UN FILM DE DAMIEN CHAZELLE * par ANTONY PORTIER

Cérémonie des Oscars, février 2017 : Damien Chazelle, l’homme derrière WHIPLASH et LA LA LAND reçoit la statuette du meilleur réalisateur. Une consécration arrivée très vite (on rappelle que Chazelle a 32 ans et n’a réalisé que trois films) et qui a propulsé le metteur en scène sur le devant de la scène, quand bien même c’était déjà le cas depuis son fabuleux WHIPLASH. Déjà récompensé pour ce dernier, Damien Chazelle était reparti travailler sur un projet qui lui tenait beaucoup à cœur, à savoir une comédie musicale avec Ryan Gosling et Emma Stone. Une entreprise de longue date que le réalisateur a mis près de six ans à concrétiser. Car aussi glamour que soit la comédie musicale dans l’inconscient collectif, proposer un film qui utilise le genre pour raconter une histoire contemporaine en s’affranchissant d’un certain nombre de codes connus du grand public constituait, pour les studios, un risque considérable susceptible de justifier leur frilosité ; et ce d’autant plus que le genre en lui-même n’était pas au top de sa forme. Qu’à cela ne tienne, Chazelle est un réalisateur optimiste et tenace, et le succès de WHIPLASH a ouvert des portes qui jusqu’à présent refusaient de s’ouvrir.

 

Comment le réalisateur a-t-il donc réussi à mélanger deux époques sans pour autant transformer le tout en best of pour les nuls ?

"C’est vraiment un film qui est né de la combinaison de plein d’autres films, donc il y avait toujours cette voix ou cet avertissement dans nos têtes qui nous disait de ne pas tomber dans la caricature, de faire une galerie, un musée, un best of. Et je pense que la clé, la façon dont on a essayé d’échapper à ce problème, c’est tout simplement, à travers les émotions, en rendant le tout très terre à terre." 

Damien Chazelle

 

Afin d’éviter le piège du film copier-coller qui joue sur une nostalgie facile et opportuniste Chazelle applique un ton délibérément sobre qui l’empêche de tomber dans les extrêmes que sont l’exubérance surfaite et l’odeur de sapin. Cette direction s’explique par l’envie de Chazelle de rester le plus personnel possible (et donc garder une certaine distance) tout en puisant dans des œuvres qu’il considère comme charnières. On sait le réalisateur très féru de cinéma français et c’est dans LES PARAPLUIES DE CHERBOURG (référence assumée par le bonhomme) qu’on retrouve la véritable inspiration du metteur en scène, dans cet équilibre entre onirisme et réalisme qui ramène constamment les personnages à une réalité pas toujours rose. On comprend alors son choix de se tourner vers la mélancolie d’un Jacques Demi, qu’il place très haut dans son estime. C’est d’ailleurs dans ses moments les plus dramatiques que LES PARAPLUIES DE CHERBOURG fonctionne le mieux, tels ces adieux déchirants à la gare illustrés par une caméra qui par le biais d’un travelling arrière met de la distance entre les deux personnages avant que Geneviève se lève et se jette dans les bras de Guy, comme si elle refusait d’être dominée par la mise en scène et ce qu’elle implique. Dans LA LA LAND les personnages sont eux aussi prisonniers des choix qu’ils doivent faire et des dilemmes qui en découlent. Le but de Chazelle est ainsi de faire coexister la magie du musical et des moments plus intimes. Le film va donc lentement changer de ton : la première partie très légère va laisser place à une deuxième presque dénuée d’humour.

Tout n’est pas parfaitement éclairé comme dans les films de la grande époque hollywoodienne. Ils auraient utilisé un éclairage beaucoup plus intense et fort pour tout mettre en valeur pour que vous ne ratiez rien. Quand Ryan Gosling est sur le ponton il est assez sombre sur certains passages. On a utilisé un ballon éclairant pour le couvrir, mais sinon la lumière vient surtout des lampadaires.

Linus Sandgren

Cette sobriété se retrouve dans le ton mais également dans la grammaire cinématographique déployée. Si les couleurs qui attirent l’œil répondent évidemment présent et si certains passages musicaux rappellent les grands classiques du genre, Chazelle et son directeur de la photographie Linus Sandgren ne tombent jamais dans un dévergondage qui sentirait le formol. Cela se traduit à l’écran par une photographie moderne qui contient certes les gimmicks à la Jacques Demi mais de façon moins exubérante et régulière, et sans retouche aucune au niveau de la colorimétrie. Par exemple le ciel lors de la scène de danse sur la colline ou le passage sur le ponton comportent de vrais ciels que l’équipe devait mettre en boite chaque jour pendant seulement trente minutes. Faire preuve d’une véritable identité tout en affichant ses inspirations (ou même citer son propre travail : le thème musical de GUY AND MADELINE ON A PARK BENCH est réutilisé ici) : tel est l’exercice d’équilibriste que le réalisateur et son équipe ont tenté. Le choix de ne pas faire chanter les acteurs tout du long comme dans les films de Demi (Chazelle dit lui-même avoir été déconcerté la première fois qu’il a vu LES PARAPLUIES DE CHERBOURG et ses textes intégralement  chantés) et de traiter de la confrontation entre deux personnages dont les idéaux vont être mis à rude épreuve face à la nécessité des compromis montre l’envie de Chazelle de placer LA LA LAND dans un registre plus dramatique que prévu, quitte à jouer sur cet aspect de façon brutal. Si le carton « hiver » du début apparaît presque comme un gag, celui de l’automne est une grosse gifle qui arrive sans prévenir (le cut rompt avec toute l’ambiance sonore) et annonce le drame. C’est donc par le biais des émotions mais également du montage et de tout ce que comporte la mise en scène (et ce qu’elle amène en terme d’émotion) que LA LA LAND se démarque de ses modèles.