spectacle épique. Soit le mariage parfait entre un matériau d’une densité incroyable et une forme cinématographique prodigieuse.