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C'est un film nourri pour et par l'action :

 

On pourrait presque considérer que le manque de personnalité de la mise en scène de Doug Liman est une qualité : en effet, pour permettre à toutes les images de coexister et de pouvoir se mêler, il ne faut appuyer aucune d'elle. On ne tombe d'ailleurs jamais dans les écueils de film où un même événement se répète. On n'aura presque jamais recours au même plan, sinon pour les réveils, ni à aucun systématisme de mise en scène venant rappeler le caractère répétitif du film. Le filmage semble se contenter de suivre son personnage principal : on ne voit d'ailleurs jamais la mort du héros puisque lui même ne la vit pas. Quelque part, l'effacement de Doug Liman est presque la condition de la réussite du film : pour pouvoir servir d'écrin à son spectateur et sa posture de « joueur », le réalisateur doit céder sa place. On souligne dans beaucoup d'articles  que c'est dans le scénario et dans le montage du film qu'il faut chercher ses qualités; la place du réalisateur semble être celle d'un relais. On ne peut que s'incliner devant ces remarques tant le script et son découpage sont à plusieurs titres exemplaire. Leurs rôles dans le film semblent totalement prédominant tant la structure même est "mise-en-scène". Il s'agit explicitement de l'histoire d'un personnage qui doit arriver à la prise ("shot") parfaite et qui est condamné à la répéter inlassablement jusqu'à ce que les spectateurs/monde/film soient sauvés.

 

La force du scénario est avant tout d'envisager son "concept science-fictionnesque" purement sous l'angle de l'action. En effet, notre héros se retrouve dans un monde où l'inaction entraîne forcément la mort : s'il ne meurt pas au champ de combat, Cage mourra quelques heures plus tard avec le reste du monde enfin conquis par les ETs. Et ça ne cessera jamais puisqu'il repartira alors à zéro. Cette action en boucle semble répondre à la première action ratée dans laquelle notre héros mourait et se retrouvait contaminé par l'ennemi sans le savoir. C'est comme si à la crise de l'action ratée répondait une nouvelle crise caractérisée par la frénésie d'action. L'explication « narrative » de cette crise frénétique renverse ce qu'on a l'habitude d'avoir comme schéma narratif : il n'y a pas de raisons autres que contingentes à ce phénomène, comme si le film se créait sous nos yeux accidentellement. Il n y aura pas de sens à chercher dans la boucle : celle ci permet de faire agir le héros sur ce qu'il avait juste perçu dans une autre boucle, d'être angoissé ou de gagner en confiance, mais ce ne sont que des conséquences d'un « plissement du monde ». C'est avec l'arrivée d'un deuxième personnage, « l'Ange de Verdun que la boucle va pouvoir prendre sens ou plutôt, que le sergent Bill Cage va finalement avoir à faire avec quelqu'un qui peut mettre du sens dans ses actions. En plus d'énoncer ce qui sera l'objectif du film, « sauver le monde » donc, le personnage ouvre de nouvelles perspectives sur notre histoire. Si le personnage peut renseigner Cruise sur le phénomène de la boucle temporelle, c'est parce qu'elle a elle même été affectée du même « pouvoir » antérieurement, dans un film que nous ne verrons jamais.

"La force du scénario est avant tout d'envisager son "concept science-fictionnesque" purement sous l'angle de l'action"

Un scénario de montages :

 

Ce mélange des images trouve un écrin tout particulier dans ce qu'on appelle communément un « montage » : ces séquence souvent d'entraînements montrant un héros passer d'un stade « incompétent » à « compétent » par le biais d'un montage présentant souvent les mêmes actions répétées. Une pure mise en scène d'actions se succédant avec un intérêt narratif assez limité sinon donner une idée de la progression. Les montages de Edge of Tomorrow sont troublants car il ne semblent jamais se résoudre à ne traduire que de l'action ou du progrès. Le premier nous montre une succession d'entraînements, se terminant toujours par la mort du héros, jusqu'à ce que l'image de la militaire achevant le héros finisse par se répéter, comme une perception insupportable dont le héros peine à se relever. Le second montrera à contrario la vision par le héros des différentes morts successives de l'Ange de Verdun, qu'il appelle maintenant Rita. Ce montage se terminera sur la constatation que cette répétition l'affecte : il ne peut plus voir sa comparse « comme il la voyait avant » :

Ces « montages » qui sont d'ordinaires des éléments un peu stéréotypés et patauds, sont déjà complètement chamboulés par le concept du film qui prend la figure « au premier degré » : on est effectivement en train d'assister à la même action répétée continuellement. Mais au lieu d'entraîner de l'action, ils donnent à voir des perceptions et des affects. En gérant les différentes images, le scénario d'Edge of Tomorrow semble supposer un montage, et amène le spectateur à envisager ce qui va perturber ce quotidien traversé par des crises.

 

Ces crises, ces trous dans l'action, ce sont bien sûr au niveau du montage les ellipses et les faux-raccords, les images manquantes, celles qu'il faut raccorder. Très vite, l'ellipse devient un élément constitutif du film, amenant le spectateur a chercher des indices dans tous les sens : il lui faut imaginer les séquences qui lui ont été « dissimulées » mais aussi se remémorer de ce qui a été dit avant, voire anticiper.

 

Il y est de toutes façons contraint par l'écriture. Une des plus belles ellipses du film trouve une part de sa beauté dans cette « contrainte ». Alors que depuis le début du film, nous revoyons les mêmes éléments du camp militaire et du champ de combat en boucle, nous nous retrouvons pour l'une des pistes alternatives en train de suivre notre héros en moto sur une route. Nous le rejoignons dans un pub anglais en train de savourer une bière. Il faut un certain temps au spectateur pour comprendre qu'il s'agit d'une version dans laquelle notre héros s'est évadé du camp militaire et dont les possibles multiples tentatives d'évasions ont été effacées par une simple ellipse, comme ça a forcément été le cas avec la majorité des éléments vécus par le héros. Une part de la mélancolie de la séquence tient dans le fait que ce ne sera qu'une seule des versions alternatives qui nous sera donné à voir de cet événement, et que l'on aura vu seulement une infime partie de la très longue expérience du héros. Comme une collection de films dont certains auraient disparu ou ne subsisteraient qu'à un état parcellaire. Comme devant un film muet dans lequel il manque une bobine, c'est plus le fantasme du film que le métrage lui-même que l'on se projette. 

C'est grâce à ce statut hybride qu'elle a pu remporter la bataille de Verdun contre les assaillants extra-terrestres - qu'elle a elle-même vécue et revécue inlassablement - et c'est par cela qu'elle est devenue une icône. Mais dorénavant, elle n'a plus ce pouvoir et peut seulement assister notre héros. D'entrée, cette relation est montrée comme inégalitaire : il sait déjà ce qui va se passer, alors qu'elle vit toujours une seule et unique version. Elle peut le tuer à foison et sans remords mais si elle meurt tout est perdu. Elle peut se reconnaître en Cage mais ne peut pas savoir s'ils ont déjà échangé à ce propos dans une des boucles. Cette rencontre constitue une dernière crise de l'action qui survient dès que les deux personnages sont réunis et qui ne sera résolu que quand ils pourront enfin « mourir ensemble », comme s'il s'agissait enfin de réunir les deux parties d'une même conscience, la nôtre. Entre ces deux personnages, le spectateur peut aussi trouver un juste milieu, entre celui trop en avance sur nous et celle trop en retard, l'outsider et l'expert. L'un ne va pas remplacer l'autre, le film ne jouant pas tant la carte du remplacement que de la variation. Nous étions seuls face à notre écran, nous avions trouvé un héros, en voilà un deuxième et tout cela se complète admirablement. Depuis le réveil dans l'hélicoptère, l'envoi au champ de batailles, puis la boucle et la rencontre, tout est toujours en crise. Et cela ne peut se résoudre que par encore plus d'actions et de possibilités : non seulement d'agir, mais aussi de percevoir et de ressentir pour finir par adopter d'autres points de vue. Le personnage d'Emily Blunt le dit à un moment : elle ne veut pas se livrer sur sa vie parce qu'elle ne veut pas que notre héros vive ce qu'elle a déjà vécu. On est pas loin de ce sentiment ressenti lorsqu'on veut faire découvrir un film à un ami, entre jubilation et crainte que la "magie" ne prenne plus et que cette répétition n'amène que de la perte, de la déception. 

Avec la répétition de l'action, avec des crises successives, il y a forcément quelque chose qui se perce et c'est forcément de l'affect et une nouvelle perception du monde. Il suffit de voir si Tom Cruise sauve ou pas tel personnage dans le plan pour savoir  s'il croit encore en quelque-chose ou s'il est désabusé et qu'il ne veut plus regarder l'écran.

"Les montages de Edge of Tomorrow sont troublants car il ne semblent jamais traduire que de l'action ou du progrès"

"le scénario d'Edge of Tomorrow semble supposer un montage, et amène le spectateur à envisager ce qui va perturber ce quotidien traversé par des crises."

On peut envisager que des centaines et des centaines de versions coupées au montage, d'actions inutiles ou « n'aidant pas le récit à ce moment du film » ont pu survenir sans qu'on ne puisse jamais les voir. En contrepartie, même quand il n'y a pas eu ellipse apparente, il y'a suspicion qu'il y'a pu avoir coupe. La plus belle séquence du film semble se dérouler en continu, sans mort et changement de « version » : les deux héros arrivent enfin à s'extirper du champ de bataille et arrivent à accéder à un véhicule. Après une conversation où le héros explicite qu'il a déjà vécu cet événement, les deux protagonistes se retrouvent dans une ferme. Premier doute du spectateur : il y a eu une ellipse, tout cela se passe trop vite trop bien, ce n'est pas possible que ce soit la première fois que notre héros vit cet événement. Cela sera confirmé quelques instants plus tard, lorsque Rita se rendra compte que ce n'est pas la première fois qu'ils arrivent dans ce lieu en observant le comportement de son comparse. Mais est-ce qu'il y a eu ellipse ? On ne sait pas. On a vraiment su qu'il y avait eu faux-raccord que parce que celui-ci s'est aussi vue sur le visage de l'actrice : elle est envahie par l'ellipse, comme face au gouffre.