pour l'amour de will* par fouad boudar

« Réinterpréter une œuvre ancienne c’est faire quelque chose de neuf. »

Kenneth Branagh 

LE GAMIN DE BELFAST DEVENU PRINCE

 

Présent devant et derrière la caméra, Kenneth Branagh est littéralement habité par le rôle. Pourvu d’un casting stellaire, le film est étourdissant, enivrant. Les acteurs y offrent des interprétations enfiévrées, qui donnent le vertige et font oublier les quatre heures de projection. Le cinéaste a atteint là un sommet de sa carrière, mais il en a encore sous le coude. Quatre ans plus tard, il fait littéralement danser les mots de Shakespeare.

L’APPEL DE LA CHAIR :

Ferdinand, Roi de Navarre, et trois de ses compagnons, Biron, Longueville et Du Maine, se rencontrent et discutent de leurs projets spirituels. Ils font le serment de se consacrer entièrement à la philosophie et de renoncer à toute aventure frivole, pour les années à venir. Cependant, ces projets sont mis à mal lorsque arrivent la Princesse de France et trois de ses dames de compagnie, Rosaline, Maria et Catherine. Les hommes en tombent éperdument amoureux et ont quelques difficultés à respecter leur pacte.

 

Leur passion est soudaine et instantanée : ils délaissent le livre pour conquérir la femme. Pour celle-ci, le jeu de la séduction est plus important que son accomplissement. La douceur des sentiments se mêle à leur aspect cruel et tragique. En cela, PEINES D’AMOUR PERDUES se rapproche de la comédie existentielle.

 

Erudite, pleine de jeux de mots sophistiqués et de références littéraires, elle est considérée comme l’une des pièces de Shakespeare les plus difficiles d’accès. En particulier pour le public moderne. Cependant, le sujet qu’elle traite est toujours pertinent : l’inconstance de l’être humain et la vacuité de ses sentiments, quel que soit son statut social d’ailleurs. L’amour est une maladie universelle.

 

Afin de traduire cette érudition du texte, Kenneth Branagh fait un choix à la fois audacieux et logique. Il convoque la comédie musicale de l’âge d’or Hollywoodien en citant les plus grands classiques du répertoire de Broadway. Ainsi, chaque scène donne lieu à morceau musical dansé qui, à la manière des chœurs grecques, illustre les dilemmes moraux des personnages. Georges Gershwin, Cole Porter, Irving Berlin, tous les grands compositeurs de l’époque voient leurs classiques réinterprétés avec panache par les comédiens eux même. Le cinéaste est au cinéma ce que le style pompier est à la peinture, son goût pour la démesure trouve ici le terrain de jeu idéal dans la mise en scène magistrale de numéros musicaux, y compris d’un ballet aquatique à la Bubsy Berkeley. La forme est chatoyante, colorée et donne au film la légèreté du champagne. Ivres de sentiments, les personnages sont heureux de succomber à leurs tourments. On y croit à ce Paradis Perdu, où la vie n’est que fête et jubilation. Jusqu’à un final dévastateur.

 

Hommage direct au CASABLANCA de Michael Curtiz (1947), la scène finale sonne comme un lendemain de fête trop arrosée. Chacun est rappelé à ses obligations. C’est le temps de la séparation.

Sous les paillettes, pointe la mélancolie : les sentiments ne sont que l’écume des vagues de notre existence. Le fond du courant, lui, est tragique.

 

Kenneth Branagh convoque pour chacune de ses adaptations un genre cinématographique clairement identifié : la fresque historique pour HAMLET (1996), le drame sentimental pour BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN (1993) et la comédie musicale vintage pour PEINES D’AMOUR PERDUES (2000).

 

Les œuvres du grand William c’est un peu la femme intimidante que l’on n’ose pas aborder mais qui, finalement, se révèle accessible et passionnante. En cela, Kenneth Branagh est un véritable entremetteur. Mais il manque à ce rencard la musique idéale.

 
WILLIAM DOYLE :

L’œuvre Shakespearienne de Kenneth Branagh est indissociable du travail de Patrick Doyle son compositeur attitré. Lui aussi britannique - il est né en Ecosse - Patrick Doyle livre une véritable version musicale de l’œuvre de Shakespeare. Puissantes, romantiques, mélancoliques, tourbillonnantes, ses partitions reflètent à merveille les émotions des pièces adaptées et épousent parfaitement la mise en scène ébouriffante du cinéaste. Il traduit tout aussi magistralement les mots du dramaturge en notes de musique que le réalisateur en tableaux cinématographiques.

 

Véritables feux d’artifice visuels et grands huit émotionnels, les films de Kenneth Branagh adaptés de Shakespeare sont de véritables bijoux à posséder chez soi car tôt ou tard on finit par les aimer tellement leur puissance dramatique est universelle et leur forme, incandescente.

 

Pour en souligner la profondeur on dit d’un drame qu’il est « Shakespearien ». Un  « film Branaghien » sonne tout aussi bien.

 

Par Fouad Boudar