UN FILM DE DAMIEN CHAZELLE * par ANTONY PORTIER

La comédie musicale a souvent été un formidable moyen de traiter des apparences, et c’est à l’aune de cette thématique que les influences de Jacques Demi et de CHANTONS SOUS LA PLUIE apparaissent d’autant plus évidentes. Dans les PARAPLUIES DE CHERBOURG la jolie boutique de parapluies rose bonbon est le théâtre de problèmes bien moins jolis que ce que laisse paraître la devanture du magasin. Problèmes d’argent, fille enceinte dans le plus grand secret… Geneviève et sa mère sont dans une situation délicate et l’apparente gaîté qui règne n’est qu’une façade pour garder bonne figure. Cette succession de malheurs est pourtant annoncée dès le début, avec ce générique en plongé qui voit défiler des parapluies et un bébé, bébé qui sera au centre du récit. Du rouge au bleu en passant par l’opposition jaune/noir le mouvement effectué par les passants est celui de gens se croisant mais ne marchant jamais ensemble, à l’exception justement des parapluies noirs à la fin annonçant la tragédie. Dans CHANTONS SOUS LA PLUIE on affiche aux yeux du grand public un amour factice et on ment sur la voix d’une actrice en utilisant une doubleuse dans le plus grand secret. Mais si ces deux longs métrages ont beaucoup en commun le film de Stanley Donen et Gene Kelly, formidable feel good movie qui se conclut sur la naissance d’un vrai couple de cinéma, est bien plus optimiste que celui de Demi. Au niveau du ton on voit donc que Chazelle se retrouve plus dans la mélancolie et le thème du regret qui traversent tout LES PAREPLUIES DE CHERBOURG que dans la bonne humeur des DEMOISELLES DE ROCHEFORT ou de CHANTONS SOUS LA PLUIE, même si LA LA LAND  contient son lot de scènes célébrant la joie de vivre et que l’humour y est souvent présent. C’est la rupture que la conclusion de ces scènes entraine qui est intéressante et mérite d’être analysé.

"Avant ça pour moi les comédies musicales c’était la joie et le spectacle et rien d’autre. Et j’ai découvert à travers Jacques Demi que oui, les comédies musicales c’était la joie et l’espoir, mais que ça pouvait aussi être la mélancolie, le regret. La vie quoi."

Damien Chazelle

 

La déjà célèbre introduction de LA LA LAND est un énorme numéro de danse filmé en plan séquence dans lequel les danseurs et chanteurs déclarent leur joie de vivre. L’ambiance est chaleureuse, les paroles positives (« and even when the answer’s no-or when my money’s running low-the dusty mic and néon glow-are all I need »), le temps magnifique, et le titre s’affiche soudainement, suivit d’un panneau « HIVER ». Premier mensonge à découvert qui intervient presque comme un gag. Quand Mia nous est présentée dans sa voiture la seconde d’après, elle est au téléphone. Sauf qu’elle est en fait en train de répéter pour son audition. Deuxième imposture. Toute une partie du film repose ainsi sur cette opposition entre attentes et réalité, pour les personnages comme pour le spectateur. Ce jeu sur les apparences et le mensonge commence dès la bande-annonce de LA LA LAND dans laquelle on peut voir le fameux baiser entre les deux principaux protagonistes, baiser qui n’est pas dans le film (du moins pas au moment où le spectateur l’attend) et est remplacé par un passage plus cruel et donc inattendu. C’est de cet équilibre entre cruauté et bonheur, entre fantasme et réel que naissent l’empathie pour les personnages et le capital sympathie du film. La construction de LA LA LAND apparaît alors comme un miroir renvoyant constamment les personnages et leurs rêves à la triste réalité. Après la scène de danse à la piscine et sa conclusion sur le feu d’artifice c’est un plan sur un panneau de stationnement qui indique qu’il est interdit de stationner ici à certaines heures, ce qui laisse Mia seule et sans voiture. Cet enchaînement de contradictions est tout autant un ressort comique que dramaturgique et fait office d’illustration d’un parcours semé d’embûches qui se rapproche plus de la réalité que d’une quelconque fantaisie.

Quand les deux tourtereaux dansent avec les étoiles à l’observatoire, ce ne sont pas eux mais des danseurs professionnels qui les doublent le temps d’un plan. Malgré l’impossibilité de voir le visage des acteurs on voit bien que ce ne sont pas Ryan Gosling et Emma Stone qui dansent. À la fin de l’histoire, les deux se retrouvent pour danser une ultime fois. La scène est onirique, irréelle, ponctuée de nombreux clins d’œil (LE BALLON ROUGE passe faire coucou le temps d’un plan) et pourtant ce sont les acteurs qui sont ensemble pour cette dernière danse. L’ambigüité est totale : la réalité fantasmée se révèle presque plus vraie que ce qu’ils ont vécus. D’abord onirique, burlesque et fantaisiste, la mise en scène se fait plus terre à terre, le réalisateur allant jusqu’à copier une scène intervenue juste avant en remplaçant juste un acteur. Cependant, si WHIPLASH et GUY AND MADELINE ON A PARK BENCH se finissaient sur un dernier plan rempli d’ambigüité, LA LA LAND ne laisse aucune place au doute avec un Sebastian qui se remet au travail et le carton « THE END ». Une façon peut être pour Chazelle de boucler la boucle une bonne fois pour toute sur sa trilogie musicale. Après tous ces doutes, ces mésaventures, il est temps pour le réalisateur de passer à autre chose.

 

C’est dans ce mélange de nostalgie et de mélancolie, d’amour et de haine que les films de Damien Chazelle puisent leur force, ce dernier dépeignant la nature humaine dans tout ce qu’elle a d’imprévisible, de complexe, de cruel… mais en oubliant jamais d’en souligner aussi la bouleversante fragilité lorsqu’elle se cogne à la dureté de la vie.

Par A.Portier